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Full text of "La littérature française contemporaine .."

LjBPtARY OF CONGRESa 



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ITNITED STATlSg OF AMERICA, d 



LA 

LITTÉRATURE FRANÇAISE 

9 

CONTEMPORAINE, 



EECUEIL EN PROSE ET EN VERS DE MORCEAUX 

EMPRUNTÉS AUX ÉCRIVAINS LES PLUS 

RENOMMÉS DU XIXe SIÈCLE. 



DES NOTICES BIOGBAFEIQUES ET LITTÉRAIBES, 



TIEEES DES OUTEAGES DE 



P. POITEVIN, M. ROCHE, L. GRANGIER, G. VAPEREAU, 
ETC., ETC. 




Ç\ 



I V : 



\ 



^. 



NEW-YORK : 
LEYPOLDT & HOLT 
F. W. CHRISTERN. 

1868 







^ 




A 



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V 



Entered, according to act of Congress, in the year 1867, by 

LEYPOLDT & HOLT, 

in the Clerk's Office of tlie District Court of the United States for the Sonthem 

District of New York. 

Imprimerie de Asher Hall, 24 Church St. , New York. 



0)3/ 



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f y 




XOTICE. 



On account of an iinusual pressure of engagements, Messrs. Leypoldt & 
Holt were unable to intriist the type-setting of this volume to the persons 
they usually employ. The resuit is a volume much like the French books 
usually printed in America, but below the standard which Messrs. Lej^joldt 
& Holt flatter themselves they hâve usually reached. Although conscious 
that they are about to attract attention to many imperfections which might 
otherwise escape notice, they feel constrained to présent the following table of 











ERRATA. 






Page 1, 


Une 


10, 


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digne. 


reacl 


dignes. 


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1 & 2 sJmuM be at hottom ofpage. 




'' 49, 


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qu'elles, 


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qu'elle. 


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ceinture. 


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ceintures. 


'' 71, 


a 


3, 




nous, 


'' 


nos. 


'' 72, 


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'' 


jugées. 


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5, 




Cromwele, 


u 


Cromwell. 


'' 124, 


u 


7, 




variés, 


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variées. 


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u 


3, 




le pensée. 


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la pensée. 


^* 160, 


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23, 




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vo3\agait. 


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qui. 


" 185, 


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2, 




sont, 


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est. 


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romans. 


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32, 




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'' 


resplendissant. 


'' 220, 


u 


6, 




poétique. 


'' 


poétique. 


'^ 220, 


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14, 




Mort, 


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Morte. 


'' 222, 


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15, 




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honnêteté. 


*' 224, 


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des, 


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de. 


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humaine, 


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humain. 


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6, 




savant. 


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- 227, 


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15, 




évoqué. 


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évoqués. 



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" au. 


250, " 


6, " 


d'imcomparable 


" d'incomparables. 


259, '' 


35, " 


des plus. 


" les plus. 


259, " 


38, '^ 


philosophie, 


" philosophe. 


273, " 


5, " 


charmants. 


" charmantes. 


273, " 


0, '^ 


sont. 


" ont 


274, '' 


9, '' 


nous, 


" roux. 


279, ■ " 


27, '^ 


la partie, 


" en partie. 


281, '' 


10, '^ 


condemnée, 


" condamnée. 


286, " 


27, - 


travers. 


" traverser. 


295, " 


11, " 


profond, 


" profonde. 


295, " 


40, " 


Gravasses, 


" crevasses. 


301, " 


15, " 


certain, 


'* certains. 


301, " 


17, " 


moindre. 


" moindres. 


301, '' 


40, " 


apparaî, 


" apparaît. 


302, " 


39, '' 


se. 


■" ses. 


303, " 


23, " 


lieuenant. 


*' lieutenant. 


304, " 


6, " 


d'arthéologie, 


'' d'archéologie. 


304, '^ 


8, ^' 


Phidius, 


'' Phidias. 


304, " 


10, " 


Yibale, 


" Vitale. 


304, ^' 


11, " 


d'une mérite, 


" d'un mérite. 


305, " 


26, " 


sysphides, 


" sylphides. 



N.B.— Messrs. LEYPOLDT & HOLT will be very grateful to any one who 
wiîl notify them of any error cliscovered hi their Educational Publications. 
Any knôwn error is corrected as each édition is put to press. 



PREFACE. 



H existe de très-nombreux recueils de morceaux choisis 
de prose et de vers empruntés aux écrivains des deux 
derniers siècles ; ces recueils reproduisent invariable- 
ment les mêmes morceaux et conséquemment les noms 
des mêmes auteurs et des mêmes ouvrages. L'élève qui a 
lu un de ces recueils, les connaît tous, et il lui est diffi- 
cile de sortir du cercle dans lequel par prudence ou par 
système on a cru devoir le renfermer. 

Que l'on donne aux études littéraires classiques pour 
point de départ et pour principal objet les grandes œuvres 
des poètes et des prosateurs du dix-septième et du dix- 
huitième siècle, nous le comprenons très-bien ; ces 
œuvres-là sont pour les élèves un lait substantiel et nour- 
ricier qui ne peut que rendre leur esprit robuste et sain ; 
mais l'esprit, comme le corps, se fatigue à la longue d'un 
même aliment, et il faut selon les âges modifier la nour- 
riture afin d'exciter l'appétit. 

Les meilleurs élèves en sortant des lycées ont presque 
tous le style vieux; ils ne pensent pas assurément comme 
Fénelon, Massillon, Fléchier et Bufifbn; mais ils ont dans 
la mémoire la forme habituelle de leur style, l'ordinaire 
arrangement de leurs phrases, l'enchaînement, le nombre 



PREFACE. IV 

et rhannonie de leurs périodes, et ils reproduisent à leur 
insu une classique imitation de ces écrivains qui pro- 
bablement, s'ils vivaient aujourd'hui, écriraient eux-mêmes 
d'un tout autre style et donneraient à leurs œuvres plus 
de variété de mouvement et de couleur... 

Mettre, entre les mains de ceux qui étudient, un livre 
qui résume pour eux tout le travail littéraire du dix-neu- 
vième siècle et leur montre ce que, par suite de modifi- 
cations insensibles mais cependant profondes, est deve- 
nue aujourd'hui la langue du grand siècle, c'est leur ren- 
dre un véritable service et leur faciliter un travail que 
beaucoup d'entre eux ne feraient pas sans doute faute 
des éléments nécessaires et indispensables. 

De la familiarité établie entre les élèves et la plupart 
des écrivains modernes, leurs contemporains, il résultera 
pour tous l'habitude de parler et d'écrire la langue de leur 
siècle et de leur temps, dans sa forme la plus correcte et la 
plus pure ; et, pour ceux qui sont doués d'une véritable 
aptitude httéraire, l'avantage, par suite de la comparaison 
faite entre ces styles si divers, de se faire un style à eux, 
lequel en empruntant les qualités de tous les autres ne 
reproduira la manière d'aucun et aura son caractère et 
sa physionomie propres. (Extrait du Préface du Cours 
pratique de Littérature française par M. P. Poitevin.^ 



LITTERATURE CONTEMPORAIN. 



JOSEPH DE MAISTRE. 
1753—1821. 

Joseph de Matstbe, né à Chambéry, fut ambassabeur de Sarclaigne à 
Saint-Pétersbourg, puis ministre d'État et régent de la grande chancel- 
lerie. Ses principaux ouvrages sont des Considérations sur la dévolution 
française^ le livre Bu Pape, et les Soirées de Saint-Pétersbourg ou 
entretiens sur toutes les questions philosophiques qui agitent le 
monde. Ce dernier ouvrage, plein de pensées élevées et écrit de 
verve, est le chef-d'œuvre de l'auteur. C'est M. de Maistre qui, 
dans le Bacon, a donné du beau cette définition qu'on croirait 
emprunté a Platon : " Le beau, dans tous les gem-es imaginables, 
est ce qui plaît a la vertu éclairée. ' 

Les Bettres et Opuscules de M. de Maistre, pubHcation récente, 
nous le font voir sous un jour nouveau. Si les Ojmscules sont a peine 
digne de lui, les Bettres ajouteront a la glone de son nom. C'est la 
que l'esprit le plus absolu de notre siècle se montre le plus tendre des 
pères, et que le plus dogmatique des écrivains est un de nos jdIus 
aimables épistolaires. 



I-iettre a Mille. Oonstanee d.e MIaistre, 

/ Saint-Pétersbourg, 1808. 

Tu me demandes donc, ma clière enfant, après avoir 
lu mon sermon sur la science des femmes, c/'ow vient 
qu'elles sont condamnées à la médiocrité f Tu me demandes 
en cela la raison d'une chose qui n'existe pas, et que je 
n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées 
à la médiocrité ; elles ^^euvent même prétendre au sublime, 
mais au sublime /^m/n'/i. Chaque être doit se tenir à sa 
place et ne pas affecter d'autres perfections que celles qui 
lui appartiennent. Je possède ici un chien nommé Biribi, 
qui fait notre joie ; si la fantaisie lui prenait de se faire 
seller et brider pour me porter à la campagne, je serais 



2 DE MAISTEE. 

aussi peu content de lui que je le serais du cheval anglais 
de ton frère, s'il imaginait de sauter sur mes genoux ou 
de prendre le café avec moi. L'erreur de certaines femmes 
est de s'imaginer que, pour être distinguées, elles doivent 
l'être à la manière des hommes. IL n'y a rien de plus 
faux. C'est le chien et le cheval. Permis aux poètes de 
dire 

Le donne son vernite in eccelenza 
Di ciascun arte ove hanno posto cura. 

Je t'ai fait voir ce que cela vaut. Si une belle dame 
m'avait demandé, il y a vingt ans : ^' Ne croyez-vous pas, 
monsieur, qu'une dame pourrait être un grand général 
comme un homme ?" je n'aurais pas manqué de lui ré- 
pondre : " Sans doute, madame. Si vous commandiez une 
armée, l'ennemi se jetterait à vos genoux, comme j'y suis 
moi-même ; personne n'oserait tirer, et vous entreriez 
dans la capitale ennemie au son des violons et des tam- 
bourins." Si elle m'avait dit: " Qui m'empêche d'en savoir 
en astronomie autant que Newton ?" je lui aurais répondu 
tout aussi sincèrement: " Rien du tout, ma divine beauté ! 
Prenez le télescope : les astres tiendront à grand honneur 
d'être lorgnés par vos beaux yeux, et ils s'empresseront 
de vous dire tous leurs secrets." Voilà comment on parle 
aux femmes en vers et même en prose. Mais celle qui 
prend cela pour argent comptant est bien sotte. 

Le mérite de la femme est de régler sa maison, de 
rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager 
et d'élever ses enfants. Au reste, ma chère Constance, 
il ne faut rien exagérer: je crois que les femmes, en 
général, ne doivent point se livrer à des connaissances qui 
contrarient leurs devoirs; mais je suis fort éloigné de . 
croire qu'elles doivent être parfaitement ignorantes. Je ne 
veux pas qu'elles croient que Pékin est en France, ni 
qu'Alexandre le Grand demanda en mariage une fille de 
Louis XIV. La belle littérature, les moralistes, les grands 
orateurs, etc., suffisent pour donner aux femmes toute la 
culture dont elles ont besoin. 

Quand tu parles de l'éducation des femmes qui éteint 
le génie, tu ne fais pas attention que ce n'est pas l'édu- 
cation qui produit la faiblesse, mais que c'est la faiblesse 
qui souffre cette éducation. S'il y avait un pays d'Ama- 



VN TRAIT DE LOUIS XII. 3 

zones qui se procurassent une colonie de petits garçons 
pour les élever comme on élève les femmes, bientôt les 
hommes prendraient la première place; et donneraient le 
fouet aux Amazones. En un mot, la femme ne peut être 
supérieure que comme femme; mais dès qu'elle veut 
émuler l'homme, ce n'est qu'un singe. 

Adieu, petit siiige. Je t'aime presque autant que Biribi, 
qui a cependant une réputation ordinaire à Saint-Péters- 
bourg. 



ANDRIEUX. 

(1759—1833.) 

François-Guillaïune-Jean-Stanislas Andeieux, naquit a Strasbourg. 
Les Etourdis, Anaximandre, le Manteau, comédies écrites d'un style 
élégant et facile, et quelques contes en vers inspirés par une aimable 
et douce pMlosophie, sont les principaux titres littéraires de cet 
écrivain. (Son joli conte du Meunier de Sans-Souci demeurera 
toujours son chef-d'œuvre.) A la création de l'Institut (1797), il 
fut admis comme membre de la classe de littérature, et élu en 1829 
secrétaire perpétuel de l'Académie française. Nommé professeur 
de littérature au collège de France en 1814, il occupa cette chaire 
jusqu'à sa mort. Ses leçons, qui n'étaient que de spirituelles cau- 
series, très-agréables a entendre, n'ont été ni recueillies ni publiées ; 
mais elles ne s'effaceront jamais de la mémoire de ses nombreux 
auditeurs. 

Un tirait cle I^OTiis ZSIIT, 

Je vais, ami lecteur, d'un de nos meilleurs rois, 
De Louis douze, ici vous conter une histoire ; 
De ce Père du peuple on chérit la mémoire : 
La bonté sur les cœurs ne perd jamais ses droits. 

Il sut qu'un grand seigneur, peut-être une excellence, 

De battre un laboureur avait eu l'insolence. 

Il mande le coupable ; et, sans rien témoigner, 

Dans son palais nn joar le retient à dîner. 

Par un ordre secret que le monarque explique, 

On sert à ce seigneur un repas magnifique, 

Tout ce que de meilleur on peut imaginer, 

Hors du pain, que le roi défend de lui donner. 

Il s'étonne ; il ne î)8ut concevoir ce mystère. 

Le roi passe et lui dit : "Vous a-t-on fait grand'chère ? 

— " On m'a bien servi, Sire, un superbe festin ; 

'' Mais je n'ai point diné : pour vivre, il faut du pain. 



XAVIEB DE MAISTRE. 

— " Allez, répond Lonis avec un front sévère, 

^' Comprenez la leçon que j'ai voulu vous faire : 

*' Puisqu'il vous faut, monsieur, du pain pour vous nourrir, 

*" Songez à bien traiter ceux qui le font venir." 



XAVIER DE MAÎSTRE. 
(1764—1852.) 



Xavier de Maistre, frère du pre'cedant, se re'fugia en Rus- 
sie au plus fort de la tourmente révolutionnaire ; il y prit du 
service et s'e'leva au grade de géne'ral dans le corps d'e'tat-ma- 
jor. Les lettres, les sciences et les beaux-arts furent les plus 
douces occupations de sa vie ; prosateur spirituel et élégant, 
poète aimable et gracieux, paysagiste distingué, physicien et 
chimiste savant et habile, il ne pouvait manquer de devenir cé- 
lèbre ; cependant ce n'est ni a ses tableaux, ni a ses études sur la 
formation des trombes de mer, ni a son travail sur les couleurs qu'il 
doit sa renommée ; mais a son Voyage autour de ma chambre, au 
Lépreux de la villée d'Aosie, et au Prisonnier du Caucase, œuvres 
charmantes qui ne se distinguent pas moins par le charme du style 
que par la délicatesse des sentiments. 



Elle marcbait un soir le long des maisons d'un village, 
pour eberclier un logement, lorsqu'un paysan, qui venait 
de lui refuser très-durement l'hospitalité, la suivit et la 
rappela. C'était un homme âgé, de très-mauvaise mine. 
Prascovie hésita si elle accepterait son offre, et se laissa 
cependant conduire chez lui, craignant de ne pas obtenir 
un autre gîte. Elle ne trouva dans l'isba qu'une femme 
âgée, et dont l'aspect était encore plus sinistre que celui 
de son conducteur. Ce dernier ferma soigneusement la 
porte, et poussa les guichets des fenêtres. En la recevant 
dans leur maison, ces deux personnes lui firent peu 
d'accueil : elles avaient un air si étrange, que Prascovie 
éprouvait une certaine crainte, et se repentait de s'être 
arrêtée chez elles. On la fit asseoir. L'isba n'était 
éclairée que par des esquilles de sapin enflammées, 
plantées dans un trou de la muraille, et qu'on remplaçait 
lorsqu'elles étaient consumées. A la clarté lugubre de 
cette flamme, lorsqu'elle se bazardait à lever les yeux, elle 



LA JEJmE SIBÉEIENNE. 5 

voyait ceux de ses hôtes fixés sur elle. Enfin, après quelques 
minutes de silence: 

"D'où venez-YOUs ?'' lui demanda la vieille. • 

— Je viens d'Ichim, et je vais à Saint-Pétersbourg. 

— Oh ! oh î vous avez donc beaucoup d'argent pour 
entreprendre un si grand voyage ? 

— n ne me reste que quatre-vingts copecs en cuivre, 
répondit la voyageuse intimidée. 

— Tu mens ! s'écria la vieille; oui, tu mens ! On ne se 
met pas en route, pour aller si loin, avec si peu d'argent !" 
La jeune fille avait beau protester que c'était là tout son 
avoir, on ne la croyait pas. La femme ricanait avec son 
mari. "De Tobolsk à Pétersbourg avec quatre-vingts 
copecs, disait-elle. C'est probable, vraiment ! La malheu- 
reuse fille, outragée et tremblante, retenait ses larmes et 
priait Dieu tout bas de la secourir. On lui donna cepen- 
dant quelques pommes de terre, et, dès qu'elle les eut 
mangées, son hôtesse lui conseilla de s'aller coucher. 
Prascovie, qui commençait fortement à soupçonner ses 
hôtes d'être des voleurs, aurait volontiers donné le reste 
de son argent jDour être délivrée de leurs mains. Elle se 
déshabilla en partie avant de monter sur le poêle où elle 
devait passer la nuit, laissant en bas, à leur portée, ses 
poches et son sac, afin de leur donner la facihté de compter 
son argent et pour s'épargner la honte d'être fouillée. 

Dès qu'ils la crurent endormie, ils commencèrent leurs 
recherches. Prascovie écoutait avec anxiété leurs conversa- 
tion. "Elle a encore de l'argent sur elle, disaient-ils; elle 
a sûrement des assig-nations. — J'ai vu, ajouta la vieille, 
un cordon passé à son cou, auquel pend un petit sac; 
c'est là où est l'argent." C'était un petit sac de toile cirée, 
contenant son passeport qu'elle ne quittait jamais. Us se 
mirent à parler plus bas, et les mots qu'elle entendait de 
temps en temps n'étaient pas faits pour la rassiurer. "Per- 
sonne ne l'a vu entrer chez nous, disaient les deux miséra- 
bles, on ne se doute même pas qu'elle soit dans le village." 
Ils parlèrent encore plus bas. Après quelques instants de 
silence, et lorsque son imagination lui peignait les plus 
grands malheurs, la jeune fille ^it tout-à-coup paraître 
auprès d'elle la tête de l'horrible vieille qui grimpait sur le 
poêle. Tout son sang se glaça dans ses veines. Elle la 
conjura de lui laisser la vie, l'assurant de nouveau qu'elle 



6 XAVIER DE MAISTEE. 

n'avait point d'argent ; mais l'inexorable visiteuse, sans lui 
répondre, se mit à chercher dans ses habits, dans ses 
bottines, qu'elle lui fit ôter. L'homme apporta de la 
lumière. On examina le sac du passe-port, on lui fit ouvrir 
les mains; enfin le vieux couple, voyant ses recherches 
inutiles, descendit, et laissa notre voyageuse plus morte 
que vive. 

Cette scène effrayante, et plus encore la crainte de la 
voir se renouveler, la tinrent longtemps éveillée. Cepen- 
dant, lorsqu'elle reconnut à leur respiration bruyante que 
ses hôtes s'étaient endormis, elle se tranquillisa peu à peu, 
et, la fatigue l'emportant sur la frayeur, elle s'endormit elle- 
même profondément. Il était grand jour lorsque la vieille 
la réveilla. Elle descendit du poêle, et fut tout étonnée de lui 
trouver, ainsi qu'à son mari, un air plus affable. Elle vou- 
lait partir; ils la retinrent pour lui donner à manger. La 
vieille en fit aussitôt les préparatifs avec beaucoup plus 
d'empressement que la veille. Elle prit la fourche et retira 
du poêle le pot au chtchi, dont elle lui servit une bonne 
portion: pendant ce temps, le mari soulevait une trappe 
du plancher, sous lequel était le seau de kvasse, et lui en 
servit une pleine cruche. Un peu rassurée par ce bon 
traitement, elle répondit avec sincérité à leurs questions, 
et raconta une partie de son histoire. Ils eurent l'air d'y 
prendre intérêt, et voulant justifier leur conduite précé- 
dente, ils l'assurèrent qu'ils n'avaient voulu savoir si elle 
avait de l'argent que parce qu'ils l'avaient mal à propos 
soupçonnée d'être une voleuse, mais qu'elle pourrait voir, 
en comptant sa petite somme, qu'ils étaient bien loin eux- 
mêmes d'être des voleurs. Enfin Prascovie prit congé 
d'eux, ne sachant trop si elle leur devait des remercîments, 
mais se trouva fort heureuse d'être hors de la maison. 

Lorsqu'elle eut fait quelques verstes hors du village, 
elle eut la curiosité de compter son argent. Le lecteur 
sera sans doute aussi surpris qu'elle le fut elle-même, en 
apprenant qu'au lieu de quatre-vingts copecs qu'elle 
croyait avoir, elle en trouva cent vingt. Les hôtes en 
avaient ajouté quarante. 

{Le Prisonnier du Caucase,) 



MOET D ANNE DE BOULEN. 7 

M. J. GHSNIEE. 

(1761—1811.) 

Marie-Joseph Chéîtiee, de'bnta a l'âge de vingt-deux ans au théâtre 
par la tragédie de Charles IX, dont le succès fut immense et que 
suivirent Aimede Boulen, Henri VIII, la Mort de Galas, Gains- Gracchus, 
Timoléon et Fénelon. Ses autres tragédies sont Nathan le sage, imité 
de Lessing, Oedipe roi et Oedipe à Colonne, traductions de Sophocle. 
Presque tous les genres de poésie exercèrent tour a tour le talent de 
Chénier. Des poésies lyriques pleines de verve et d'élévation ; des 
Epitres, dont l'une, VEpitre sur la Calomnie, doit être citée comme l'un 
des plus beaux monuments de la poésie française, des imitations 
d'Ossian, des Satires le classent immédiatement après les grands 
écrivains qui ont fait la gloire du XYII siècle. Comme poëte dra- 
matique, il mérite d'occuper, avec Crébillon, la première place après 
Corneille, Racine et Voltaire. — Chénier ne fut pas moins distingué 
comme prosateur : on lui doit le Tableau de la littérature française de- 
puis 1789, qui mérite a juste titre la renommée dont il jouit. 

"Mlovt cL'^Viane d.e 33oiilen. 

Sire, chargé par vous d^un ordre de clémeiice, 

Je courais à la mort enlever l'innocence, 

Je vois de tous côtés vos sujets éperdus. 

Vos malheureux sujets à grands flots répandus 

Dans la place où leur reine, indignement traînée, 

Devait sur l'échafaud finir sa destinée : 

Ils venaient voir mourir ce qu'ils ont adoré. 

Je vole au-devant d'eux, et d'espoir enivré, 

En mots entrecoupés, de loin, tout hors d'haleine. 

Je m'écrie : ''Arrêtez ! sauvez, sauvez la reine ; 

Grâce, pardon : je viens, je parle au nom du roi." 

Ils ne m'ont répondu que par un cri d'effroi. 

A ces clameurs succède un phi s affreux silence ; 

J'interroge : on se tait. Je frémis, je m'avance : 

Je lis dans tous les yeux ; je ne vois que des pleurs : 

Un deuil universel remplissait tous les cœurs. 

J'étais glacé de crainte ; et cependant la foule 

S'entr'ouvre, me fait place, et lentement s'écoule : 

J'arrive au lieu fatal, j 'appelle. Il n'est plus temps. 

O reine, j'aperçois vos restes palpitants ! 

J'ai vu son sang, j'ai vu cette tête sacrée 

D'un corps inanimé maintenant séparée. 

Ses yeux, environnés des ombres de la mort. 

Semblaient vers ce séjour se tourner sans effort ; 

Ses yeux où la vertu répandait tous ses charmes. 

Ses yeux encor mouillés de leurs dernières larmes. 

Femmes, enfants, vieillards, regardaient en tremblant 



LEGOXJYE. 

Ces augnstes débris^ ce front pâle et sanglant. ] 

Des vengeances des lois Texacnteur farouche, 1 

Lni-même consterné, les sanglots à la bouche, 

Détournait ses regards d'un spectacle odieux, ■ 

Et s'étonnait des pleurs qui tombaient de ses yeux. ^ 

Mille voix condamnaient des juges homicides. ] 

J'ai vu des citoyens baisant ses mains livides, ] 

Eaconter ses bienfaits, et, les bras étendus, j 

L'invoquer dans le ciel, asile des vertus. \ 

Au milieu de l'opprobre on lui rendait hommage. 

Chacun tenait sur elle un différent langage, ^ 

Mais tous la bénissaient ; tous, avec des sanglots, • 

De ces derniers discours répétaient quelques mots. 

Elle a parlé d'un frère, honneur de sa famille, 

Du roi, de vous, madame, et surtout de sa fille. 

A ses tristes sujets elle a fait ses adieux, j 

Et son âme innocente a monté vers les cieux. 

{Aîine de Boulen.) l 



LEaOUVS: 
(1764—1812.) 

Gabriel-Marie-Jean-Baiotiste Legouvé, né à Paris, s'adonna tout en- 
tier aux lettres. Ses tragédies, la Mort cVAbel, Epicharis et Néron^ et 
la Mort de Henri IV, eurent du succès. Il publia d'autres poèmes : la 
Sépulture, les Souvenirs, la Mélancolie, le Mérite des femmes. Ce dernier, 
dans lequel il se propose de 

célébrer des humains la plus 'belle moitié^ 

est une peinture gi'acieuse des charmes, des vertus, du dévouement 
des femmes. C'est le plus connu de ses ouvrages. On a dit qu'en com^ 
battant pour les Grâces, il avait eu l'avantage d'en être souvent ins- 
piré. 

I^a Tencli^esse matei^nelle. 

Avec notre existence 
De la femme pour nous le dévouement commence. 
C'est elle qui, vouée à cet être nouveau. 
Lui prodigue les soins qu'attend l'homme au berceau. 
L'enfant, de jour en jour, avance dans la vie ; 
Et comme des aiglons, qui cédant à l'envie 
De mesurer les cieux dans leur premier essor, 
Exercent près du nid leur aile faible encor, 
Doucement soutenu sur ses mains chancelantes. 



LA TENDRESSE MATERNELLE, ^ 

Il commence l'essai de ses forces naissantes. 

Sa mère est près de lai : c'est elle dont le bras, 

Dans leur débile e^oTt^ aide ses premiers pas ; 

Elle sait la lenteur de sa marche timide ; 

Elle fut sa nonnice, elle devient son guide ; 

Elle devient son maître an moment où sa voix 

Bégaie à peine un nom qu'il entendit cent fois : 

"Ma mère " est le premier qu'elle l'enseigne à dire. 

Elle est son maître encor, dès qu'il s'essaie à lire ; 

Elle éi^elle avec lui dans un ccnirt entretien, 

Et redevient enfant pour instruire le sien. 

D'autres guident bientôt sa faible intelligence ; 

Leur dareté punit sa moindre négligence. 

Quelle est l'âme où son cœur épanche ses touiments ? 

Quel appui cherche-t-il contre les châtiments ? 

Sa mère ! elle lui prête une sûre défense, 

Calme ses maux légers, grands chagrins de l'enfance, 

Et, sensible à ses pleurs, prompte à les essuyer, 

Lui donne les hochets qui les font oublier. 

Mérite des Femmes.) 



IMiacLame de Staël. 

(1766—1817.) 



Madame la baroDne de Staël (Anne-Louise-Germairie Necker), née 
à Paris le 22 avril 1766, morte le 14 juillet 1817, et fille de Necker, 
ministre des finances sous Louis XVI, est une des plus illustres 
renomme'es de cette époque. Le XIXe siècle l'a placé à côté de Cha- 
teaubriand, et la considère comme le premier apôtre des nouvelles 
doctrines httéraires et philosophiques. Elle épousa à l'âge de vingt 
ans le baron btaèl-Holstem, ambassadeur de Suède. Quand la révo- 
lution éclata, elle fit des vœux pour le triomphe de sa cause ; mais, 
admiratrice passionnée de son père, elle sacrifia à ses affections pri- 
vées son enthousiasme jDour la hberté, quand elle ^it décroître et 
tomber la popularité de Necker. Du reste ses théories politiques ne 
s'accordaient pas avec les désordres et les excès de la révolution. Son 
caractère enthousiaste devait la mettre au nombre des admirateurs 
de Napoléon ; mais comme il avait crueUement blessé sa vanité de 
femme, elle devint son ennemie. Exilée de France à la suite de la 
lutte qui s'engagea entre eux, elle retrouva une j)atrie en Allemagne, 
au miheu des savants, des philosophes et des poètes de ce pays. La 
mort subite de son père la ramena à Coppet d'oii elle repartit en 1804 
pour visiter l'Italie. Ce ciel nouveau et son amour pour les beaux- 
arts lui insphèrent Corinne (1807), célèbre roman plein de charmes et 
d'intérêt, comme son séjour en Allemagne lui avait inspiré son beau 



10 MADAME DE STAÉL. 

livre sur VAUemigm (1813). Ce dernier ouvrage, le plus important 
de tous, a puissamment contribué à faire naitre en France une ère 
nouvelle pour les arts, la litte'rature et la philosophie. 

Parmi ses autres ouvrages on remarque Delphine (1802), roman infé- 
rieur, sous tous les rapports, à Corinne ; Considérations sur les prin- 
cipaux événements de la révolution française (1814) ; de la Littérature 
considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), etc. 

Le style de madame de Staël, qui réunit l'élégance et la force, est 
en rapport avec l'énergie des pensées et l'enthousiasme qui les carac- 
térise très-souvent. 



Infliience d.e l'nEiitlioii.sîasixie sixi* le DBoxilieixr. 

Il est temps de parler de bonheur ! j'ai écarté ce mot 
avec un soin extrême, parce que depuis près d'un siècle 
surtout on Ta placé dans des plaisirs si grossiers, dans 
une vie si égoïste, dans des calculs si rétrécis, que Tirnage 
même en est profanée. Mais on peut le dire cependant 
avec confiance, l'enthousiasme est de tous les sentiments 
celui qui donne le plus de bonheur, le seul qui en donne 
véritablement, le seul qui sache nous faire supporter la 
destinée humaine, dans toutes les situations où le sort 
peut nous placer. 

C'est en vain qu'on veut se réduire aux jouissances ma- 
térielles, l'âme revient de toutes parts ; l'orgueil, l'ambi- 
tion, l'amour-propre, tout cela c'est encore de l'âme, quoi- 
qu'un souffle empoisonné s'y mêle. Quelle misérable 
existence cependant que celle de tant d'hommes en ruse 
avec eux-mêmes presque autant qu'avec les autres, et re- 
poussant les mouvements généreux qui renaissent dans 
leur cœur, comme une maladie de l'imagination que le 
grand air doit dissiper! Quelle pauvre existence aussi, 
que celle de beaucoup d'autres qui se contentent de ne 
pas faire du mal, et traitent de folie la source d'où déri- 
vent les belles actions et les grandes pensées ! Ils se ren- 
ferment par vanité dans une médiocrité tenace, qui'ils 
auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors ; 
ils se condamnent à cette médiocrité d'idées, à cette froi- 
deur de sentiments qui laisse passer les jours sans en 
tirer ni fruits, ni progrès, ni souvenirs; et si le temps ne 
sillonnait pas leurs traiLs, quelles traces auraient-ils gar- 
dées de son passage ? S'il ne fallait pas vieillir et mourir, 
queHe réflexion sérieuse entrerait jamais dans leur 
tête? 



INIT.TJENCE DE L ENTHOUSIA.S]\IE SUR LE BONHEUR. H 

Quelques raisonneurs prétendent que l'enthousiasme 
dégoûte de la vie commune, et que, ne pouvant pas tou- 
jours rester dans cette disposition, il vaut mieux ne 
réprouver jamais; et pourquoi donc ont-ils accepté d'être 
jeunes, de vivre même, puisque cela ne devait pas tou- 
jours durer ? Pourquoi donc ont-ils aimé, si tant est que 
cela leur soit jamais arrivé, puisque la mort pouvait les 
séparer des objets de leur affection ? Quelle triste écono- 
mie que celle de l'âme ! elle nous a été donné pour être 
développée, perfectionnée, prodiguée même dans un noble 
but. 

Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de l'exis- 
tence matérielle, et plus l'on diminue, dira-t-on, la puis- 
sance de souffrir. Cet argument séduit un grand nom- 
bre d'hommes ; il consiste à tâcher d'exister le moins pos- 
sible. Cependant, il y a toujours dans la dégradation 
une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui x^our- 
suit sans cesse en secret : l'ennui, la honte et la fatigue 
qu'elle cause, sont revêtus des formes de l'impertinence 
et du dédain par la vanité ; mais il est bien rare qu'on 
s'établisse en paix dans cette façon d'être sèche et bor- 
née, qui laisse sans ressource en soi-même, quand les 
prospérités extérieures nous délaissent. L'homme a la 
conscience du beau comme celle du bon, et la privation 
de l'un lui fait sentir le vide, ainsi que la déviation de 
l'autre, le remords. 

On accuse l'enthousiasme d'être passager; l'existence 
serait trop heureuse si l'on pouvait retenir des émotions 
si belles ; mais c'est parce qu'elles se dis^jipent aisément 
qu'il faut s'occuper de les conserver. La poésie et les 
beaux-arts servent à développer dans l'homme ce bonheur 
d'illustrer son origine qui relève les cœurs abattus, et 
met à la place de l'inquiète satiété de la vie le sentiment 
habituel de l'harmonie divine dont nous et la nature fai- 
sons partie. Il n'est aucun devoir, aucun plaisir, aucun 
sentiment qui n'emprunte de l'enthousiasme je ne sais 
quel prestige, d'accord avec le pur charme de la vé- 
rité. 

Si l'enthousiasme enivre l'âme de bonheur, par un pres- 
tige singulier il soutient encore dans l'infortune ; il laisse 
après lui je ne sais quelle trace lumineuse et profonde, 
qui ne permet pas même à l'absence de nous effacer du 



12 IMADAME DE STAËL. 

cœur de nos amis. Il nous sert aussi d'asile à nous- 
mêmes contre les peines les jolus amères, et c'est le seul 
sentiment qui puisse calmer sans refroidir. 



Kecevez mon salut solennel, ô mes concitoyens ! Déjà 
la nuit s'avance à mes regards ; mais le ciel n'est-il pas 
plus beau pendant la nuit ? Des milliers d'étoiles le déco- 
rent. Il n'est de jour qu'un désert. Ainsi, les ombres 
éternelles réveillent d'innombrables pensées, que l'éclat 
de la prospérité faisait oublier. Mais la voix qui pour- 
rait en instruire s'alfaiblit par degrés ; l'âme se retire en 
elle-même, et clierclie à rassembler sa dernière chaleur. 

Quelle confiance m'inspirait jadis la nature et la vie ! 
Je croyais que tous les malheurs venaient de ne pas assez 
penser et de ne pas assez sentir, et que déjà sur la terre 
on pouvait goûter d'avance la félicité céleste, qui n'est 
que la durée dans l'enthousiasme et la constance dans 
l'amour. 

Non, je ne me repens point de cette exaltation géné- 
reuse ; non, ce n'est point elle qui m'a fait verser les 
pleurs dont la poussière qui m'attend est arrosée. J'au- 
rais rempli ma destinée, j'aurais été digne des bienfaits 
du ciel, si j'avais consacré ma lyre retentissante à célébrer 
la bonté divine manifestée par l'univers. 

Vous ne rejetez point, ô mon Dieu ! le tribut des ta- 
lents. L'hommage de la poésie est religieux, et les ailes 
de la pensée servent à se rapprocher de vous. 

Il n'a rien d'étroit, rien d'asservi, rien de limité dans la 
religion. Elle est l'immense, l'infini, l'éternel ; et loin 
que le génie puisse détourner d'elle, l'imagination dès son 
premier élan dépasse les bornes de la vie, et le sublime 
en tous genres est un reflet de la divinité. 

Ah! si je n'avais aimé qu'elle, si j'avais placé ma tête 
dans le ciel, à l'abri des affections orageuses, je ne serais 
pas brisée avant le temps, des fantômes n'auraient pas 
pris la place de mes brillantes chimères ! Malheureuse ! 
mon génie, s'il subsiste encore, se fait sentir seulement 
par la force de ma douleur. 

Quand les desseins de la Providence sont accomplis sur 



NATHAN LE SAGE. 13 

nous, une musique intérieure nous prépare à l'arrivée de 
l'ange de la mort. H n'a rien d'effrayant, rien de terrible : 
il porte des ailes blanclies, bien qu'il marche entouré de 
la nuit, mais ayant sa venue mille présages l'annoncent. 

Si le vent murmure, on croit entendre sa voix. Quand 
le jour tombe, il y a de ,^Tandes ombres dans la campa- 
gne qui semblent les replis de sa robe traînante. 

A midi, quand les possesseurs de la vie ne voient qu'un 
ciel serein, ne sentent qu'un beau soleil, celui que l'ange 
de la mort réclame aperçoit dans le lointain un nuage qui 
va bientôt couvrir la nature entière à ses yeux. 

Espérance, jeunesse, émotion du cœur, c'en est donc 
fait ! Loin de moi des regrets trompeurs : si j'obtiens en- 
core quelques larmes, si je me crois encore aimée, c'est 
parce que je vais disparaître ; mais si je ressaisissais la 
vie, elle retournerait bientôt contre moi tous ses poi- 
gnards. 

Le grand mystère de la mort, quel qu'il soit, doit don- 
ner du calme. Vous m'en répondez, tombeaux silen- 
cieux; vous m'en répondez. Divinité bienfaisante ! j'avais 
choisi sur la terre, et mon cœur n'a plus d'asile. Vous 
décidez pour moi : mon sort en vaudra mieux. 

{Cjrinne,) 

JVatliaix le Sage. 

Le plus beau des ouvrages de Lessing, c'est Nathan le Sage; 
on ne peut voir dans aucune pièce la tolérance rehgieuse 
mise en action avec plus de naturelle et de dignité. Un 
Turc, un templier et un juif sont les principaux person- 
nages de ce drame; la première idée en est puisée dans 
le conte des trois Anneaux de Boccace; mais l'ordonnance 
de l'ouvrage appartient en entier à Lessing. Le Turc, 
c'est le sultan Saladin, que l'histoire représente comme 
un homme plein de grandeur; le jeune templier a dans 
le caractère toute la sévérité de l'état religieux qu'il 
professe; et le juif est un vieillard qui a acquis une 
grande fortune dans le commerce, mais dont les lumières 
et la bienfaisance rendaient les habitudes généreuses. Il 
comprend toutes les croyances sincères, et voit la Divinité 
dans le cœur de tout homme vertueux. Ce caractère est 
d'une admirable simplicité. L'on s'étonne de l'atten- 
drissement qu'il cause, quoiqu'il ne soit agité ni par des 



14 MADAME DE STAËL. 

passions vives ni par des circonstances fortes. Une fois 
cependant, on veut enlever à Nathan une jeune fille à 
laquelle il a servi de père, et qu'il a comblée de soins 
depuis sa naissance: la douleur de s'en séparer lui serait 
amère; et pour se défendre de l'injustice qui veut la lui 
ravir, il raconte comment elle est tombée entre ses mains. 

Les chrétiens immolèrent tous les juifs à Gaza, et dans 
la même nuit Nathan vit périr sa femme et ses sept 
enfants; il passa trois jours prosterné dans la poussière, 
jurant une haine implacable aux chrétiens; peu à peu la 
raison lui revint, et il s'écria: " Hy a pourtant un Dieu; que 
sa volonté soit faite !" Dans ce moment, un prêtre vint le 
prier de se charger d'un enfant chrétien, orphelin des le 
berceau, et le vieillard hébreu l'adopta. L'attendrissement 
de Nathan, en faisant ce récit, émeut d'autant plus qu'il 
cherche à se contenir, et que la pudeur de la vieillesse lui 
fait désirer de cacher ce qu'il éprouve. Sa sublime patience 
ne se dément point, quoiqu'on le blesse dans sa croyance 
et dans sa fierté, en l'accusant comme d'un crime d'avoir 
élevé Reca dans la religion juive; et sa justification n'a 
pour but que d'obtenir le droit de faire encore du bien à 
l'enfant qu'il a recueilli. 

La pièce de Nathan est plus attachante encore par la 
peinture des caractères que par les situations. Le templier 
a dans l'âme quelque chose de farouche qui vient de la 
crainte d'être sensible. La prodigalité orientale de Saladin 
fait contraste avec l'économie généreuse de Nathan. Le 
trésorier du sultan, un derviche vieux et sévère, l'avertit 
que ses revenus sont épuisés par ses largesses. — '' Je 
'' m'en afflige, dit Saladin, parce que je serai forcé de 
"retrancher de mes dons; quant à moi, j'aurai toujours 
" ce qui fait toute ma fortune, un cheval, une épée et un 
seul Dieu." — Nathan est un ami des hommes; mais la 
défaveur dans laquelle le nom de juif l'a fait vivre au milieu 
de la société mêle une sorte de dédain pour la nature 
humaine à l'expression de sa bonté. Chaque scène ajoute 
quelques traits piquants et spirituels au développement 
de ces divers personnages; mais leurs relations ensemble 
ne sont pas assez vives pour exciter une forte émotion. 

À la fin de la pièce, on découvre que le templier et la 
fille adoptée par le juif sont frère et sœur, et que le sultan 
est leur oncle. L'intention de l'auteur a visiblement été 
de donner dans sa famille dramatique l'exemple d'une 



LA FEUILLE. 15 

fraternitô religieuse jdIus étendue. Le but philosopliicjue 
vers lequel tend toute la pièce en diminue l'intérêt au 
théâtre; il est presque impossible qu'il n y ait -pas une 
ceii:aiiie froideur dans un di'ame qui a pour objet de 
développer une idée générale, quelque belle qu'elle soit; 
cela tient de l'ajDologue, et Ton dirait que les personnages 
ne sont pas là j^oui^ leur compte, mais pour serrii- à 
rayancement des lumières. Sans doute, il n'y a pas de 
fiction, il n'y a pas même d'événement réel cîont on ne 
laisse tirer une ^pensée; mais il faut c[ue ce soit l'éyé- 
nement qui amène la réflexion, et non -pas la réflexion 
qui fasse iiiy enter l'événement: l'imagination dans les 
beaux-arts doit toujours agii^ la première. 



ARNAULT. 

(1766-1834.) 

Antoine- Vincent-AEyArxT, a donné au tliéâti-e un assez grand nom- 
bre de tragédies dont les plus connues sont Marins à Mbiturnes (1791) 
les Vénitiens, (1791), et Germanicus (1817); proscrit à la seconde restau- 
ration et éliminé alors de l'Institut, il y renti'a en 1829 i^ar une élec- 
tion nouTeUe, et succéda, en 1833, a Andrieux comme secrétaii-e per- 
pétuel de l'Académie française. Les Mémoires d'un sexaj^énalre et ses Fa- 
bles sont de tous ses ouvrages ceux qu'on relit avec le plus de plaisir ; 
on y trouve cette vivacité et cette malice frondeuse qui étaient les 
deux qualités les plus remarquables de son esprit. 

I^a FeTiille. 

De ta tige détachée, 

Pauvre feuille desséchée, 

Oii vas- tu ? — Je n'en sais rien : 

L'orage a brisé le chêne 

Qui seul était mon soutien ; 

De son inconstante haleine 

Le zéphyr ou l'aquilon 

Depuis ce jour me promène 

De la forêt à la plaine, 

De la montagne au vallon. 

Je vais oîi le vent mo mène. 

Sans me plaindre ou m'effraver ; 

Je vais où va toute chose, 

Oii va la feuille de rose. 

Et la feuille de laurier. 



16 JVnCIlAUD. 

I^e Coliînaooîi. 



Sans ami comme sans famille, J 

Ici-bas vivre en étranger ; j 

Se retirer dans sa coquille 1 
An signal du moindre danger ; 

S'aimer d'une amifcié sans bornes ; ^ 

De soi seul emplir sa maison ; j 

En sortir suivant la saison, i 

Pour faire à son prochain les cornes;* ; 

Signaler ses pas destructeurs \ 

Par les traces les plus impures ; ''. 

Outrager les plus belles fleurs \ 

Par ses baisers, ou ses morsures ; | 

Enfin, chez soi comme en prison, | 

Vieilhr de jour en jour plus triste ; ' 

C'est l'histoire de l'égoïste ] 

Et celle du colimaçon. \ 



MICÏÏAUD. 
(1767—1839.) 

Joseph MiCHAUD, né au bourg d'Albens, en Savoie, débuta dans la 
presse royaliste sous la révolution. Condamné à mort, puis à la dé- 
portation, il alla chercher un asile dans les montagnes du Jura. En 
1814, il fit reparaître le journal la Quotidienne, qu'il a continué de 
rédiger jusqu'à sa mort. Il était membre de l'Académie française 
depuis 1812. 

On doit à M. Michaud plusieurs poèmes, dont le Printemps dh'Ji 
proscrit offre quelques beaux passages, une excellente Histoire des 
Croisades, écrite avec élégance ; la Correspondance d'Orient, nu des 
livres les plus instructifs et les plus intéressants qui aient été pubhés 
sur cotte contrée ; une Histoire de Vempire de Mysore, une Collection de 
Mémoires sur V Histoire de France, la Bibliothèque des Croisades, etc. ^ 

/ r 

I>ex>art: cLes Oi^oîses. 

Dès que le printemps parut, rien ne put contenir l'im- 
patience des croisés; ils se mirent en marche pour se 
rendre dans les lieux où ils devaient se rassembler. Le 
plus grand nombre allait à pied; quelques cavaliers 
paraissaient au milieu de la multitude; plusieurs voya- 
geaient montés sur des chars traînés par des bœufs 

* Faire les cornes à son prochain, se moquer de lui. 



DEPAET DES CROISES. 17 

ferrés; d'autres côtoyaient la mer, descendaient les fleuves 
dans des barques; ils étaient yêtus divei sèment, armés 
de lances, d'épées, de javelots, de massues de fer. 

La foule des croisés offrait un mélange bizarre et confus 
de toutes les conditions et de tous les rangs; des femmes 
paraissaient en armes au milieu des guerriers; les joies 
23rofanes se montraient au milieu des austérités de la péni- 
tence et de la piété; on voyait la vieillesse à coté de l'enfan- 
ce, l'opulence ^Drès de la misère, le casque était confondu 
avec le froc, la mitre avec l'épée, le seigneur avec les serfs, 
le maître avec ses serviteui^s. Près des villes, -près de-s 
forteresses, dans les plaines, sur les montagnes, s'élevaient 
des tentes, des pavillons pour les chevaliers, et des autels 
dressés à la liâte x^oui* l'office divin; partout se déployait un 
appareil de guerre et de fête solennelle. D'un côté, un 
chef militaire exerçait ses soldats à la discipline; de l'au- 
tre, un prédicateur rap23elait à ses auditeui^s les vérités 
de l'Evangile. Ici, on entendait le bruit des clairons et des 
trompettes; plus loin, on chantait des psaumes et canti- 
ques. Depuis le Tibre jusqu'à l'Océan, et depuis le Ehin 
jusqu'au delà des Pyi^énées, on ne rencontrait que des 
troupes d'hommes revêtus de la croix, jurant d'exter- 
miner les Sarrasins, et d'avance célébrant leurs conquê- 
tes ; de toutes -parts retentissait le cri de guerre des 
croisés: Dieu le veut ! Dieu le veut !... 

Les pères conduisaient eux-mêmes leui^s enfants, et leur 
faisaient jui^er de vaincre ou de mourii' pour Jésus-Christ. 
Les guerriers s'arrachaient des bras de leurs épouses et de 
leurs familles, et promettaient de revenii' victorieux. Les 
femmes, les vieillards, dont la faiblesse restait sans apjDui, 
accompagnaient leurs fils ou leurs époux dans la ville la 
plus voisine, et, ne pouvant se séparer des objets de leur 
affection, prenaient le parti de les suivi'e jusqu'à Jérusa- 
lem. Ceux qui restaient en Europe enviaient le sort des 
croisés et ne pouvaient retenir leui's larmes ; ceux qui 
allaient chercher la mort en Asie étaient pleins d'espé- 
rance et de joie. 

Parmi les pèlerins partis des côtes de la mer, on remar- 
quait une foule d'hommes qui avaient quitté les lies de 
l'Océan ; leurs vêtements et leurs armes, qu'on n'avait 
jamais vus, excitaient la curiosité et la sui-prise. Us par- 
laient une langue qu'on n'entendit point, et, poiu' mon- 
trer qu'ils étaient chrétiens, ils élevaient deux doigts de 



18 CnATEAUBRIAND. 

leurs mains l'un sur l'autre, en forme de croix. Entraînés 
par leur exemple et par l'esprit d'enthousiasme répandu 
partout, des familles, des villages entiers partaient pour 
la Palestine; ils étaient suivis de leurs humbles pénates ; 
ils emportaient leurs provisions, leurs ustensiles, leurs 
meubles. Les plus pauvres marchaient sans prévoyance, 
et ne pouvaient croire que celui qui nourrit les petits 
oiseaux laissât périr de misère les pèlerins revêtus de sa 
croix. Leur ignorance ajouta à leur illusion, et prêtait à 
tout ce qu'ils voyaient un air d'enchantement et de pro- 
dige ; ils croyaient sans cesse toucher au terme de leur 
pèlerinage. Les enfants des villageois, lorsqu'une ville ou 
un château se présentait à leurs yeu;s, demandaient si 
c'était là Jérusalem. Beaucoup de grands seigneurs, qui 
avaient passés leur vie dans leurs donjons rustiques, n'en 
savaient guère plus que leurs vassaux; ils conduisaient 
avec eux leurs équipages de pêche et de chasse, et mar- 
chaient précédés d'une meute, portant leur faucon sur le 
poing. Ils espéraient attendre Jérusalem en faisant 
bonne chère, et montrer à l'Asie le luxe grossier de leurs 
châteaux. 

Au milieu de l'enthousiasme universel, personne ne 
s'étonnait de ce qui fait aujourd'hui notre surprise. Ces 
scènes si étranges, dans lesquelles toufc le monde était 
acteur, ne devaient être un spectacle que pour la pos- 
térité. 

{Histoire des Croisades.) 



CHATEAUBRIAND. 
(17G8-1848.) 

François-Eené de Chateaubbiand, chef de la réforme littéraire, 
naquit à Saint-Malo; il était fils du comte de Chateaubriand. Au 
commencement de la révolution, il visita l'Amérique. Les , scènes 
majestueuses du nouveau monde, avec ses forets vierges, ses vastes 
fleuves, agirent puissamment sur l'imagination du jeune poète; pour 
peindre ses sensations, il se créa un style et une manière en harmonie 
avec la beauté grandiose des tableaux qui se déroulaient à ses yeux. 
C'est en Amérique qu'il trouva son talent, son inspiration, sa muse. 

Eevenu en France, Chateaubriand, encore inconnu, publia, en 1802, 



UN NID DE BOUVEEUTL. 19 

le Génie du christùmisme^ovi il se proposait de célébrer les bienfaits de 
la religion chrétienne et de ramener l'homme à la foi par la poésie et 
par le cœur. Ce livre, malgré la faiblesse du plan et du fond, exerça 
une puissante influence sur les idées religieuses et sur la littérature : 
il fit une révolution dans le style, dans la critique et dans l'histoire. 
En 1809, l'auteur donna les 3Iartyrs, ouvrage plein de poésie et de 
pompe, oti il veut montrer la supériorité des moeurs chrétiennes et du 
merveilleux chrétien dans l'épopée ; et deux ans plus tard, l'Itinéraire 
de Paris à Jérusalem, livre adroirable, auquel on ne peut reprocher 
que quelques hors-d' œuvre. 

A côté de ses grands ouvrages on peut placer quatre petits chefs- 
d'œuvre : Atala, magnifique tableau de la nature sauvage, peint avec 
un coloris de style en harmonie avec le sujet ; Bené, peinture pathéti- 
que et saisissante d'un certain état de l'âme, propre à nos temps 
si agités et si pleins de ruines, l'ouvrage le plus original qu'ait écrit 
Chiiteaubriand, parce que c'est celui où il a été le plus vrai avec les 
autres et avec lui-même ;leDe7mier AhenceiTage, etunetrës-belle Lettre 
à Fontanes sur Rome, une de ses plus parfaites productions. 

On doit encore à ce grand écrivain une Histoire du congrès de 
Vérone, œuvre brillante, qui laisse à désirer pour la gravité; des 
Etudes historiques, qui n'ont d'achevé que le style; un Essod sur la 
littérature anglaise; une Traduction du Paradis jyerdu, où il s'est 
assujetti à une serviLe httéralité et où sa langue si harmonieuse et si 
brillante n'est le plus souvent que rude et bizarre; les Natchez, poème 
en prose, resté inachevé ; des Pamphlets, des Discours et des Dépêches 
qui ofiÉrent d'excellents modèles de style pohtique; enfin des 
Mémoires, intitulés Mémoires d' outre-tombe, ouvrage où malgré d'admi- 
rables pages, toutes les qualités de l'auteur i)araissent affaiblies et 
tous ses défauts exagérés. On regrette surtout d'avoir à y remarquer 
une insatiable personnalité et un orgueil sans pitié, qui ont provoqué 
de sévères représaïQes. 

Chateaubriand est le plus grand coloriste et le prosateur le plus 
harmonieux de notre littérature. Comme peintre des magnificences 
de la nature, il n'a pas son égal. 



Un nid. de l>oixT^i'eiiil. 

Nous nous rappelons d'avoir trouvé une fois un nid de 
bouvreuil dans un rosier ; il ressemblait à une conque de 
nacre contenant quatre perles bleues ; une rose pendait 
au-dessus tout humide. Le bouvreuil mâle se tenait im- 
mobile sur un arbuste voisin, comme une fleur de pour- 
çre et d'azur. Ces objets étaient répétés dans l'eau d'un 
étang avec l'ombre d'un noyer qui servait de fond à la 
scène, derrière lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu 
nous donna, dans ce petit tableau, une idée des grâces 
dont il a paré la nature. 

{Génie du christianisme.) 



20 CHATEAUBEIAISTD. 

XJne Ibelle iiixit eix ^m.eriq^u.e. 

Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra 
au-dessus des arbres à l'horizon opposa. Une brise em- 
baumée qu'elle amenait de l'orient avec elle semblait la 
précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. La 
reine des nuits monta peu à peu dans le ciel : tantôt elle 
suivait paisiblement sa course azurée, tantôt elle reposait 
sur des groupes de nues qui ressemblaient à la cime de 
hautes montagnes couronnées de neige. Ces nues, 
ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones 
diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons 
d'écume, ou formaient dans les cieux des bancs d'une 
ouate éblouissante, si doux à l'œil qu'on croyait ressentir 
leur mollesse et leur élasticité. 

La scène, sur la terre, n'était pas moins ravissante : 
le jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les 
intervalles des arbres, et poussait des gerbes de lumière 
jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La 
rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans 
les bois, tour à tour reparaissait toute brillante des con- 
stellations de la nuit, qu'elle répétait dans son sein. Dans 
une vaste prairie, de l'autre côté de cette rivière, la clarté 
de la lune dormait sans mouvement sur les gazons. Des 
bouleaux agités par les brises, et dispersés ça et là dans 
la savane, formaient des îles d'ombres flottantes sur une 
mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et 
repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brus- 
que d'un vent subit, les gémissements rares et interrom- 
pus de la hulotte ; mais au loin, par intervalles, on enten- 
dait les roulements solennels de la cataracte de Niagara, 
qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert 
en désert, et expiraient à travers les forêts sohtaires. 

La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau ne 
saurait s'exprimer dans les langues humaines ; les plus 
belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. 
En vain, dans nos champs cultivés, l'imagination cherche 
à s'étendre : elle rencontre de toutes parts les habitations 
des hommes ; mais dans ces pays déserts l'âme se plaît à 
s'enfoncer dans un océan de forêts, à errer aux bords des 
lacs immenses, à planer sur le gouffre des cataractes, et, 
pour ainsi dire, à se trouver seule devant Dieu. 

{Génie du christianisme,) 



LES VOYAGES DE EENE. 21 



I^es "Voyages d-e nene. 

Plein d'ardeur, je m'élançai seul sur cet orageux océan 
du monde, dont je ne connaissais ni les ports ni les écueils. 
Je visitai d'abord les peuples qui ne sont plus: je m'en 
allai m'asseyant sur les débris de Rome et de la Grèce, 
pays de forte et d'ingénieuse mémoii^e, où les palais sont 
ensevelis dans la poudre et les mausolées des rois cachés 
sous les ronces. Force de la nature, et faiblesse de 
rhomme ! un brin d'herbe perce souvent le marbre le plus 
dur de ces tombeaux, que tous ces morts, si puissants, ne 
soulèveront jamais ! 

Quelquefois une haute colonne se montrait seule debout 
dans un désert, comme une gi^ande pensée s'élève, par 
intervalles, dans une âme que le temps et le malheur ont 
dévastée. 

Je méditai sur ces monuments dans tous les accidents 
et à toutes les heures de la journée. Tantôt ce même 
soleil qui avait vu jeter les fondements de ces cités se 
couchait majestueusement, à mes yeux, sur leurs ruines; 
tantôt la lune se levant dans un ciel pur, entre deux unies 
cinéraires à moitié brisées, me. montrait le s pâles tombeaux. 
Souvent aux rayons de cet astre qui alimente les rêveries, 
j'ai cru voir le génie des souvenirs assis tout pensif à mes 
côtés. 

Mais je me lassai de fouiller dans des cercueils, où je 
ne remuais trop souvent qu'une poussière criminelle. 

Je voulus voir si les races vivantes m'offriraient plus de 
vertus, ou moins de malheurs que les races évanouies. 
Comme je me promenais un jour dans une grande cité, 
en passant derrière un palais, dans une cour retirée et 
déserte, j'aperçus une statue qui indiquait du doigt un 
lieu fameux par un sacrifice*. Je fus frappé du silence 
de ces lieux; le vent seul gémissait autour du marbre 
tragique. Des manœuvres étaient couchés avec indifférence 
au pied de la statue, ou taillaient des pierres en sifflant. 
Je leur demandai ce que signifiait ce monument: les uns 
purent à peine me le dire, les autres ignoraient la 
catastrophe qu'il retraçait. Rien ne m'a ]3lus donné la 



* A Londres, derrière Winte-Hall, la statue de Charles 1er. 



22 CHATEAUBRIAND. 

juste mesure des événements de la vie, et du peu que nous 
sommes. Que sont devenus ces personnages qui firent 
tant de bruit? Le temps a fait un pas, et la face de la 
terre a été renouvelée. 

Je recherchai surtout dans mes voyages les artistes et 
ces hommes divins qui chantent les dieux sur la lyre, et 
la félicité des peuples qui honorent les lois, la religion et 
les tombeaux. 

Ces chantres sont de race divine, ils possèdent le seul 
talent incontestable dont le ciel ait fait présent à la terre. 
Leur vie est à la fois naïve et sublime; ils célèbrent les 
dieux avec une bouche d'or, et sont les plus simples des 
hommes; ils causent comme des immortels ou comme de 
petits enfants; ils expliquent les lois de l'univers, et ne 
peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la 
vie ; ils ont des idées merveilleuses de la mort, et meurent 
sans s'en apercevoir, comme des nouveau-nés. 

Sur les monts de la Calédonie, le dernier barde qu'on 
ait ouï dans ces déserts me chanta les poèmes dont un 
héros consolait jadis sa vieillesse. Nous étions assis sur 
quatre pierres rongées de mousse ; un torrent coulait à nos 
pieds; le chevreuil passait à quelque distance parmi les 
débris d'une tour, et le v^nt des mers sifflait sur la 
bruyère de Cona. Maintenant la reHgion chrétienne, fille 
aussi des hautes montagnes, a placé des croix sur les 
monuments des héros de Morven, et touché la harpe de 
David au bord du même torrent où Ossian fit gémir la 
sienne. Aussi pacifique que les divinités de Selma étaient 
guerrières, elle garde des troupeaux où Fingal livrait des 
combats, et elle a répandu des anges de paix dans les 
nuages qu'habitaient des fantômes homicides. 

L'ancienne et riante Italie m'offrit la foule de ses chefs- 
d'œuvre. Avec quelle sainte et poétique horreur j'errais 
dans ces vastes édifices consacrés par les arts à la religion ! 
Quel labyrinthe de colonnes ! Quelle succession d'arches 
et de voûtes ! Qu'ils sont beaux ces bruits qu'on entend 
autour des dômes, semblables aux rumeurs des flots dans 
l'Océan, aux murmures des vents dans les forêts, où à la 
voix de Dieu dans son temple ! L'architecte bâtit, pour 
ainsi dire, les idées du poëte, et les fait toucher aux sens. 

Cependant qu'avais-je appris jusqu'alors avec tant de 
fatigue? rien de certain parmi les anciens, rien de 
beau parmi les modernes. Le passé et le présent sont 



LA nxUE. 23 

deux statues incomplètes : Tune a été retirée toute mutilée 
du débris des âges; l'autre n'a pas encore reçu sa perfec- 
tion de l'avenir. 

René. 

TLiSi lleixr. 

La fleur est la fille du matin, le charme du printemps, la 
source des parfums, la grâce des vierges, l'amour des 
poètes. Elle passe vite comme l'homme; mais elle rend 
doucement ses feuilles à la terre. On conserve l'essence de 
ses odeurs : ce sont ses pensées qui lui survivent. Chez 
les anciens, elle couronnait la coupe du banquet et les 
cheveux blancs du sage; les premiers chrétiens en cou- 
vraient les martyrs et l'autel des catacombes. Aujourd'hui, 
et en mémoire de ces antiques jours, nous la mettons 
dans nos temples. Dans le monde, nous attribuons nos 
affections à ses couleurs, l'espérance à sa verdure, l'inno- 
cence à sa blancheur, la pudeur à ses teintes de rose. IL y a 
des nations entières où elle est l'interprète des senti- 
ments; Hvre charmant qui ne cause ni troubles ni guerres, 
et qui ne garde que l'histoire fugitive des révolutions du 
cœur. 



NAPOLEON P'^- 



(1769—1821.) 

Napoléon n'est pas seulement le premier homme de guerre des 
temps modernes ; il en est aussi le premier orateur militaire. Ses 
proclamations à ses soldats et ses bulletins sont des chefs-d'œuvre. On 
peut lui appliquer plus qu'à tout autre le mot fameux de Buffon : 
"Le style, c'est l'homme. " Napole'on e'crit et parle comme il agit. 

Les œuvres littéraires de Napoléon, publiées en ce moment par le 
gouvernement, comprennent ses proclamations à ses soldats, les bulle- 
tins de ses campagnes, ses discours, ses messages, ses adresses au divers 
corps de l'Etat ; de nombreuses lettres adressées à sa famille, à ses 
ministres et aux souverains étrangers, et des Mémoires historiques, 
écrits à Saint-Hélène sous sa dictée, qui renferment le récit de ses 
plus belles campagnes, un précis des guerres de César et des juge- 
ments sur des guerres de l'antiquité et sur les campagnes de quelques 
généraux de Louis XIV ; son style est simple, précis, brusque, illu- 
miné de fréquents éclaii's d'imagination. 



24 CUTIER. 



I^es saixv^eiix's <ies IVations. 

Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans 
fin se manifestent dans les conseils du pouvoir ; lorsque, 
cédant tour à tour à l'influence des partis contraires 
et vivant au jour le jour sans plan fixe, sans marcbe assu- 
rée, il a donné la mesure de son insuffisance, et que les 
plus modérés sont forcés de convenir que l'État n'est plus 
gouverné; lorsqu'enfin à sa nullité au dedans l'adminis- 
tration joint le tort le plus grave qu'elle puisse avoir aux 
yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au 
dehors, une inquiétude vague se répand dans la société, 
le besoin de la conservation l'agite, et, promenant sur 
elle-même ses regards, elle semble chercher un homme qui 
puisse la sauver. Ce génie tutélaire, une nation le ren- 
ferme toujours dans son sein, mais quelquefois il tarde à 
paraître. En effet, il ne suffit pas qu'il existe : il faut 
qu'il soit connu; il faut qu'il se connaisse lui-même. Jus- 
que-là toutes les tentatives sont vaines, toutes les menées 
sont impuissantes ; l'inertie du grand nombre protège le 
gouvernement nominal ; et, malgré son impéritie et sa 
faiblesse, les efforts de ses ennemis ne prévalent pas 
contre lui. Mais que ce sauveur impatiemment attendu 
donne tout à coup signe d'existence, l'instinct national le 
discerne et TappeUe, les obstacles s'aplanissent devant lui, 
et tout un grand peujple volant sur son passage semble 
dire : " Le voilà ! " 



CUVIER. 



(1769-1832.) 

lis grands natuî 

teurs de notre s: 
ges sur l'histoire naturelle et ses Eloges historiques se distinguent par 
la pre'cision, la facilité, la clarté' et l'éle'gancs de l'expression. 



Georges Cuviee, un des plus grands naturalistes qui aient existe', est 
aussi un des meilleurs prosateurs de notre siècle. Ses nombreux ouvra- 



SixlToix et I^îîiixee. 



L'histoire naturelle ne serait peut-être pas arrivée sitôt 
à la brillante destinée que ses sages préceptes lui prépa- 



BUEFON ET LINNEE. 25 

raient, si deux des plus grands hommes qui aient illustré 
le dernier siècle n'avaient concouru, malgTe l'opposition 
de leurs vues et de leur caractère, ou plutôt à cause de 
cette opposition même, à lui donner des accroissements 
aussi subtils qu'étendus. 

Linnseus et Buffon semblent en effet avoir possédé, 
chacun dans son genre, des qualités telles, qu'il était 
impossible que le même homme les réunît, et dont l'ensem- 
ble était nécessaire pour donner à l'étude de la nature 
une impulsion aussi rapide. 

Tous deux passionnés pour leur science et pour la gloire, 
tous deux infatigables dans le travail, tous deux d'une 
sensibilité vive, d'une imagination forte, d'un esprit 
transcendant, ils arrivèrent tous deux dans la carrière, 
armés des ressources d'une érudition profonde ; mais 
chacun s'y traça une route différente, suivant la direction 
particulière de son génie. Linnseus saisissait avec finesse 
les traits distinctifs des êtres; Buffonen embrassait d'un 
coup d'œil les rapports les plus éloignés. Linnseus, exact 
et précis, se créait une langue à part pour rendre ses 
idées dans toute leur vigueur ; Buffon, abondant et 
fécond, usait de toutes les ressources de la sienne pour 
développer l'étendue de ses conceptions. Personne mieux 
que Linnseus ne fit jamais sentir les beautés de détail 
dont le Créateur enrichit avec profusion tout ce qu'il a 
fait naître ; personne mieux que Buffon ne peignit jamais 
la majesté de la création, et la grandeur imposante des 
lois auxquelles elle est assujettie. Le premier, effrayé du 
chaos où l'incurie de ses prédécesseurs avait laissé l'his- 
toire de la nature, sut, par des méthodes simples et par 
des définitions courtes et claires, mettre de l'ordre dans 
cet immense labyrinthe, et rendre facile la connaissance 
des êtres particuliers ; le second, rebuté de la sécheresse 
d'écrivains qui, pour la plupart, s'étaient contentés d'être 
exacts, sut nous intéresser à ces êtres particuliers par les 
prestiges de son langage harmonieux et poétique. Quel- 
quefois, fatigué de l'étude pénible de Linnseus, on vient 
se reposer avec Buffon ; mais toujours, lorqu'on a été 
délicieusement ému par ses tableaux enchanteurs, on 
veut revenir à Linnseus pour classer avec ordre ces char- 
mantes images dont on craint de ne conserver qu'un sou- 
venir confus; et ce n'est pas sans doute le moindre méri- 



26 ETIENNE. 

te de ces deux écrivains que d'inspirer continuellement 
le désir de revenir de l'un à l'autre, qaoique cette alter- 
native semble prouver et prouve en effet qu'il leur man- 
que quelque chose à chacun. 

(Frosvectus du Dict, des Se, naturelles,) 



ETIENNE. 
(1770—1845.) j 

Charles-Guillaume Etienne, ne' au village de Chamouilly, vint jeune 
à Paris, pour se livrer à la litte'rature. Une come'die spiriiuelle, inti- 
tulée Brueys et Palaprat, commença sa réputation. Il devint censeur du / 
Journal de rEmpîre, puis censeur de tous les journaux et membre de ^ 
l'Institut. A la Restauration, il perdit ses places, et se réfugia dans la 
pole'mique des journaux de l'opposition. En 1820, il fut élu député par 
le département de la Meuse, et ne s'occupa plus que de politique. \ 
Après la révolution de 1830, il fut nommé pair de France. On a ^ 
d'Etienne plusieurs pièces de théâtre, entre autres les Deux Gendres, ] 
une des meilleures comédies de l'époque impériale, et Joconde, un des \ 
bons ouvrages de l'Opéra-Comique. 

I^es I^mers cLix grand. in.oix<ie. 

DUPEE A SA FILLE. \ 

Dans le grand monde il est aisé de deviner 

Quelle sorte de gens on rencontre à dîner : ; 

Des hommes en faveur, de graves personnages, i 

Qu'on a soin d'inviter pour avoir leurs suffrages ; . j 

Quelques seigneurs venus des pays étrangers, \ 

Et s'efforçant en vain de paraître légers ; | 

Certains mauvais plaisants, courant toujours le monde, ] 

Devinant un repas une lieue à la ronde : \ 

Misérables boufifons, parasites connus, \ 

Des Lncullus nouveaux complaisants assidus : \ 

D'autres, dont l'industrie est la seule ressource, ; 

Yrais courtiers de bureau, politiques de bourse, ; 

Chaque jour, de scandale et de propos méchants | 

Fabriquant un recueil pour divertir les grands : 

Hommes perdus d'honneur, avides mercenaires, \ 

Qui, tour à tour agents de plaisirs et d'affaires, 

Par leur impertinence indignent tout Paris, 

Et se sont fait un nom à force de mépris. 

N'est-ce pas à peu près toute la compagnie | 



LES DÎCONYENIENTS DE LA FOETUKEL 27 

Qui va chez vous, ce soir, se trouver réunie ? 
Eh ! quel plaisir pourrais-je avoir dans un repas. 
Entre des gens si hauts et des hommes si bas ? 
Parlez-moi d'un festin où l'amitié s'épanche, 
Où l'on cause, où 1 on rit d'une gaieté bien franche: 
On se trouve entouré d'amis et de parents, 
Le plaisir j préside et confond tous les rangs. 
Mais il faut à tout prix que de nos jours on brille, 
Et le bon ton n'est plu3 de dîner en famille. 

{Les deux Gendres. ) 



DESAUGIERS. 1 

(1772—1827.) i 

Marie- Antoine Desaitgiebs, a coopéré à la composition de plus' de ^ 

cent pièces de théâtre, qui toutes portent le cachet de son esprit ; < 

mais c'est par ses chansons qu'il a illustré son nom. H a une gaieté ] 

si franche et si communicative, tant de verve et d'entrain, qu'on j 

éprouve encore aujourd'hui un vif plaisir à lire ses joyeux refrains. i 

/ I 

TiàGS IrLcon^^^enîents cle la fortune. j 

Depuis que j'ai touché le faite | 

Et du luxe et de la grandeur, l 

J'ai perdu ma joyeuse humeur *. | 

Adieu, bonheur ! : 
Je bâille comme un grand seigneur ; 
Adieu bonheur ! 
Ma fortune est faite. 

Le jour, la nuit, je m'inquiète : 

La chicane et tous ses suppôts 

Chez moi font à tout propos, l 

Adieu, repos ! ^ 

Et je suis surchargé d'impôts... ' 

Adieu, repos ! 

Ma fortune est faite. : 

Plus d'appétit, plus de goguette ! 

Dans un carrosse empaqueté, ! 

Je promène ma dignité, ^ 

Adieu, gaîté ! ! 

Et par bon ton je prends du thé... j 

Adieu, gaîté ! ] 

Ma fortune est faite. • 



28 LEMEKCIEE. j 

'1 

Poiir le plus léger mal de tête, \ 

Au poids de l'or je suis traité ; j 

J'entretiens seul la faculté, ] 

Adieu, santé î . . ^ ^ 

Hier, trois docteurs m'ont visité... J 

Adieu santé ! -' 

Ma fortune est faite. : 

Mais je vois en grande étiquette, 

Chez moi venir dacs et barons : \ 

Lyre, il faut susjpendre tes sons, j 

Adieu, chansons ! 

Mon suisse annonce, finissons... \ 

Adieu, chansons ! J 
Ma fortune est faite. 



LEMERCIER. 

(1772—1840.) 

Népomucène Lemeecteb, né à Paris, a donné au théâtre un très- 
grand nombre de tragédies, dont les plus remarquables sont Agamemnon 
et Frédégonde et Brunehaut, les drames de Bichelieu et de Pinto, ou 
la journée des dupes, et quelques comédies qui n'eurent qu'un médiocre 
succès. Parmi ses œuvres les plus originales nous devons signaler 
son poëme satirique de la Panhypocrisiade, qui renferme des beautés 
du premier ordre. Il a publié un Cours de littérature dramatique, qui 
prouve un très-grand talent d'observation et surtout une délicatesse 
de goût qu'on ne trouve pas toujours dans ses productions drama- 
tiques. — U est entré à l'Institut en 1810. 

JLe Sage et le Oonrtisan. 

Dave et Agathêmie, 

D. La paix de la chaumière est une triste idole ; 
Je ne vis qu à la cour. 

A. Moi, je respire au champs. 
D, J'escorte les seigneurs. 

A. J'évite les méchants. 
Z>. J'apprend l'art de régner. 

A. Moi, l'industrie agreste. 
D, Je vois des lambris d'or. 



...Ji 



LE SAGE ET LE COUEllSAN. 29 

A, Et moi, l'azur céleste. 
D. J'ai de pompeux banquets. 

A. Moi, de prompts appétits. 
J>. J'ai la faveur des grands. 

A. J'ai l'amour des petits. 
D, J'éblouis par mon faste et soumets Vénus même. 
A, Moi, quand on m'aime un peu, c'est pour moi seul 

qu'on m'aime. 
Z>. Je marche décoré. 

A, Moi, sans vain appareil. 
Z>. Je vois lever le roi. 

A. Moi, lever le soleil. 
D. Mes pieds foulent la pourpre. 

A. Et les miens la verdure. 
D. Je parle au souverain. 

A. J'écoute la nature. 
D. J'entends les bruits publics, j'admire les héros. 
A. J'entends murmurer l'onde, et vois s'enfler les flots. 
D. Tu t'endors sans honneur au sein de la paresse. 
A. Je veille à conserver une libre sagesse. 
I). Dédaignes-tu la gloire où je suis parvenu ? 
A. Qui de nous, dans mille ans, sera le plus connu ? 
D. Tu n'es jaloux de rien !... Comment es-tu si sage ? 
A, En regardant toujours les hommes au visage. 
D. Adieu ! je m'en vais lire au front des souverains. 
A. Adieu ! moi, je vais lire au front des cieux sereins. 

{La Panhypocrisiade,) 



COURIER. 
(1773—1825.) 

Pa-ol-Louis-GouEiEB, célèbre écrivain politique et épistolaire, naquit 
à Paris. Il entra jeune dans la carrière militaire et fit avec distinc- 
tion les guerres de la République et de l'Empire. En 1809, il quitta 
le service pour jouir de son indépendance et cultiver les lettres. Il 
se fit connaître par des traductions du grec, et par des Pamphlets^ 
modèles de finesse, de malice et d'esprit. Par sa Correspondance, pu- 
bliée depuis sa mort, il mérite d'être compté parmi les meilleurs 
auteurs épistolaires de notre siècle. 



30 COUBEEK. 



Histoire effrayante. 

(lettke a madame pigale.) 

Résina, près Portici, le 1er novembre 1807. 

Vos lettres sont rares, chère cousine ; vous faites bien, 
je m'y accoutumerais, et je ne pourrais plus m'en passer. 
Tout de bon, je suis en colère ; vos douceurs ne m'apai- 
sent point. Comment, cousine, depuis trois ans, voilà 
deux fois que vous m'écrivez ! En vérité, mam'selle So- 
phie... Mais quoi ! si je vous querelle, vous ne m'écrirez 
plus du tout. Je vous pardonne donc, crainte de pis. 

Oui, sûrement, je vous conterai mes aventures, bonnes 
et mauvaises, tristes et gaies, car il m'en arrive des unes 
et des autres; il y a plaisir à les entendre, et plus encore, 
je m'imagine, à vous les conter ; c'est une expérience que 
nous ferons au coin du feu quelque jour : j'en ai pour 
tout un hiver. J'ai de quoi vous amuser, et par conséquent 
vous plaire, sans vanité, tout ce temps-là; de quoi vous 
attendrir, vous faire rire, vous faire peur, vous faire dor- 
mir... Voici, en attendant, un petit échantillon de mon 
histoire; mais c'est du noir, prenez y garde. Ne lisez pas 
cela en vous couchant, vous en rêveriez, et pour rien au 
monde je ne voudrais vous avoir donné le cauchemar. 

Un jour je voyageais en Calabre. C'est un pays de 
méchantes gens, qui, je crois, n'aiment personne et en 
veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, 
cela sera long; suffit qu'ils nous haïssent à mort et qu'on 
passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs 
mains. J'avais pour compagnon un jeune homme. 

Dans ces montagnes les chemins sont des précipices, 
nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine ; mon 
camarade allant devant, un sentier qui lui parut plus 
praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute ; 
devais-je me fier à une tête de vingt ans ? Nous cherchâ- 
mes, tant qu'il fit jour, notre chemin à travers ces bois ; 
mais, plus nous cherchions, plus nous nous perdions, et 
il était nuit noire quand nous arrivâmes près d'une maison 
fort noire. Nous y entrâmes, non sans soupçon ; mais 
comment faire ? Là nous trouvons toute une famille de 
charbonniers à table, où du premier mot on nous invita. 
Mon jeune homme ne se fit pas prier : nous voilà man- 



HISTOIRE EFFRAYANTE. 31 

géant et buvant, lui du moins, car pour moi j'examinais 
le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien 
mine de charbonniers ; mais la maison, vous l'eussiez 
prise pour un arsenal. Ce n'étaient que fusils, pistolets, 
sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut, et je vis bien 
que je déplaisais aussi. Mon camarade au contraire : il 
était de la famille; il riait, il causait avec eux; et par une 
imprudence que j'aurais du prévoir (mais quoi ! s'il était 
écrit !) il dit d'abord d'où nous sommes, où nous allions, 
qui nous étions; Français, imaginez un peu! chez nos 
plus mortels ennemis, seuls, égarés, si loins de tout secours 
humain ! et puis, pour ne rien omettre de ce qui pouvait 
nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens, pour la 
dépense et pour nos guides le lendemain, ce qu'ils voulu- 
rent. Enfin, il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût 
grand soin, qu'on la mit au chevet de son lit ; il ne vou- 
lait point, disait-il, d'autre traversin. Ah ! jeunesse ! jeu- 
nesse ! que votre âge est à plaindre ! Cousine, on crut 
que nous portions les diamants de la couronne. 

Le souper fini, on nous laisse; nos hôfces couchaient en 
bas, nous dans une chambre haute, où nous avions man- 
gé ; une soupente élevée de sept à huit pieds, où l'on 
montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous 
attendait, espèce de nid dans lequel on s'introduisait en 
rampant sous des solives chargées de provisions pour 
toute Tannée. Mon camarade j grimpa seul, et se coucha 
tout endormi, la têfce sur sa précieuse valise. Moi, déter- 
miné à veiller, je fis bon feu et m'assis auprès. La nuit 
s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, 
et je commençais à me rassurer, quand, sur l'heure où il 
me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis 
au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se 
disputer; et, prêtant l'oreille par la cheminée, qui commu- 
niquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces 
propres mots du mari : Eh bien ! enfin, voyons, faut-il 
les tuer tous deux?" A quoi la femme répondit : " Oui," 
et je n'entendis plus rien. Que vous dirai-je ? je restai 
respirant à peine, tout mon corps froid comme un mar- 
bre ; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant. 
Dieu ! quand j'y pense encore !... Nous deux presque sans 
armes, contre eux douze ou quinze qui en avaient tant. Et 
mon camarade mort de sommeil et de fatigue ! L'appeler, 



32 COUEIER. 

faire du bruit, je n'osais ; m'échapper tout seul, je ne 
pouvais ; la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux 
gros dogues hurlant comme des loups... En quelle peine 
je me trouvais, imaginez-le, si vous pouvez. Au bout d'un 
quart d'heure, qui fut long, j'entends sur l'escalier quel- 
qu'un, et par les fentes de la porte je vis le père, sa lampe 
dans une main, dans l'autre un de ses grands couteaux. Il 
montait, sa femme après lui; moi derrière la porte : il ouvrit; 
mais, avant d'entrer, il posa la lampe, que sa femme vint 
prendre ; puis il entre pieds nus, et elle, de dehors, lui 
disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de 
lumière de la lampe : " Doucement, va doucement. " 
Quand il fut à l'échelle, il monte, son couteau entre les 
dents, et venu à la hauteur du ht, ce pauvre jeune homme 
étendu, offrant sa gorge découverte, d'une main il prend 
sou couteau, et de l'autre... Ah ! cousine... il saisit un 
jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche, et 
se retire comme il était venu. La porte se referme, la 
lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions. 

Dès que le jour parut, toute la famille, à grand bruit, 
vient nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. 
On apporte à manger : on sert un déjeuner fort propre, 
fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient par- 
tie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et 
manger l'autre. En les voyant, je compris enfin le sens 
de ces terribles mots : " Faut-il les tuer tous deux ? " Et 
^e vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner 
a présent ce que cela signifiait. 

Cousine, obligez-moi, ne contez point cette histoire. 
D'abord, comme vous voyez, je n^y joue pas un beau rôle, 
et puis vous me la gâteriez. Tenez, je ne vous flatte point; 
c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi, 
sans me vanter, j'ai la mine qu'il faut pour les contes à 
faire peur. Mais vous, voulez-vous conter? prenez des 
sujets qui allaient à votre air, Psyché, par exemple. 



LES MILLE ET UNE NUITS. 33 

SIMONDB DE SISMONDI. 

(1773—1842.) 

Jean-Charles-Léonard Simonde de Sismondi fit son éducation 
philosophique au milieu de la socie'te' que réunissait autour d'elle 
Mme de Staël a Genève ; aussi fut-il regardé par Napoléon comme un 
libre penseur et un de ces idéologues qu'il craignait par-dessus tout. 
La publication de son Histoire des républiques italiennes, commencée 
en 1807, et qui ne fut achevée qu'en 1818, établit sa réputation. En 
1821 il commença la publication de son Histoire des français, qui 
l'a placé au premier rang de nos historiens. Le style de cet ouvrage 
est d'une remarquable lucidité, et l'œuvre abonde en aperçus ingé- 
nieux et en pensées profondes. 

Nons avons encore de Sismondi une Histoire de Littérature du midi 
de V Europe, des Lettres, etc., etc. 

I.*es IMCillo et ixne IViiits, 

Si les Orientaux n'ont point de poésie épique ou drama- 
tique, ils sont, en revanche, les inventeurs d'un genre qui 
tient de l'épopée, et qui remplace chez eux le spectacle. 
Nous leur devons ces contes dont la création est si 
brillante, où l'imagination est si riche, si variée, contes 
qui ont fait les délices de notre enfance, et que nous ne 
lisons jamais dans un âge plus avancé, sans nous sentir 
de nouveau séduits, entraînés par eux. Chacun connaît 
les Mille et une Nuits, mais s'il en faut croire le traducteur, 
ce que nous possédons en français n'est que la trente- 
sixième partie du grand recueil Arabe. Ce recueil immense 
n'est pas seulement consigné dans des livres, c'est la 
richesse d'une classe nombreuse d'hommes et de femmes, 
qui, dans toute l'étendue de la domination de Mahomet, 
en Turquie, en Perse, et jusqu'à l'extrémité des Indes, 
font métier de charmer par leurs contes un public qui 
aime à ensevelir, dans les doux rêves de l'imagination, 
les sensations souvent douloureuses du présent. Au 
milieu des cafés du Levant, un homme rassemble la foule 
muette; quelquefois il excite la terreur ou la pitié; plus 
souvent il promène sous les yeux de ses auditeurs ces 
brillantes visions fantastiques, patrimoine de l'imagination 
orientale; quelquefois même il excite le rire; et le front 
sévère des farouches osmanlis ne se déride que dans cette 
occasion. C'est le seule spectacle de tout le Levant, et les 
conteurs y remplacent partout nos comédiens. La place 
2* 



34 SBIONBE DE SISMONDI. 

publique elle-même a souvent aussi ses conteurs; les 
conteuses remplissent les longs loisirs du sérail; les 
médecins ordonnent souvent aux malades de faire venir 
des conteurs, pour assoupir les douleurs, calmer l'agitation, 
et rendre le sommeil après de longues insomnies; et ces 
conteurs accoutumés à la souffrance, savent moduler leur 
voix, en adoucir le ton, et la suspendre doucement pour 
céder au sommeil. 

L'imagination arabe, qui brille de tout son éclat dans 
ces contes, se distingue aisément de l'imagination cheva- 
leresque; mais il est facile de voir aussi que si le monde 
moral est différent, le monde surnaturel est le même pour 
toutes deux. Les contes arabes nous introduisent dans le 
pays des fées, comme les romans de chevalerie; mais les 
personnages humains qu'ils y produisent sont tout autres. 
Ces contes sont nés depuis que les Arabes, cédant le 
pouvoir du glaive aux Tartares, aux Turcs et aux Persans, 
ne se sont plus occupés que du commerce, des lettres et 
des arts. On y reconnaît un peuple marchand comme 
on reconnaît un peuple guerrier dans les romans de 
chevalerie. Les richesses et le luxe des arts le dispu- 
tent en éclat aux dons splendides des fées; les héros, 
parcourent sans cesse de nouveaux pays, et l'intérêt 
du négoce n'exerce pas moins leur activité curieuse, que 
le besoin d'éveiller la renommée n'excitait nos anciens 
chevaHers. On ne voit dans ces contes, outre les femmes, 
que quatre classes de personnes, des princes, des mar- 
chands, des moines ou calenders, et des esclaves. Les 
soldats n'y jouent presque aucun rôle; la valeur et les hauts 
faits militaires, comme dans les fastes de l'Orient, y portent 
l'épouvante, y causent une désolation rapide, mais n'exci- 
tent point d'enthousiasme. H y a donc dans les contes 
arabes quelque chose de moins noble, de moins héroïque que 
nous ne sommes accoutumés à désirer. Mais en revanche, 
ce sont leurs conteurs que nous devons considérer comme 
nos maîtres dans l'art de faire naître, de soutenir l'intérêt, 
et de le varier sans cesse; dans celui de créer cette 
brillante mythologie des génies et des fées, qui agi-andit le 
monde, qui multiplie les richesses et les forces humaines, 
et qui nous fait vivre dans le merveilleux, dans l'inattendu, 
sans nous glacer de terreur. C'est d'eux que nous sont 
venus cette tendresse, cette délicatesse de sentiment, cette 



LE PAPILLON ET LA CHENILLE. 35 

religion, ce culte des femmes, tour à tour esclaves et 
déesses, qui ont eu une si grande influence sur notre 
chevalerie, et sur la littérature de tout le Mdi, à laquelle 
ces traits donnent un caractère oriental. Les récits eux- 
mêmes ont pénétré dans notre poésie longtemps avant la 
traduction des Mille et une Nuits, On en retrouve plusieurs 
dans nos vieux fabliaux, dans Boccace, dans l'Arioste; et 
ces mêmes contes, qui ont charmé notre enfance, passant 
de langue en langue et de nations en nations par des 
canaux souvent inconnus, se trouvent Hés àprésentà tous 
les souvenirs, à toutes les jouissances d'imagination des 
habitants de la moitié du globe. 



VIENNET. 
(1777.) 

Jean-Louis-Guillanme Yiennet naquit k Béziers (Hérault). — 
Destiné k l'Eglise, il prit l'uniforme au lieu de la soutane quand la 
révolution éclata, et après la Eestauration il déposa l'épée pour la 
plume. Journaliste, poëte satirique, auteur dramatique, romancier, 
il a abordé tous les genres de littérature avec succès, et en 1831, 
l'Académie l'a appelé k succéder a M. de Ségur. Son poëme la FM- 
lippide, sa Promenade philosophique au cimetière du Père La Chaise, ses 
Satires et ses Epîtres, son drame de Michel Brémond, et surtout ses 
Fables, ont donné à son nom une juste popularité. 

I^e IPapilloii et la; Olienille. 

Un papillon léger de ses ailes brillantes 

Etalait les riches couleurs, 

Et caressait de mille fleurs 

Les étamines odorantes, 
Quand sur un lis, objet d'un désir inconstant. 
L'aspect d'une chenille irrita sa colère. 

''Fi ! quelle horreur ! dit-il en reculant, 
''Que fait donc cette espèce au milieu d'un parterre ? 
" Est-il un animal plus laid, plus dégoûtant ? 

" On devrait en purger la terre." 

" — Ne fais pas tant le dédaigneux, 
•*Lui répond l'autre insecte ; eh ! dans quelle famille 
"Aurais-tu choisi des aïeux ? 
" Souviens-toi, faquin vaniteux, 
"Que tu naquis d'une chenille," 



36 MILLEVOYE. 

Le papOlon ne dit plus mot, 
Eut l'air de butiner, et s'enfuit comme un sot 
Dont on a relevé la folle impertinence ; 

Mais la moraliste un beau jour, 
Devint papillon à son tour, 
Et montra la même impudence. 

J'estime un parvenu qui. grandi par ses mains, 
Supporte sans orgueil sa fortune ou sa gloire ; 
Mais pour deux qu'on en cite il est deux cents faquins 
Qui de leur origine ont perdu la mémoire ; 

Et dans ce siècle d'oripeau, 

De clinquant et d'enluminure, 
Il est bien difficile à qui change de peau 

De ne point changer de nature. 



MILLEVOYE. 

(1780—1816.) 



Charles-Hubert Millevoye, doué d'un talent facile, s'essaya dans 
tous les genres de poésie, mais ne réussit que dans les œuvres qui 
n'exigeaient ni une longue étude ni un long travail, et qui naissaient 
de ses propres sentiments et de son inspiration personnelle. Dans 
les compositions dont le mérite ne peut résulter que des habiles et 
heureuses combinaisons de l'esprit, il a toujours échoué, mais dans 
les petits poèmes de pur sentiment, dont l'abandon fait le charme et 
la grâce et où le cœur peut librement s'épancher, il nous a laissé de 
véritables chefs-d'œuvre qui resteront comme les modèles du genre. 
L'Amour maternel, V Anniversaire, la Chute des feuilles, la Demeure aban- 
donnée, le Po'éte mourant, les Souvenirs, voilà les vrais titres de gloire 
de Millevoye ; ses poèmes de Charlemagne et d'Alfred et ses essais 
dramatiques pourraient disparaître de ses œuvres sans que la répu- 
tation de l'auteur en fût diminuée. 

I^'A-moiiï* ma/temel. 

Si de ses premiers maux le tribut passager 
Au nourrison débile arrache un cri léger, 
Une mère, l'effroi, le désespoir dans l'âme. 
Voit déjà de ses jours se délier la trame ; 
Elle écoute la nuit son paisible sommeil ; 
Par un souffle elle craint de hâter son réveil ; 
Elle entoure de soins sa fragile existence ; 
Avec celle d'un fils la sienne recommence ; 
Elle sait, dans ses cris devinant ses désirs. 



LAMOUE MATEENEL. 37 . ^ 

l 

Pour ses caprices même inventer des xDlaisirs. i 

Quand la raison précoce a devancé son âge, j 

Sa mère, la première, épure son langage, \ 

Des mots nouveaux pour lui, par de courtes leçons, \ 

Dans sa jeune mémoire elle imprime les sons : j 

Soin précieux et tendre, aimable ministère, ] 

Qu'interrompent souvent les baisers d'une mère ! l 

3) 'un utile entretien elle poursuit le cours, * 

Sans jamais se lasser répond à ses discours, ] 

L'applaudit doucement, et doucement le blâme, \ 

Cultive son esprit, fertilise son âme, ; 

Et fait luire à son œil, encor faible et tremblant, l 

De la religion le fiambeau consolant. ] 

Quelquefois une histoire abrège la veillée ; 

L'enfant prête une oreille active, émerveillée, \ 

Appuyé sur sa mère, à ses genoux assis, ^ 

H craint de perdre un mot de ces fameux récits. \ 

Quelquefois de Gesner la muse pastorale : 

Offre au jeune lecteur sa riante morale : i 

Il préfère à ses jeux ces passe-temps chéris, I 

Et pour lui le travail du travail est le prix. 

La lice va s'ouvrir : l'étude opiniâtre \ 

Te dispute ce fils que ton cœur idolâtre, * 

Tendre mère ! déjà de sérieux loisirs 

Préparent ses succès, ainsi que ses plaisirs. 

Entin vient la journée où le gTave Aristarque, : 

D'un peuple turbulent flegmatique monarque, : 

Dépouillant de son front la vieille austérité, \ 

Décerne au jeune athlète un laurier mérité. ■> 

En silence on attache une vue attendrie l 

Sur l'enfant qui promet un homme à la patrie. 

Cet enfant, c'est le tien. Un cri part : le vainqueur, 

Porté par mille bras, est déjà sur ton cœur ; ^ 

Son triomphe est à toi, sa gloire t'environne. 

Et de pleurs maternels tu mouilles sa couronne. { 

{La Tendresse maternelle, ) ' 



PHILIPPE DS SE&UR. 

(1780.) 



Phihppe-Paul de Ségue, fils de Louis Philippe de Ségur, naquit à 
Paris. Après avoir glorieusement servi la France dans les armées de 
la répubhque et de Tempire, H déposa l'épée et prit la plume. Quand 
s'écroula le trône de Napoléon, il écrivit, dans la retraite où il vécut, 



38 PHILIPPE DE SEGUR. 

au sein de sa famille, une œuvre qui eut le plus grand retentissement, 
V Histoire de Napoléon et de la grande armée en 1812 ; il publia ensuite 
V Histoire de Russie et de Pierre-ïe- Grand. Ces deux ouvrages, aussi 
remarquables par l'e'clat, le coloris et le mouvement du style que par 
la force et l'élévation des pense'es le placèrent au premier rang parmi 
les prosateurs modernes, et l'Académie française l'appela a l'una- 
nimité des suÊ5:ages à succéder en 1830 au duc de Lévis. 

Incenclie cle MIoscoii. 

Dès la première nuit, celle du 14 au 15, un globe en- 
flammé s'était abaissé sur le palais du prince Troubetskoï 
et l'avait consumé : c'était un signal. Aussitôt le feu 
avait été mis à la Bourse ; on avait aperçu des soldats de 
police russe l'attiser avec des lances goudronnées. Ici 
des obus perfidement placés venaient d'éclater dans les 
poêles de plusieurs maisons, ils avaient blessé les militaires 
qui se pressaient autour. Alors, se retirant dans des 
quartiers encore debout, ils étaient allés se choisir un 
autre asile ; mais près d'entrer dans ces maisons, toutes 
closes et inhabitées, ils avaient entendu en sortir une 
faible explosion ; elle avait été suivie d'une légère fumée 
qui aussitôt était devenue épaisse et noire, puis rougeâtre, 
enfin couleur de feu, et bientôt l'édifice entier s'était 
abîmé dans un gouffre de flammes. 

Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, cou- 
verts de lambeaux, et des femmes furieuses errer dans ces 
flammes, et compléter une épouvantable image de l'enfer. 
Ces misérables, enivrés de vin et du succès de leurs 
crimes, ne daignaient plus se cacher ; ils parcouraient 
triomphalement ces rues embrasées ; on les surprenait 
armés de torches, s'acharnant à propager l'incendie : il 
fallait leur abattre les mains à coups de sabre pour leur 
faire lâcher prise. On se disait que ces bandits avaient 
été déchaînés par les chefs russes pour brûler Moscou ; 
et qu'en effet, une si grande, une si extrême résolution 
n'avait pu être prise que par le patriotisme, et exécutée 
par le crime. 

Aussitôt l'ordre fut donné de juger et de fusiller sur 
place tous les incendiaires. L'armée était sur pied. La 
vieille garde, qui tout entière occupait une partie du 
Kremlin, avait pris les armes ; les bagages, les chevaux 
tout chargés, remplissaient les cours ; nous étions mornes 
d'étonnement, de fatigue et de désespoir de voir périr un 



INCENDIE DE MOSCOU. 39 

si riclie cantonnemeiit. Maîtres de Moscou, il fallait donc 
aller biTonaqiier sans vivres à ses portes I 

Pendant qne nos soldats luttaient encore avec l'incendie, 
et que Tarniée disputait au feu cette proie, Napoléon, dont 
on n'avait pas osé troubler le sommeil pendant la nuit, 
s'était éveillé à la double clarté du jour et des flammes. 
Dans son premier mouvement, il s'irrita et voulut com- 
mander à cet élément, mais bientôt il flécliit, et s'arrêta 
devant l'impossibilité. Sui-piis, quand il a fi^appé au 
cœui' d'un em^Dii^e, d'y trouver un autre sentiment que 
celui de la soumission et de la terreur, il se sent vaincu et 
surpassé en détermination. 

Cette conquête poiu' laquelle il a tout sacrifié, c'est 
comme un fantôme qu'il a poui'suivi, qu'il a cru saisir et 
qu'il voit s'évanouir dans les airs en toui'billons de fumée 
et de flammes. Alors une extrême agitation s'empare de 
lui ; on le croii'ait dévoré des feux qui l'envii'onnent. A 
chaque instant, il se lève, msirche et se rassied brusque- 
ment, n parcourt ses appartements d'un pas rapide ; 
ses gestes couiis et véhéments décèlent un trouble cruel: 
il quitte, reprend, et quitte encore un travail pressé, pour 
se 23récipiter à ses fenêtres et contempler les progi'ès de 
l'incendie. De brusques et brèves exclamations s'écliap- 
pent de sa poitrine oppressée. " Quel e&oyable specta- 
cle ! Ce sont eux-mêmes ! Tant de palais î Quelle 
résolution extraordinaii'e î Quels hommes ! Ce sont des 
Scythes !" 

Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement 
désert, puis la Moskwa et ses deux quais ; et pourtant les 
vitres des croisées contre lesquelles il s'appuie sont déjà 
brûlantes, et le travail continuel des balayeui's, placés siu- 
les toits de fer du palais, ne suflit pas poui' écarter les 
nombreux flocons de feu qui cherchent à s'y poser. 

En cet instant le bruit se répand partout c^ue le Ki'em- 
lin est miné : des Eusses l'ont dit, des écrits l'attestent ; 
quelques domestiques en perdent la tête d'e&oi ; les 
îiiilitaii^es attendent impassiblement ce que l'ordi'e de 
l'Empereui' et leui' destin décideront, et l'Empereiu^ ne 
répond à cette alarme que par un soui'ire d'incrédulité. 

Mais il marche encore convulsivement, il s'arrête à 
chaque croisée et regarde le terrible élément victoiieux 
dévorer avec fui^eur sa brillante conquête, se saisir de 



40 BERANGER, 

tous les ponts, de tous les passages de la forteresse, le 
cerner, l'y tenir comme assiégé ; envaliir à chaque minute 
les maisons environnantes ; et le resserrant de plus en 
plus, le réduire enfin à la seule enceinte du Kremlin. 

Déjà nous ne respirions plus que de la fumée et des 
cendres. La nuit approchait, elle allait ajouter son ombre 
à nos dangers ; le vent d'équinoxe, d'accord avec les 
Eusses, redoublait de violence. On vit alors accourir le 
roi de Naples et le prince Eugène : ils se joignirent au 
prince de Neufchâtel, pénétrèrent jusqu'à l'Empereur, et 
là, de leurs prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pres- 
sent et veulent l'arracher de ce lieu de désolation. Ce 
fut en vain. 

Napoléon, maître enfin du palais des Czars, s'opiniâtrait 
à ne pas céder cette conquête, même à l'incendie, quand 
tout à coup un cri : "Le feu est au Kremlin !" passe de 
bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur contem- 
plative qui nous avait saisis. L'Empereur sort pour juger 
le danger. Deux fois le feu venait d'être mis et éteint 
dans le bâtiment sur lequel il se trouvait ; mais la tour de 
l'arsenal brûle encore. Un soldat de police vient d'y être 
trouvé. On l'amène et Napoléon le fait interroger devant 
lui. C'est ce Eusse qui est l'incendiaire : il a exécuté sa 
consigne au signal donné par son chef. Tout est donc 
voué à la destruction, même le Kremlin antique et sacré. 

L'Empereur fit un geste de mépris et d'humeur ; on 
emmena ce misérable dans la première cour, où les gre- 
nadiers furieux le firent expirer sous leurs baïonnettes. 



BBRANaSR. 

(1780—1857.) 

Pierre Jean de Béeangee, comme sa chanson Le Tailleur et la Fée 
nous l'apprend, naquit à Paris en 1780, chez un tailleur, son pauvre 
et vieux grand-père du côte' maternelle. Ce n'est qu'après avoir essayé 
plusieurs carrières qu'il se voua à celle qui a rendu son nom si célèbre. 
On ne comprendrait point Béranger, si l'on se bornait à ne voir en 
lui qu'un simple littérateur, écrivant dans le seul but d'écrire. Chez 
lui, le littérateur ne venait qu'en seconde Hgne, l'homme politique 



LES SOUTENIEZ DU PEUPLE. 41 

passait devant. Tantôt il célèbre la gloire et les malheurs de sa patrie, 
les grandeurs et les infori;unes de la famille impériale, l'humanité, la 
liberté, l'égalité; tantôt il chansonne la royauté des Bourbons, les 
nobles, les courtisans, les jésuites, le clergé, les vieux usages du passé. 
Le mérite de Béranger est d'avoir été créateur dans un genre que l'on 
croyait usé. Il sait introduire tous les tons dans la chanson; il y 
donne accès aux plus douces effusions de l'âme et aux plus fiers élans 
de la poésie lyrique, et dans un style pur, clair, élégant et précis. 
Plusieurs des chansons patriotiques de cet habile poëte et un grand 
nombre de ses chansons morales sont de véritables odes. L'antiquité 
n'a rien de plus beau que Mon âme, le Dieu des bonnes gens, le Cinq 
mai. La Bonne Vieille, Mon habit égalent en grâce touchante certaines 
odes célèbres d'Horace, et aucune littérature n'a rien de comparable 
à cette foule de malins couplets politiques, dont on peut apprécier 
diversement la tendance, mais non l'inimitable perfection. On regrette 
que la poésie de Béranger soit épicurienne et sensuelle; on regrette 
surtout qu'un assez grand nombre de ses chansons ne puissent être 
amnistiés ni par la morale, ni par le respect que nous devons à la 
religion. 

Béranger mourut le 16 juillet 1857. 

I^es SoiXT^enirs du peixple. 

On parlera de sa gloire 
Sous le chaume bien longtemps: 
L'humble toit, dans cinquante ans, 
Ne connaîtra plus d'autre histoire. 
Là, viendront les villageois 
Dire alors à quelque vieille: 
*' Par des récits d'autrefois. 
Mère, abrégez notre veille. 
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui, 
Le peuple encor le révère. 
Oui le révère. 

— Parlez-nous de lui, grand'mère, 

Parlez- nous de lui. 

— Mes enfants, dans ce village, 
Suivi de rois, il passa. 
Voilà bien longtemps de ça: 
Je venais d'entrer en ménage. 
A pied grimpant le coteau 
Où pour voir je m'étais mise. 
Il avait petit chapeau 
Avec redingote giise. 
Près de lui je me troublai ! 
jQ me dit: Bonjour, ma chère, 
Bonjour, ma chère. 

— n vous a parlé, grand'mère, 

Il vous a parlé! 



42 BEEANGEE. 

— L'an d'après, moi, pauvre femme, | 
A Paris étant un jour, ] 
Je le vis avec sa cour: 1 

n se rendait à Notre-Dame. ^ 

Tous les cœurs étaient contents; | 

On admirait le cortège ! ^ 

Chacun disait: Quel beau temps! | 

Le ciel toujours le protège. i 

Son sourire était bien doux: : 
D'un fils Dieu le rendait père, 

Le rendait père. ] 

— Quel beau jour pour nous, grand'mère! | 

Quel beau jour pour nous! , 

— Mais quand la pauvre Champagne 

Fut en proie aux étrangers, i 
Lui, bravant tous les dangers. 
Semblait seul tenir la campagne. 

Un soir, tout comme aujourd'hui, j 

J'entends frapper à la porte. \ 

J'ouvre: bon Dieu! c'était lai, \ 
Suivi d'une faible escorte! 

Il s'assied oîi me voilà, ; 

S'écriant; Ah! quelle guerre j 

Ah ! quelle guerre! | 

— Il s'est assis là, grand'mère, 

Il s'est assis là! \ 

— J'ai faim, dit-il; et bien vite . ■ 
Je sers piquette et pain bis. i 
Pais il sèche ses habits: i 

Même à dormir le feu l'invite. 
Au réveil voyant mes pleurs, 
Il me dit: Bonne espérance! 

Je cours de tous ses malheurs, \ 

Sous Paris, venger la France. \ 

Il part, et comme un trésor ; 

J'ai depuis gardé son verre. j 

Gardé son verre, ] 

— Vous l'avez encor, grand'mère, \ 

Vous l'avez encor ? \ 

— Le voici. Mais à sa perte 

Le héros fut entraîné. ■ 

Lui, qu'un pape a couronné, ] 

Est mort dans une île déserte. ] 

Longtemps aucun ne l'a cru; ^ 

On disait: H va paraître: ] 



FRAGMENT D UNE LETTRE 1 M. IiEBRUN. 43 

Par mer il est accouru; 
L'étranger va voir son maître. 
Quand d'erreur on nous tira, 
Ma douleur fut bien amère, 

Fut bien amère, 
Dieu vous bénira, grand'mère, 

Dieu vous bénira." 

K 
T^ragment d-'ixiie lettre a HMC. I^eT>x^rLii. 

Observez ma conduite dans le monde; vous verrez que 
je n'ai guère fait que le traverser en curieux, tâchant 
toujours de ne prendre racine nulle part. Si dans la foule 
j'ai distingué quelques bons camarades, je leur ai donné 
rendez-vous loin d'elle, avec d'anciens et francs amis que 
j'ai su conserver. Ceux de ces amis qui sont montés trop 
haut pour moi, je m'en tiens éloigné, sans diminuer pour 
cela l'attachement que j'ai conçu pour eux autrefois. 
Autant que je l'ai pu, je n'ai jamais accepté rien qui ne 
fût en raxDport avec mon caractère et mes goûts, avec mes 
goûts surtout, qui, peut-être parleur simplicité, m'ont tenu 
Heu de vertu et de raison. 

C'est de l'orgueil, dit-on. Les sots me croient donc bien 
sot ? Hélas ! vous savez la piètre idée que je me suis faite 
de mon mérite littéraire. Plût au ciel que je fusse 
de l'avis de mes amis sur mes ouvrages ! Je n'ai que 
le sentiment de l'utilité dont je fus à la noble cause que 
j'ai défendue, et ce sentiment-là ne me donne pas de 
vertiges. Je dois être surpris d'après cela que quelqu'un 
à l'Académie, hors un ami pourtant, remarque avec peine 
que je n'aspire pas à en faire partie lorsqu'il existe 
aujourd'hui des renommées anciennes et nouvelles qui, 
pour n'avoir pas la popularité vulgaire de mon nom, n'en 
seraient pas moins pour les quarante d'une valeur bien plus 
réelle et plus utile. Car, moi, pauvre ignorant, je ne vous 
apporterais aucune des qualités qui font le véritable 
académicien, et je vous défie de m'appliquer au moindre 
des travaux de votre classe et même aux fonctions 
solennelles que vous remplissez tour à tour. 

J'ai d'ailleurs horreur de livrer ma personne au public, 
et, comme l'auteur des llaximes, je suis complètement 
incapable de parler, même de lire quelques phrases dans 
une nombreuse assemblée, et je ne saurais non plus subir 



4à beea:nger. 

pendant une heure un compliment qui me serait 
adressé. 

— Mais TOUS avez bien été avec grande foule devant 
les tribunaux, me direz-vous. Parbleu! comment s'y 
refuser? Il s'y prenaient avec tant de grâce! Si 
j'avais pu, avec eux, m'abonner à trois mois de prison 
de plus chaque fois, pour avoir la permission de ne pas 
comparaître en si nombreuse compagnie, à coup sûr, 
j'aurais fait ce marché de grand cœur. Du moins, sur la 
sellette, n'ai-je dit que mon nom. Eegardez-moi donc 
comme incapable de prononcer un discours de réception, en 
supposant que je sois capable de le faire, ce qui est très- 
douteux. 

Mais me voyez-vous, en habit brodé, l'épée au côté, 
allant au château ? Là, encore un discours : " Sire, je suis 
votre très-humble serviteur. — Ah! vous voilà donc, vous 
qui n'avez pas voulu nous venir visiter ? — Je suis votre 
serviteur, sire. — Allez, et n'y revenez plus, etc." Ah ! mon 
cher Lebrun, ne sentez-vous pas que vos usages sont des 
impossibilités pour moi ? 

Mon ami, laissez-moi, laissez-moi dans mon coin, qui 
n'est pas celui du Misanthrope. Si des journaux querellaient 
l'Académie parce qu'elle ne me nomme pas, veut-on que 
je leur écrive que l'Académie n'a pas tort, qu'un corps 
semblable se doit d'attendre que l'on sollicite l'honneur 
d'être admis dans son sein? Dictez tout ce que vous voudrez, 
j'écrirai; mais, pour Dieu ! détournez les amis que je puis 
encore y compter de tenter de m'y faire entrer par une voie 
inusitée. Une nomination non sollicitée ! y pensez-vous ? 
Vous figurez-vous une entrée plus écrasante pour ma 
pauvre réputation ? Empêchez cela, je vous prie; mais, je 
suis fou ! Cette crainte est chimérique. Non, jamais l'Aca- 
démie ne voudra descendre ainsi de sa haute position 
devant un poète de guinguettes. Comment ferait-elle pour 
moi ce qu'elle n'a pas fait pour le divin Molière? Je 
ne suis qu'un chansonnier, messieurs, laissez-mo. mourir 
chansonnier. 

Encore quelques mots. H m'est impossible de me faire 
à l'idée d'être asservi à ma réputation. J'ai tout fait pour 
vivre séparé d'elle, et vous voulez que je la suive dans 
votre palais, où elle n'a jamais eu mission d'entrer! 
Attendez, attendez un peu. D'ici à trois ou quatre ans, 



LA CHAEITE. 45 

il ne sera vraisemblablement plus question d'elle! Sans 
doute, je serai assez peu philosophe pour en avoir quelque 
regret : mais vous et moi, messieurs, nous ne serons plus 
contraint de nous en occuper. Même alors, vous rirez de 
bon cœur des façons que j'aurai faites, et il vous sera 
permis de croire que j'éprouve un repentir tardif. Ce qu'il y 
de certain, c'est que j'en apprécierai encore mieux votre 
bienveillance actuelle. 

Recevez mes plus tendres amitiés. 



LAMENNAIS. 

(1782—1854.) 

L'Abbé-Félicité-Eobert de Lamennais, né à Saint Malo, se sentit 
entraîné de bonne heure vers les études religieuses et se révéla, à 
trente-cinq ans, comme un génie de premier ordre et comme un des 
apôtres les plus éloquents du catholicisme, dans la première partie 
de son Essai sur Vindifférence en matière de religion, publié en 1817. 
Ce livre produisit une sensation universelle et fit donner à son 
auteur le glorieux surnom de Bossuet moderne. Mais parurent ensuite 
la seconde partie de cet ouvrage et d'autres œuvres, oii mêlant la 
politique à la religion et manifestant des principes peu orthodoxes, 
l'abbé de Lamennais fit une espèce de scission avec l'EgHse, dont il 
encourut la censure, et il s'attira de nombreux ennemis, comme aussi 
de nombreux partisans. Ce fut alors qu'il déclara la guerre a toutes 
les puissances de la terre dans ses Paroles d'un Croyant (1833), vérita- 
ble évangile démocratique, admirable de poésie et de style. Ensuite 
il publia les Affaires de Borne, le Livre du Peuple (1838) qui n'offrent 
qu'un reflet pâle et affaibli de ce talent extraordinaire, et enfin 1840, 
son Esquisse d'une philosophie, dernière production de l'auteur. Dans 
cet ouvrage, Lamennais se sépare de l'Eglise sur la création, sur la 
Trinité, sur le péché originel, sur l'origine du langage etc. Il 
entreprend, avec les lumières naturelles, de construire une méta- 
physique chrétienne. Ce grand homme, d'abord cathoUque ultra- 
montain, était tombé dans une espèce de scepticisme religieux. 
Disons e :core que son style, nerveux et plein d'harmonie, est digne 
des grands maîtres de la littérature française. 

JLiSL Oliarite. 

Deux hommes étaient voisins, et chacun d'eux avait 
une femme et plusieurs petits enfants, et son seul travail 
pour les faire vivre. 

Et l'un de ces deux hommes s'inquiétait en lui-même, 



46 LAMENNAIS. 

disant : " Si je meurs ou que je tombe malade, que de- 
viendront ma femme et mes enfants ? " 

Et cette pensée ne le quittait point, et elle rongeait son 
cœur comme un ver ronge le fruit où il est caché. 

Or bien que la même pensée fût venue également à 
l'autre père, il ne s'y était point arrêté; car, disait-il, 
Dieu qui connaît toutes ses créatures et qui veille sur 
elles, veillera aussi sur moi, et sur ma femme et sur mes 
enfants. 

Et celui-ci vivait tranquille, tandis que le premier ne 
goûtait pas un instant de repos ni de joie intérieurement. 

Un jour qu'il travaillait aux champs, triste et abattu à 
cause de sa crainte, il vit quelques oiseaux entrer dans 
un buisson, en sortir, et puis bientôt y revenir encore. 

Et s'étant approché, il vit deux nids posés côte à côte 
et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et 
encore sans plumes. 

Et quand il fut retourné à son travail, de temps en 
temps il levait les yeux et regardait les oiseaux qui allaient 
et venaient, portant la nourriture à leurs petits. 

Or, voilà qu'au moment où l'une des mères rentrait 
avec sa becquée, un vautour la saisit, l'enlève, et la pau- 
vre mère, se débattant vainement sous sa serre, jetait des 
cris perçants. 

A cette vue, l'homme qui travaillait sentit son âme 
plus troublée qu'auparavant: car, pensait-il, la mort de la 
mère c'est la mort des enfants. Les miens n'ont que moi 
non plus. Que deviendront-ils si je leur manque? 

Et tout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il ne 
dormit point. 

Le lendemain, de retour au champs, il se dit : " Je 
veux voir les petits de cette pauvre mère : plusieurs sans 
doute ont déjà péri." Et il s'achemina vers le buisson. 

Et regardant, il vit les petits bien portans ; pas un ne 
semblait avoir pâti. 

Et ceci l'ayant étonné, il se cacha pour observer ce qui 
se passerait. 

Et après un peu de temps, il entendit un léger cri, et 
il aperçut la seconde mère rapportant en hâte la nourri- 
ture qu'elle avait recueillie, et elle la distribua à tous les 
petits ^ indistinctement, et il y en eut pour tous, et les 
orphelins ne furent pas délaissés dans leur misère. 



LE XYUT SIECLE. 47 

Et le père qui s'était défié de la Providence, raconta le 
soir à l'autre père ce qu'il avait vu. 

Et celui-ci lui dit: "Pourquoi s'inquiéter? Jamais Dieu 
n'abandonne les siens. Son amour a des secrets que 
nous ne connaissons point. Croyons, espérons, aimons et 
poursuivons notre route en paix. 

"Si je meurs avant vous, vous serez le père de mes 
enfants ; si vous mourez avant moi, je serai le père des 
vôtres. 

" Et si, l'un et l'autre, nous mourons avant qu'ils soient 
en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs nécessités, ils auront 
pour père le Père qui est dans les cieux." 

(Paroles d'un croyant) 



DE BARANTS. 
(1782—1866.) 



Antoine-Guillaume-Prosper Brugière, baron de Baeante, né à Kiom, 
entia très-jeune dans l'administration, et se fit de très-bonne heure 
connaître dans les lettres. A ses devoirs politiques, qui absorbaient la 
plus grande partie de son temps, il ne sacrifia jamais ses e'tudes ni ses 
occupations fitte'raires. Conseiller d'Etat, directeur général, député, 
pair de France ou ambassadeur, il resta toujours homme de lettres, 
et c'est pendant l'exercice des plus importantes fonctions politiques 
qu'il publia V Histoire des ducs de Bourgogne. Cet ouvrage lui mérita 
les suffrages de l'Académie française, qui l'appela, en 1828. Nous nous 
contenterons de citer parmi les nombreux ouvi-ages de M. de Barante : 
la Littérature française pendant le dix-huitième siècle, les Etudes littéraires 
et historiques, et le Parlement et la Fronde, 

Le XVIIIe Siècle. 

Reprenons rapidement la marche que nous avons suivie 
dans nos réflexions sur le cours de l'esprit humain pen- 
dant le dix-huitième siècle. 

La fin du règne de Louis XIV vit disparaître les 
hommes qui avaient contribué à illustrer ce monarque. 
Privé de l'éclat qu'ils répandaient sur lui, il perdit, avant 
sa fin, par ses fautes et ses malheurs, l'admiration et le 
respect des peuples; il vit son ouvrage se détruire, et 
comme il avait tout attaché à sa personne, il put aper- 



48 DE BARANTE. 

ce voir qu'après sa mort il ne resterait plus rien de lui. A 
peine, en effet, est-il expiré qu'on voit éclater tous les 
désordres qui fermentaient depuis quelques années. La 
licence succède rapidement à la contrainte qui vient de 
cesser. La littérature, qui d'abord avait paru ne pas 
devoir survivre à ceux qui l'avaient honorée dans le siècle 
précédent, se réveille après un court moment d'inertie; 
mais elle a commencé à prendre une face nouvelle ; son 
caractère n'est déjà plus le même; ceux qui la cultivent 
n'ont pas non plus les mêmes mœurs et le même esprit 
que leurs devanciers. 

Bientôt ces changements deviennent plus marqués ; les let- 
tres participent à l'esprit de licence de la société. Un génie 
ardent* s'asservit à toutes les opinions naissantes, les flatte 
d'abord; puis les prévient et les accélère; il brille sur la 
scène, et l'enrichit de chefs-d'œuvre nouveaux. La poésie, 
dans sa bouche, acquiert tout le charme de la facihté et 
de l'élégance; son activité s'essaie à tous les genres de 
succès: il les obtient presque tous, et souvent il les méri- 
te; ses ouvrages ont tous la même direction; ils attestent 
le goût et l'esprit des contemporains. Un autre écrivain,f 
plus grave et plus profond, cache aussi, sous une écorce 
plus secrète, une grande conformité avec le cours géné- 
ral des esprits; il dirige attention publique sur les matiè- 
res de gouvernement et de politique, et s'y montre habile 
et sage. 

Cependant peu à peu le sort des hommes de lettres a 
changé; ils sont devenus plus nombreux, ils ont acquis 
plus d'indépendance, et leur place a pris plus d'impor- 
tance dans la société. Leur vanité s'en accroît, et leurs 
opinions se ressentent de ce changement. La résistance 
qu'on croit leur devoir opposer est faible et mal dirigée ; 
elle ne sert qu'à augmenter leurs dispositions hostiles. 
Forts de l'opinion publique et de l'accueil flatteur de 
l'Europe entière, ils se réunissent et forment une sorte 
de secte dont les membres ne professent pas des opini-ons 
arrêtées et uniformes, mais qui, animées du même esprit, 
tendent à produire le même effet. 

Dans cette secte naît une nouvelle philosophie : l'homme 



Voltaire. f Montesqiiieu. 



LE XVm® SIECLE. 49 

plus de ces esprits pleins de force qui leur impriment un 
mouvement nouveau; l'art dramatique déchoit; la poésie 
est envisagé sous un point de vue différent ; une métaphy- 
sique plus claire et moins élevée est adoptée; on la croit 
démontrée; la morale et la politique s'étonnent de voir 
leurs principes s'élever sur des bases nouvelles: la reh- 
gion est attaquée avec violence; toutes ces opinions se 
disséminent dans les livres particuliers de chaque écri- 
vain, et se réunissent en un seul et vaste corps d'ouvrage, 
entrepris dans des vues utiles, mais exécuté ensuite dans 
une autre intention. L'ordre sociale concourt merveilleu- 
sement avec ce progrès des opinions; l'autorité est sans 
force, sans action régulière; la nation est sans gloire, la 
religion sans apôtres, la morale pratique a disparu avant 
même qu'on ait essayé d'ébranler ses principes. 

Un philosophe * se sépare entièrement des autres, efc 
même se déclare leur ennemi; plus éloquent, phis enthou- 
siaste que ce qui l'entoure, il arrive au même but par une 
voie différente; il attaque avec passion les lois de la 
société et les devoirs qu'elles impose; bien qu'il soit le 
défenseur des vertus et des nobles sentiments, il veut y 
conduire par une route dangereuse. 

Les sciences, qui, dans le commencement du siècle, ont 
procédé avec patience, mais sans succès éclatants, devien- 
nent tout à coup un haut titre de gloire pour la nation. 
Un homme profond dans les sciences exactes f en mon- 
tre la marche et l'esprit, les envisage d'un coup d'œil 
philosophique, et trace peut-être le chemin à tous ceux 
qui s'y sont tant illustrés depuis. 

Les sciences naturelles sont embrassées par un écri- 
vain J qui les expose avec génie et leur prête un langage 
éloquent. Après lui, elles adoptent une autre marche, 
elles font de rapides progrès, s'avancent de découverte 
en découverte, se divisent en théories claires et ingénieu- 
ses, et deviennent plus répandues et plus utiles. La nou- 
velle métaphysique aide à tous ces succès ; elle est entière- 
ment conforme à l'esprit des sciences de faits et de 
démonstration abstraite. 

Pendant ce temps, les lettres déclinent; il n'apparaît 



Rousseau. f D'Alembert i Bnffon. 

3 



50 DE BAEANTE. 

perd la grandeur et ne conserve plus que la grâce. Les 
prosateurs sont plus heureux; ils montrent du sens, de la 
facilité, de Télégance, et ne sont faibles que quand ils 
yeulent atteindre à la haute éloquence. Une foule d'écrits 
utiles et instructifs se répandent; le savoir devient plus 
facile à acquérir; mais, précisément pour cette raison, il 
a souvent plus d'apparence que de réalité. 

"Un nouveau règne commence; cette circonstance allume 
les désirs du changement; on aspire à un état nouveau, 
toutes les pensées s'y dirigent, et les lettres participent 
aussi à ce retour de force et d'activité. Cet élan présente 
un noble aspect; on se plaît à voir cette ardeur de tant 
d'hommes vertueux et éclairés pour le bien de leur pays; 
mais les meilleurs esprits s'égarent en de vaines illusionSc 
Jamais on n'a eu tant de vanité et d'assurance; on veut 
détruire sans Bavoir précisément pourquoi; on veut tout 
créer de nouveau, dédaignant ce que le passé a légué. Ces 
folles prétentions sont punies. Tout s'écroule, rien ne se 
répare; une longue suite de malheurs vient apporter 
l'expérience, rabattre l'orgueil des opinions, et inspirer 
le désir du repos. Enfin arrive un nouvel état de choses 
qui, après quelques incertitudes de l'esprit humain, lui 
imprimera une direction que l'on ne peut entrevoir tant 
qu'il sera encore troublé par le souvenir trop présent de 
nos déplorables agitations. 

Ainsi s'est écoulé le dix-huitième siècle. Quand, par la 
rapide succession des temps, un grand nombre de pério- 
des pareilles aura passé sur les tombeaux des hommes et 
peut-être sur ceux des peuples, ce siècle ne demeurera 
pas inconnu dans la foule des siècles écoulés; il ne sera pas 
confondu avec ceux qui ne rappellent aucun souvenir dans 
la mémoire des hommes. La marche de l'esprit humain, 
le but où il est parvenu y ont été si remarquables qu'il 
attirera toujours les regards de la postérité. Ce n'est pas 
enfin de renommée qu'il aura manqué; et s'il était permis 
de former un vœu pour un avenir dont une faible partie 
seulement nous appartient, nous souhaiterions que le 
siècle qui commence, ce siècle que nous avons vu naître et 
qui nous verra tous mourir, apportât à nos fils et à leurs 
enfants, non plus de gloire et d'éclat, mais plus de vertu 
et moins de malheurs. 



HISTOIRE DU CHIEN DE BPJSQUET. 51 

CHAELES NODIER. 

(1783—1844.) 

Charles Nodiee naquit a BesEinçon. Grammairien et philologue 
éminent, poète agre'able et conteur charmant, il re'ussit dans tous les 
genres vers lesquels le porta son aspiration, ou sa fantaisie ; Il nous a 
laisse' des œuvres de pure philologie qui sont des chefs-d'œuvre de 
sagacité', de bon sens et de bon goût, des romans justement classe's 
parmi les productions les plus classiques de nôtre langue; c'e'tait un 
e'crivain de la meilleur e'cole, aussi remarquable par sa raison que 
par son esprit, et que l'Acade'mie s'empressa d'admettre en son sein 
après la mort d'Andrieux en 1833. Le Dictionnaire des onomatopées, 
Jean Shogar; Thérèse Aubert, Trilby, les Souvenii^s de la Révolution et 
de V Empire, les Contes fantastiques, sont des œuvres qu'on aime a relire 
après les avoir lues vingt fois. 

Histoire d.ix cliieii cle IBrisq^uet. 

En noire forêt de Lions, vers le hameau de la Goupil- 
lière, tout près d'un grand puits-fontaine c[ui appartient à 
la chapelle Saint-Mathurin, il y avait un bonhomme, bû- 
cheron de son état, qui s'appelait Brisquet, ou autrement 
le tendeur à la bonne hache, et qui vivait pau^Tement du 
produit de ses fagots, avec sa femme qui s'appelait Bris- 
quette. Le bon Dieu leur avait donné deux johs petits 
enfants, un garçon de sept ans qui était brun, et qui 
s'appelait Biscotin, et une blondine de six ans qui 
s'appelait Biscotine. Outre cela, ils avaient un chien bâtard 
à poil frisé, noir par tout le corps, si ce n'est au museau 
qu'il avait couleui' de feu; et c'était bien le meilleur chien 
du pays, pour son attachement à ses maîtres. 

On l'appelait la Bichonne, parce que c'était une chienne. 

Vous vous souvenez du temps où il vint tant de loups 
dans la forêt de Lions. C'était dans l'année des grandes 
neiges, que les pauvres gens eurent si grand'peine à vivre. 
Ce fut une terrible désolation dans le pays. 

Brisquet, qui allait toujours à sa besogne, et qui ne 
craignait pas les loups, à cause de sa bonne hache, dit un 
matin à Brisquette: "Femme, je vous prie de ne laisser 
courir ni Biscotin, ni Biscotine, tant que Monsieur le 
grand louvetier ne sera pas venu. H y aurait du danger 
pour eux. Us ont assez de quoi marcher entre la butte et 
l'étang, depuis que j'ai planté des piquets le long de 



52 CHAELES NODIER 

l'étang pour les préserver d'accident. Je vous prie aussi, 
Brisquette, de ne pas laisser sortir la Bichonne, qui ne de- 
mande qu'à trotter." 

Brisquet disait tous les matins la même cliose à Bris- 
quette. Un soir il n'arriva pas à l'heure ordinaire. Bris- 
quette venait sur le pas de la porte, rentrait, ressortait, 
et disait, en se croisant les mains: "Mon Dieu, qu'il est 
attardé!..." Et puis elle sortait encore, en criant: " Eh ! 
Brisquet !" 

Et la Bichonne lui sautait jusqu'aux épaules, comme 
pour lui dire: N'irai-je pas? 

" Paix ! lui dit Brisquette. — Ecoute, Biscotine, va 
jusque devers la butte pour savoir si ton père ne revient 
pas. — Et toi, Biscotin, sur le chemin au long de l'étang, 
en prenant bien garde s'il n'y a pas de piquets qui man- 
quent. — Et crie fort, Brisquet ! Brisquet !... 

" Paix ! la Bichonne !" 

Les enfants allèrent, allèrent, et quand ils se furent 
rejoints à l'endroit où le sentier de l'étang vient couper 
celui de la butte: "Mordienne, dit Biscotin, je retrouverai 
notre pauvre père, ou les loups m'y mangeront. 

— Pardienne, dit Biscotine, ils m'y mangeront bien 
aussi." 

Pendant ce temps-là, Brisquet était revenu par le grand 
chemin de Puchay, en passant à la Croix-aux-Anes sur 
l'abbaye de Mortemer, parce qu'il avait une hottée de 
cotrets à fournir chez Jean Paquier. "As-tu vu nos 
enfants ? lui dit Brisquette. 

— Nos enfants ? dit Brisquet. Nos enfants ? mon Dieu ! 
sont-ils sortis ? 

— Je les ai envoyés à ta rencontre jusqu'à la butte et à 
l'étang, mais tu a pris par un autre chemin." 

Brisquet ne posa pas sa bonne hache. Il se mit à courir 
du côté de la butte. 

" Si tu menais la Bichonne ?" lui cria Brisquette 

La Bichonne était déjà bien loin. 

EUe était si loin que Brisquet la perdit bientôt de vue. 
Et il avait beau crier : Biscotin, Biscotine ! on ne lui 
répondait pas. 

Alors il se prit à pleurer, parce qu'il s'imaginait que 
ses enfants étaient perdus. 

Après avoir couru longtemps, longtemps, il lui sembla 



HISTOIRE DU CHIEN DE BEISQUET. 53 

reconnaître la voix de la Biclionne. Il marcha droit dans 
le foiirré, à l'endroit où il l'avait entendue, et il y entra, sa 
bonne hache levée. 

La Bichonne était arrivée là, au moment où Biscotin et 
Biscotine allaient être dévorés par un gros loup. Elle 
s'était jetée devant en aboyant, pour que ses abois 
avertissent Brisquet. Brisquet d'un coup de sa bonne 
hache renversa le loup roide mort, mais il était trop tard 
poui' la Bichonne. Elle ne vivait déjà plus. 

Biisquet, Biscotin et Biscotine rejoignii^ent Brisquette. 
C'était une grande joie, et cependant tout le monde 
pleura. Il n'y avait pas un regard qui ne cherchât la 
Bichonne. 

Brisquet enterra la Bichonne au fond de son petit 
coui'til, sous une gi'osse pierre sur laquelle le maître 
d'école écrivit en latin: 

C'est ici qu'est la Bichonne, 
Le pauvre chien de Brisquet. 

Et c'est depuis ce temps-là qu'on dit en commun pro- 
verbe: '^ MaÛieuîeux comme le chien à Brisquet, qui 
n'aUit qu'une fois au bois, et que le loup mangit." 



FRANÇOIS ARAGO. 

(1786—1853.) 

François Aeaoo, est et sera toujonrs regarde' comme tul des pins 
glorieux représentants de la science an dix-nen-nème siècle. Admis 
en 1817. à peine âge' de vingt et nn ans, à l'Académie des sciences, 
il fnt élu, en 1830, secrétaire perpétuel de cette illustre compagnie, 
après la mort de Fourier. — H n'entre pas dans notre plan d'exposer 
les nombreuses découvertes qui ont popularisé son nom, ou d'analvser 
les importants travaux qui lui avaient mérité une si grande autorité 
dans l'Europe savante ; nous devons nous bomtr à louer, dans l'au- 
teur de \ Asironorak-po-piOiïr^, et des Notices scientifiques et biographiques, 
un style toujoui-s clair, une exposition aussi nette que rapide, enfin 
une fonne constamment attrayante : qualités précieuses qui lui ser- 
virent à rendre la science non-seulement accessible mais encore agréa- 
ble à tous. 



54 rRANCOIS ABAGO. 



Les découvertes scientifiques, celles même dont les 
hommes pouvaient espérer le plus d'avantage, les décou- 
vertes, par exemple, de la boussole et de la machine à 
vapeur, furent reçues, à leur apparition, avec une dédai- 
gneuse indifférence. Les événements politiques, les hauts 
faits militaires jouissent exclusivement du privilège 
d'émouvoir la masse du public. H y a eu, cependant, 
deux exceptions à cette règle. Sur cette seule indication, 
chacun de vous a déjà nommé l'Amérique et les aérostats, 
Christophe Colomb et Montgolfier. Les découvertes de 
ces deux hommes de génie, si différentes jusqu'ici dans 
leurs résultats, eurent en naissant des fortunes pareilles. 
Eecueillez, en eû^et, dans l' Historica del Almirante, les mar- 
ques de l'enthousiasme général que la découverte de 
quelques îles excita chez l'Andalou, le Catalan, l'Arago- 
nais, le Castillan; hsez le récit des honneurs inouïs qu'on 
s'empressait de rendre, depuis les plus grandes villes jus- 
ques aux plus petits hameaux, non-seulement au chef de 
l'entreprise, mais encore aux simples matelots des cara- 
velles la Santa-Maria, la Finta et la Nina, qui les premiè- 
res touchèrent les rives occidentales de l'Atlantique, et 
dispensez-vous ensuite de chercher dans les écrits de 
l'époque quelle sensation les aérostats produisirent parmi 
nos compatriotes : les processions de Séville et de Barce- 
lone sont l'image fidèle des fêtes de Lyon et de Paris. En 
1783, comme deux siècles auparavant, les imaginations 
exaltées n'eurent garde de se renfermer dans les limites 
des faits et des probabilités. Là, il n'était pas d'Espa- 
gnol qui, sur les traces de Colomb, ne voulût, lui aussi, 
aller fouler de ses pieds des contrées où, dans l'espace de 
quelques jours, il devait recueillir autant d'or et de pier- 
reries qu'en possédaient jadis les plus riches potentats. 
En France, chacun, suivant la direction habituelle de ses 
idées, faisait une application différente, mais séduisante, 
de la nouvelle faculté, j'ai presque dit des nouveaux orga- 
nes, que l'homme venait de recevoir des mains de Mont- 
golfier. Le physicien, transporté dans la région des mé- 
téores, prenant la nature sur le fait, pénétrait enfin d'un 
seul regard le mystère de la formation de la foudre, de la 



LINVENTION DES AEEOSTATS. 55 

neige, de la grêle. Le géographe, profitant d'un vent fa- 
vorable, allait explorer, sans danger comme sans fatigue, 
et ces zones polaires que des glaces amoncelées depuis 
des siècles semblent vouloir dérober pour toujours à notre 
curiosité, et ses contrées centrales de l'Afrique, de la 
Nouvelle Hollande, de Java, de Sumatra, de Bornéo, non 
moins défendues contre nos entreprises par un climat 
dévorant que par les animaux et les peuplades féroces 
qu'elles nourrissent. Certains généraux croyaient se livrer 
à un travail urgent en étudiant les systèmes de fortifica- 
tions d'artillerie qu'il conviendrait d'opposer à des enne- 
mis voyageant en ballon, d'autres élaboraient de nou- 
veaux principes de tactique applicables à des batailles 
aériennes. De tels projets, qu'on dirait empruntés à 
l'Arioste, semblaient assurément devoir satisfaire les es- 
prits les plus aventureux, les plus enthousiastes; il n'en fut 
pas ainsi, cependant. La découverte des aérostats, malgré 
le brillant cortège dont chacun l'entourait à l'envie, ne 
parut que l' avant-coureur de découvertes plus grandes 
encore: rien désormais ne devait être impossible à qui 
venait de conquérir l'atmosphère ; cette pensée se repro- 
duit sans cesse; elle revêt toutes les formes: la jeunesse 
s'en empare avec bonheur ; la vieillesse en fait le texte de 
mille regrets amers. Voyez la maréchale de Viileroi : 
octogénaire et malade, on la conduit presque de force à une 
des fenêtres des Tuileries, car elle ne croit pas aux bal- 
lons; le ballon, toutefois, se détache de ses amarres; notre 
confrère Charles, assis dans la nacelle, salue gaiement le 
pubhc et s'élance ensuite majestueusement dans les airs. 
Oh ! pour le coup, passant, et sans transition, de la 
plus complète incréduhté à une confiance sans bornes 
dans la puissance de l'esprit humain, la vieille maréchale 
tombe à genoux et, les yeux baignés de larmes, laisse 
échapper ces tristes paroles: " Oui, c'est décidé, mainte- 
nant c'est certain; ils trouveront le secret de ne plus mou- 
rir, et ce sera quand je serai morte!" 



56 MADAME DESBORDES-VALMOEE. 

MADAME DESBORDES-VALMORB. \ 

(1787—1859.;) j 

Madame Desbordes- Yalmoee, s'est surtout exercée dans Tele'gîe, j 

la fable, l'idylle, la romance, et l'on remarque dans ses nombreux ou- j 

vrages en ce genre un mol abandon et un tendre laisser-aEer : soit ■ 

excès de soufî'rance, soit excès de franchise, ses peines de jeune fille, i 

de femme, d'artiste sont révéle'es avec une e'tonnante naïveté. Sa , 

lyre s'accorde a tous les tons, chante tous les plaisirs, ge'mit pour .< 

toutes les infortunes. Elle mêle la pensée de la mort a ses accents, î 

proclame la grandeur de Dieu et donne d'instructives leçons a l'en- \ 

lance. Le conte de V Ecolier est peut-être ce qu'il y a en ce genre de ! 

plus gentil, de plus vrai, de plus gracieux. On remarque particulière- ! 

ment son dernier recueil, les Heurs (1833. ) ; 

Une Raiïlerie de V amour, joli roman, qu'elle a publié la même an- \ 

née, reporte le lecteur au plus beau temps de l'Empire. i 

, j 

I^'Ecolîer. ' 

Un tout petit enfant s'en allait à l'école. ■ 

On avait dit : ** Allez !... " H tâchait d'obéir ; 

Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir. 

H pleure, et suit de loin une abeille qui vole, ^ ! 

** Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler? 

Moi, Je vais à l'école : il faut apprendre à lire ; ^ 

Mais le maître est tout noii*, et je n'ose pas rire ! I 

Voulez-vous rire, abeille, et m 'apprendre à voler ? J 

— Non, dit-eUe, j'arrive et je suis très-pressée. i 

J'avais froid : l'aquilon m'a longtemps oppressée ; ] 

Enfin, j'ai vu les fleurs, je redescends du ciel. 

Et je vais commencer mon doux rayon de miel. 

Voyez ! j'en ai déjà puisé dans quatre roses ; ] 

Avant une heure encor nous en aurons d'écloses. ! 

Vite, vite à la ruche ! on ne rit pas toujours : 

C'est pour faire le miel qu'on nous rend les beaux jours." \ 

Elle fuit et se perd sur la route embaumée. î 

Le frais lilas sortait d'un vieux mur en tr 'ou vert | \ 

n saluait l'aurore, et l'aurore charmée ] 

Se montrait sans nuage, et riait de l'hiver. I 

L'enfant reste muet, et, la tête baissée, j 

Bêve et compte ses pas pour tromper son ennui, \ 

Quand le livre importun, dont sa main est lassée, j 
Kompt ses fragiles nœuds, et tombe auprès de lui. 

Un do^e l'observait du fond de sa demeure. \ 

Stentor, gardien sévère et iDrudent à la fois, ] 



LES ROSES DE SAADI. 57 1 

De peur de l'effraver retient sa grosse voix. ; 

Hélas ! peut-on crier contre un enfant qui pleure ? 1 

«'Bon dogue, voulez-vous que je m'approche un peu ? ] 

Dit récolier plaintif. Je n'aime pas mon livre : ^ \ 

Voyez ! ma main est rouge ; il en est cause. Au jeu j 

Rien ne fatigue, on rit ; et moi, je voudrais vivre \ 

Sans aller à l'école, où l'on tremble toujours. 

Je m'en plains tous les soirs et j'y vais tous les jours ; 

J'en suis très-mécontent. Je n'aime aucune araire. ^ 

Le sort des chiens me plaît, car ils n'ont lien à faire. \ 

— Ecolier ! voyez-vous le labooreur aux champs ? 1 

Eh bien ! ce laboureur, dit Stentor, c'est mon maître. ^ 

H est très-vigilant ; je suis plus peut-être. j 

H dort la nuit, e^ moi j'écarte les méchants. 

J'éveille aussi ce bœuf qui, d'un pied leDt mais ferme, 

Va creuser les sillons quand je garde la ferme. : 

Pour vous-même on travaille ; et, grâce à vos brebis, -j 

Votre mère, en chantant, vous file des habits. , 

Par le travail tout plaît, tout s'unit, tout s'aiTange. : 

Allez donc à l'école ; allez, mon petit ange ! | 

Les chiens ne hsent jDas ; mais la chaîne est pour eux. 

L'ignorance toujours mène à la servitude. i 

L'homme est fin, l'homme est sage, il nous défend l'étude; * 

Enfant, vous serez homme, et tous serez heui-eux. 

Les chiens vous serviront. " — L'enfant Técouta dire, 

Et même H le baisa. Son livre était moins lourd. ] 

En quittant le bon dogue, il pense, il marche, il court. j 

L'esiDoir d'être homme un jour lui ramène un sourire. î 

A l'école, un peu tard, il arrive gaiement, | 

Et dans le mois des fruits il lisait couramment. ] 

I^es rioses de Saad.î. 

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses; j 

Mais j'en avais tant pris dans mes ceinture closes, i 
Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir. 

Les nœuds ont éclate : les roses envolées, ] 

Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées : | 

Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir. \ 

La vague en a paru rouge et comme enflammée: 

Ce soir ma robe encore en est tout embaumée... , 

Respirez-en sur moi l'odorant souvenir. 



58 GUIZOT. 

GUIZOT. 

(1787.) 

M. François Guizot, historien, pnbliciste, orateur et homme d'Etat 
e'minent, est ne' à Nîmes. Il est fils d'un avocat protestant mort sur 
réchafaud re'volutionnaire. Après de fortes études, il se fit pre'cep- 
teur et appela bientôt l'attention sur lui par plusieurs publications 
littéraires. Il publia un Dictionnaire des synonymes français ; une Vie 
de Corneille et de Shakspeare, excellentes études sur ces deux grands 
poètes ; une traduction de Gibbon, avec des notes historiques d'un 
haut intérêt. Et 1812, M. Guizot fut nommé professeur moderne à 
la Faculté des lettres et il commença cette série de travaux qui sont 
le fondement le plus solide de la science historique actuelle. Ce cours 
célèbre a été imprimé ; il se compose des Essais sur l'histoire de Fran- 
ce, où plusieurs questions obscures et difficiles sont résolues avec une 
rare sagacité ; V Histoire des origines du gouvernement représentatif en 
Europe ; de \ Histoire de la civilisation européenne, ou recherche des 
causes qui ont influé sur l'état politique et social de l'Europe ; de 
V Histoire de la civilisation en France, le travail le plus vaste et le plus 
complet sur les neuf premiers siècles de notre histoire. On remarque, 
dans ces trois ouvrages, une érudition, un esprit d'ordre, une hauteur 
de vue, une profondeur d' analyse et une impartialité critique incon- 
nues aux historiens de la France avant M. Guizot. On regrette que 
M. Guizot se préoccupe trop peu de la forme ; ses ouvrages se dis- 
tinguent plus par grsvité du ton, la force et la justesse des raisons, 
l'élévation des vues, que par l'originalité du langage. 

Les études historiques doivent encore à M. Guizot le précieux se- 
cours de deux grandes Collections de Mémoires, l'une sur les neuf 
premiers siècles de l'histoire de France, l'autre sur la révolution d'An- 
gleterre ; elles lui doivent VHistoire de cette révolution, modèle achevé 
de l'histoire politique dans les temps modernes ; Monk, ou Chute de 
la république et rétablissement de la monarchie en Angleterre ; Wash- 
ington, son caractère et son influence dans la révohdion d'Amérique^ des 
Eludes biographiques sur la révolution d'Angleterre ; des Etudes sur les 
beaux-arts ; Sm Robeet Peel, très-belle étude d'histoire contem- 
poraine; les Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps ; le recueil 
de ses Discours politiques, etc. Enfin la haute critique littéraire et 
la philosophie morale reconnaissent un maître dans ses jugements 
sur le théâtre de Shakspeare et de Corneille, et dans un volume 
récemment publié sous le titre de Méditations et Etvjd,es morales. 

I 
3Elx:ecTj.tîoii d.e Oliarles 1er. 

Après qnatre heures d'un sommeil profond, Charles 
sortait de sont lit : ''J'ai une grande affaire à terminer, 
dit-il à Herbert ; il faut que je me lève prompt ement ; " 
et il se mit à sa toilette. Herbert, troublé, le peignait 
avec moins de soin : " Prenez, je vous prie, lui dit le roi, 



EXECUTION DE CHABLES I^e. 59 

la même peine qn'à Tordiiiaire; quoique ma tête ne doive 
pas rester longtemps sur mes épaules, je dois être paré 
aujourd'hui comme un marié." En s'halDiUant, il demanda 
une chemise de plus. "La saison est si froide, dit-il, que je 
pourrais trembler ; quelques personnes l'attribueraient 
peut-être à la peur: je ne veux pas qu'une telle supposi- 
tion soit possible." Le jour à peine levé, l'évêque arriva 
et commença les exercices religieux; comme il lisait, dans 
le XXVTEe chapitre de l'Évangile selon saint Mathieu, le 
récit de la passion de Jésus-Christ : " Milord, lui deman- 
da le roi, avez-vous choisi ce chapitre comme le plus ap- 
pHcable à ma situation ? — Je prie Votre Majesté de re- 
marquer, répondit l'évêque, que c'est l'évangile du jour, 
comme le prouve le calendrier. " Le roi parut profondé- 
ment touché, et continua ses prières avec un redouble- 
ment de ferveur. Vers dix heures, on frappa doucement 
à la porte delà chambre. Herbert demeurait immobile: 
un second coup se fit entendre, un peu plus fort, quoique 
léger encore. " Allez voir qui est là," dit le roi. C'était le 
colonel Hacker... " Faites-le entrer, dit-il. — Sire, dit le 
colonel à voix basse et à demi tremblant, voici le moment 
d'aller à VvTiitehall: Votre Majesté aura encore plus d'une 
heure pour s'y reposer. — Je pars dans l'instant, répondit 
Charles; laissez-moi." Hacker sortit : le roi se recueillit 
encore quelques minutes; puis, prenant l'évêque par la 
main : " Venez, dit-il, partons. Herbert, ouvrez la porte ; 
Hacker m'avertit pour la seconde fois." Et il descendit 
dans le parc, qu'il devait traverser j)our aller à T^Hiitehall. 
Plusieurs compagnies d'infanterie l'y attendaient, for- 
mant une double haie sur son passage; un détachement 
de hallebardiers marchait en avant, enseignes déployés ; 
les tambours battaient; le bruit couvrait toutes les voix. 
À la droite du roi était l'évêque ; à la gauche, tête nue, 
le colonel Tomhnson, commandant de la garde, et à qui 
Charles, touché de ses égards, avait demandé de ne le 
point quitter jusqu'au dernier moment. Il s'entretint avec 
lui pendant la route, lui parla de son enterrem^ent, des 
personnes à qui il désirait que le soin en fût confié, l'air 
serein, le regard brillant, le pas ferme, marchant même 
plus vite que la troupe, et s'étonnant de sa lenteur. Un 
des officiers de service, se flattant sans doute de le trou^ 
bler, lui demanda s'il n'avait pas concouru, avec le feu 



60 GUIZOT. 

duc de Bucldngliam, à la mort du roi son père, " Mon 
ami, lui répondit Charles avec mépris et douceur, si je 
n'avais d'autre péché que celui-là, j'en prends Dieu à 
témoin, je t'assure que je n'aurais pas besoin de lui de- 
mander pardon." Arrivé à Whitehall, il monta légère- 
ment l'escalier, traversa la grande galerie et gagna sa 
chambre à coucher, où on le laissa seul avec l'évêque, qui 
s'apprêtait à lui donner la communion. Quelques minis- 
i res indépendants, Nye et Goodwin entre autres, vinrent 
frapper à la porte, disant qu'ils voulaient offrir au roi 
leurs services. " Le roi est en prières, leur répondit 
Juxon ; " ils insistèrent. " Eh bien, dit Charles à l'évê- 
que, remerciez-les en mon nom de leur offre ; mais dites- 
leur franchement qu'après avoir si souvent prié contre 
moi, et sans aucun sujet, ils ne prieront jamais avec moi 
pendant mon agonie. Us peuvent, s'ils veulent, prier pour 
moi, j'en serai reconnaissant." Ils se retirèrent: le roi 
s'agenouilla, reçut la communion des mains de l'évêque 
et, se relevant avec vivacité: " Maintenant, dit-il, que ces 
drôles-là viennent; je leur ai pardonné du fond du cœur, 
je suis prêt à tout ce qui va m'arriver." On avait préparé 
son dîner; il n'en voulait rien prendre. '' Sire, lui dit 
Juxon, Votre Majesté est à jeun depuis longtemps, il fait 
iroid; peut-être, sur l'échafaud, quelque faiblesse... — ^Vous 
avez raison, dit le roi;" et il mangea un morceau de pain 
et but un verre de vin. Il était une heure ; Hacker frappa 
à la porte. Juxon et Herbert tombèrent à genoux. " Re- 
levez-vous, mon vieil ami, dit le roi à l'évêque, en lui ten- 
dant la main." Hacker frappa de nouveau ; Charles fit 
ouvrir la porte. "Marchez, dit-il au colonel, je vous suis." 
Il s'avança le long de la salle des banquets, toujours entre 
deux haies de troupes; une foule d'hommes et de femmes 
s'y étaient précipités au péril de leur vie, immobiles der- 
rière la garde, et priant pour le roi à mesure qu'il pas- 
sait: les soldats, silencieux eux-mêmes, ne les rudoyaient 
point. Â l'extrémité de la salle, une ouverture, pratiquée 
la veille dans le mur, conduisait de plain-pied à l'écha- 
faud tendu de noir, où se tenaient deux hommes debout 
auprès de la hache, tous deux en habits de matelots et 
masqués. Le roi arriva, la tête haute, promenant de tous 
côtés ses regards et cherchant le peuple pour lui parler ; 
mais les troupes couvraient seules la place; nul ne pou- 



EXECUTION DE CHARLES I®"". 61 

vait approclier;il se tourna vers Juxon et Tomlinson. "Je 
ne puis guère être entendu que de vous, leur dit-il; ce 
sera donc à vous que j'adresserai quelques paroles : " et 
il leur adressa, en effet, un petit discours qu'il avait pré- 
paré, grave et calme jusqu'à la froideur, uniquement ap- 
pliqué à soutenir qu'il avait eu raison, que le mépris des 
droits du souverain était la vraie cause des malheurs du 
peuple, que le peuple ne devait avoir aucune part dans 
le gouvernement; qu'à cette seule condition le royaume 
retrouverait la paix et ses libertés. Pendant qu'il parlait, 
quelqu'un toucha à la hache; il se retourna précipitam- 
ment, disant : " Ne gâtez pas la hache, elle me ferait plus 
de mal." Et son discours terminé, quelqu'un s'en appro- 
chant encore : " Prenez garde à la hache ! prenez garde 
à la hache ! " répéta-t-il d'un ton d'effroi. Le plus pro- 
fond silence régnait: il mit sur sa tête un bonnet de soie, 
et, s'adressant à l'exécuteur: " Mes cheveux vous gênent- 
ils? — Je prie Votre Ma^jesté de les ranger sous son bon- 
net," répondit l'homme en s'inclinant. Le roi les rangea 
avec l'aide de l'évêque. " J'ai pour moi, lui dit-il en pre- 
nant ce soin, une bonne cause et un Dieu clément. — 
Juxon : Oui, sire, il n'y a plus qu'un pas à franchir; il est 
plein de trouble et d'angoisse, mais de peu de durée ; et 
songez qu'il vous fait faire un grand trajet ; il vous trans- 
porte de la terre au ciel. — Le Roi : Je passe d'une cou- 
ronne corruptible à une couronne incorruptible, où je 
n'aurai à craindre aucun trouble, aucune espèce de trou- 
ble ; " et, se tournant vers l'exécuteur : " Mes cheveux 
sont-ils bien ?" IL ôta son manteau et son Saint-George, 
donna le Saint-George a l'évêque, en lui disant: " Souve- 
nez-vous;" ôta son habit, remit son manteau, et, regar- 
dant le billot: "Placez-le de manière qu'il soit bien ferme, 
dit-il à l'exécuteur. — Il est ferme, sire. — Le Eoi: Je ferai 
une courte prière, et quand j'étendrai les mains, alors..." 
— Il se recueilht, se dit à lui-même quelques mots à voix 
basse, leva les yeux au ciel, s'agenouilla, posa sa tête sur 
le billot : l'exécuteur toucha ses cheveux pour les ranger 
encore sous son bonnet ; le roi crut qu'il allait frapper. 
" Attendez le signe, lui dit-il. — Je l'attendrai, sire, avec 
le bon plaisir de Votre Majesté." Au bout d'un instant, 
le roi étendit les mains ; l'exécuteur frappa, la tête tomba 
au premier coup. " Voilà la tête d'un traître ! " dit-il en 



62 SOUMET. 

la montrant an penple : nn long et sonrd gémissement 
s'éleva autour de Wbitehall ; beaucoup de gens se préci- 
pitaient autour de Téchafaud pour tremper leur mouchoir 
dans le sang du roi. Deux corps de cavalerie, s'avançant 
dans deux directions différentes, dispersèrent lentement 
la foule. 

L'échafaud demeuré solitaire, on enleva le corps. Il 
était enfermé dans le cercueil; Cromwell voulut le voir, le 
considéra attentivement, et soulevant des mains la tête, 
comme pour s'assurer qu'elle était bien séparée du tronc: 
" C'était là un corps bien constitué, dit-il, et qui promet- 
tait une longue vie." 

(Histoire do la Bévolution d'Angleterre.) 



SOUMET. 

(1788—1845.) 

Alexandre Soumet, se fit connaître, encore jeune, par ses triom- 
phes poe'tiques dans les concours des Jeux floraux et de l'Acade'mie 
française. 

Doue' d'un ge'nie élëgiaque, qui lui dicta l'élégie de la Pauvre fiUe^ 
petit chef-d'œuvre de sentiment et de style, Soumet abandonna sa 
vocation, pour cultiver la poésie plus élevée de tragédie et de l'épo- 
pée, n donna les tragédies de 8aid, de Clytemnestre, de Jeanne d*Aro, 
d'Elisabeth de France, de Cléopatre, de Norma, etc., deux poëmes épi- 
ques : l'un intitulé Jeanne d'Arc, et l'autre la Divine épopée, etc. 

TLiSL I*a"u.T^i*e IF'ille. 

J'ai fui ce pénible sommeil 
Qu'aucun songe heureux n'accompagne ; 
J'ai devancé sur la montagne 
Les premiers rayons du soleil. 

S'éveillant avec la nature, 
Le jeune oiseau chantait sur l'aubépine en fleurs ; 
Sa mère lui portait sa douce nourriture : 

Mes yeux se sont mouillés de pleurs. 

Oh ! pourquoi n'ai-je pas de mère ? 
Pourquoi ne suis-je pas semblable au jeune oiseau 
Dont le nid se balance aux branches de l'ormeau ? 



LA PAUVRE FILLE. 63 

Bien ne m'apxaartient sur la terre, 
Je n'ai pas même de berceau ; 
Et je suis un enfant trouvé sur une pierre, 
Devant l'église du hameau. 

Loin de mes parents exilée, 
De leurs embrassements j'ignore la douceur ; 

Et les enfants de la vallée 

Ne m'a])pellent jamais leur sœur ! 
Je ne partage pas les jeux de veillée ; 

Jamais sous un toit de feuillée 
Le joyeux laboureur ne m'invite à m'asseoir ; 

Et de loin je vois sa famille, 

Autour du sarment qui pétÛle,^ 

Chercher sur ses genoux les caresses du soir. 

Vers la chapelle hospitalière 

En pleurant j'adresse mes pas, 

La seule demeure ici-bas 

Où je ne sois pas étrangère, 
La seule devant moi qui ne se ferme pas ! 

Souvent je contemple la pierre 
Où commencèrent mes douleurs ; 
J'y cherche la trace des pleurs 
Qu'en m'y laissant, peut-être, y répandit ma mère. 

Souvent aussi, mes pas errants 
Parcourent des tombeaux l'asile solitaire ; 
Mais pour moi les tombeaux sont tous indifférents 

La pauvre fille est sans parents, 
Au milieu des cercueils ainsi que sur la terre ! 

J'ai pleuré quatorze printemps 
Loin des bras qui m'ont repousée. 
Reviens, ma mère, je t'attends 
Sur la pierre où tu m'as laissée ! 

* Sarment, bois de la vigne. 



U ALEXANDRE GUIRAUD. A 

ALEXANDRE GUIRAUD. 

1788—1847.) ; 

Alexandre Guieaud a e'crit plusieurs trage'dies, dont la meilleure ^ 

est les Macchabées ou le Martyre, tire'e de l'Écriture sainte. Avec cette ] 

pièce, les Poëmes et Chants élégiaques sont le plus glorieux titre j 

poe'tique de M. Guiraud. Qui ne connaît sa poésie du Petit Savoyard, ) 

qui abandonne sa mère, ses jeux, ses montagnes, pour entreprendre ■ 

un pe'nible voyage et venir enfin travailler, souffrir et chanter a Paris; ■ 

l'histoire de ce pauvre enfant, sa destinée tout entière est décrite avec 
une gracieuse exactitude et une savante naïveté. j 

lue Hetonr dlix I*etit Sa^v^oyard.. 

Avec leurs grands sommets, leur glaces éternelles, ; 

Par un soleil d'été, que les Alpes sont belles ! j 

Tout dans leurs frais vallons sert à nous enchanter, ; 

La verdure, les eaux, les bois, les fleurs nouvelles. i 

Heureux qui sur ces bords peut longtemps s'arrêter ! \ 

Heureux qui les revoit, s'il a pu les quitter ! j 

Quel est ce voyageur que l'été leur envoie, I 

Seul, loin dans la vallée, un bâton à la main ? ] 

C'est un enfant. . . il marche, il suit le long chemin | 

Qui va de France à la Savoie. ^ 

Bientôt de la colline il prend l'étroit sentier: \ 

n a mis ce matin la bure du dimanche,^ 

Et dans son sac de toile blanche 
Est un pain de froment qu'il garde tout entier. 

Pourquoi tant se hâter à sa course dernière ? 

C'est que le pauvre enfant veut gravir le coteau, i 

Et ne point s'arrêter qu'il n'ait vu son hameau, ^ 

Et n'ait reconnu sa chaumière. î 

Les voilà !..« tels encor qu'il les a vus toujours, I 

Ces grands bois, ce ruisseau qui fuit sous le feuillage 1 \ 

U ne se souvient plus qu'il a marché dix jours: j 

H est si près de son village! | 

i 
Tout joyeux il arrive et regarde... Mais quoi ! i 

Personne ne l'attend! sa chaumière est fermée! ] 

Pourtant du toit aigu sort un peu de fumée! j 

Et l'enfant plein de trouble: *^ Ouvrez, dit-il, c'est moi." ) 

* Bare pour 7ial)U de hure, étoffe grossière de laine. ■' 



LE BETOUE DU PETIT SAVOYARD. 65 

La porte cède: il entre; et sp, mère attendrie, . ] 

Sa mère, qu'un long mal près du foyer retient. j 

Se relève à moitié, tend les bras et s'écrie : ; 

'^ N'est-ce pas mon fils qui revient ?" i 

Son fils est dans ses bras qui pleure et qui l'appelle: ' 

'* Je suis infirme, hélas! Dieu m'afflige, dit-elle; 

Et depuis quelques jours je te l'ai fait savoir, ^ 

Car je ne voulais pas mourir sans te revoir." i 

Mais lui: '* De votre enfant vous étiez éloignée: 
Le voilà qui revient; ayez des jours contents: 
Vivez: je suis grandi, vous serez bien soignée: j 

Nous sommes riches pour longiemps. " \ 



Et les mains de l'enfant, des siennes détachées, 
Jetaient sur ses genoux tout ce qu'il possédait, 
Les trois pièces d'argent dans sa veste cachées, 
Et le pain de froment que pour elle il gardait. î 

Sa mère l'embrassait et respirait à peine : ] 

Et son œil se fixait, de larmes obscurci, i 

Sur un grand crucifix de chêne 
Suspendu devant elle et par le temps noirci. ] 

'* C'est lui, je le savais, le Dieu des pauvres mères \ 

Et des petits enfants, qui du mien a pris soin; ] 

Lui qui me consolait quand mes plaintes amères i 

Appelaient mon fils de si loin. j 

i 
C'est le Christ du foyer que les mères implorent, 
Qui sauve nos enfants du froid et de la faim. 
Nous gardons nos agneaux, et les loups les dévorent; 
Nos fils s'en vont tout seuls... et reviennent enfin. 

Toi, mon fils, maintenant me seras-tu fidèle ? 

Ta pauvre mère infirme a besoins de .recours: 

Elle mourrait sans toi. L'enfant à ce discoui's, < 

Grave, et joignant les mains, tombe à genoux près d'elle, , 

Disant: ** Que le bon Dieu vous fasse de long jours!" ] 

\ 
1 



66 DE CORMENIN. 

DE CORMENIN 

(1788.) 

Louis-Marie de la haye, vicomte de CortvTentn, jarisconsulte et 
publiciste distingué, s'est fait particulièrement connaître par la publi- 
cation d'une se'rie ds pamphlets politiques dans lesquels, sous le 
pseudonyme de Timon, il attaqua souvent avec injustice, et toujours 
avec amertume, non seulement les actes, mais encore les partisans 
de la royauté de 1830. Outre ses livres de jurisprudence et ses 
pamphlets, il a publié des Etudes sur les orateurs parlementaires, et 
les Entretiens de village, dont une partie, publiée sous le titre de 
Dialogue de Maître Pierre, lui mérita en 1846 le prix Montyon. 

Berryer est, après Mirabeau, le plus grand des orateurs 
français. 

La nature a traité Berryer en favori. Sa stature n'est 
pas élevée, mais sa belle et expressive figure peint et 
reflète toutes les émotions de son âme. H vous fascine de 
son regard fendu et velouté, de son geste singulièrement 
beau comme sa parole. Il est éloquent dans toute sa 
personne. 

Berryer domine l'assemblée de sa tête haute. Il la 
porte en arrière comme Mirabeau, ce qui le dilate et 
l'épanouit. 

n s'établit à la tribune et il s'en empare comme s'il en 
était le maître, j'allais dire le despote. Sa poitrine se 
gonfle, son buste s'étale, sa taille s'allonge et l'on dirait 
d'un géant. 

Son front rugueux s'écbauffe, et quand sa tête bout, 
eîiose étrange ! ses pores transsudent du sang. 

Mais ce qu'il a d'incomparable, ce qu'il a par-dessus 
tous les autres orateurs de la cbambre, c'est le son de la 
voix, la première des beautés pour les acteurs et pour les 
orateurs. 

Mais M. Berryer ne doit pas seulement sa prééminence 
au hasard de ses qualités extérieures, il est maître aussi 
dans l'art oratoire. La plupart des autres parleurs s'aban- 
donnent à la verve de leurs inspirations, et ils rencontrent, 
dans le désordre de leurs excursions, de beaux mou- 
vements, mais ils manquent de méthode. On ne sait pas 
toujours bien, et ils ne savent pas eux-mêmes, d'où ils 



DIEU ET SON ESSENCE. 67 

partent et où ils yeulent arriver. Ils se reposent en route et 
font halte pour reconnaître leur chemin. Ce qui rend Berryer 
supérieur à eux, c'est que, dès le seuil de son discours, il 
voit, comme d'un point élevé, le but où il tend. H n'attaque 
pas brusquement son adversaire; il commence par tracer 
autour de lui plusieurs lignes de circonvallation; il le 
trompe par des marches savantes; il s'en approche peu à 
peu, il le débusque de poste en poste, il le suit, il l'en- 
veloppe, il le presse, il l'étreint dans les nœuds redoublés 
de son argumentation. Cette méthode est celle des larges 
esprits, et elle fatiguerait bientôt un auditoire aussi 
inattentif qu'une chambre française, si Berryer ne sou- 
tenait pas sa préoccupation légère par le charme de sa 
voix, l'animation de son geste et la noblesse élégante de 
sa diction. 

[Livre des orateurs,) 



LAMARTINE. 
(1790.) 

Alphonse de TjAmaktdœ, né k Maçon en 1790, est incontestablement 
Tin des plus grands poètes lyriques de notre époque. IL a porté 
l'expression de la passion a une hauteur où peu d'écrivains étaient 
parvenus avant lui, surtout dans les morceaux où l'élan de sa brillante 
imagination s'élève dans les hautes régions de l'infini. Sa lyre a 
trouvé des sons qui n'étaient jamais sortis d'une lyre française; des 
sons d'une tendre mélancolie, nourrie dans la solitude et la' tristesse. 
Ces avantages sont encore soutenus par le charme du langage le 
plus harmonieux, par le prestige de la plus élégante versification, par 
des images heureuses et souvent trop hardies. 

Ses Méditations poétiques, qui parurent en 1820, commencèrent sa 
réputation et le mirent déjà au premier rang de nos poètes lyriques. 
Les Nouvelles méditations poétiques (1823,) quoique étincelantes de 
beautés, eurent moins de succès que les premières. 

Après la Mort de Socratc, le Pèlerinage de Chïld Harold, et le Chxint 
du Sacre, productions faibles, parurent (1830) les Harmonies poétiques 
et religieuses, œuvre digne de figurer à côté des premières médita- 
tions: ce sont de véritables hymnes, pleins d'enthousiasme et de 
grandeur, et le poète semble y avoir atteint a l'apogée de son talent. 

M. de Lamartine a publié, sous le titre de Jocelyn (1836) et sous 
celui de la Chute d'un ange (1838), deux épisodes d'un poëme conçu 
dans de vastes proportions. Ces ouvrages, où l'on retrouve une partie 
du talent et de l'imagÎQation brillante de l'auteur, ofiÉrent, à côté de 



68 LAMARTINE. j 

beautés du premier ordre, des écarts d'imagination tellement ; 
frappants, qu'on a peine à s'imaginer comment la même plume peut 

produire de tels contrastes. Entre les Premières méditations et la * 

Chute d'un ange, il y a tout un abîme. Tout porte à croire que si leur \ 
auteur eût été fidèle, tant qu'en politique qu'en religion, aux premières 

inspirations de son cœur et de son génie, il serait le premier homme '[ 

de son siècle. , , j 

On doit encore a Lamartine, outre des Élégies, des Épîtres, etc., \ 

un Voyage en Orient (1835) livre plein de charme et d'intérêt, ainsi j 

que plusieurs autres ouvi'ages plus récents: les Confidences, Raphaël, \ 

V Histoire des Girondins (1847 — 1849), VEisioire de la Révolution fran- j 

çaise (1849), Cours familier de littérature, Fior d' Aliza etc. i 

X>îeTi. et son essence. ^ 

Cet astre uiiiversel, sans déclin, sans aurore, i 

C'est Dieu, c'est ce grand tout, qui soi-même s'adore! I 

11 est; tout est en lui: l'immensité, les temps, j 

De son être infini sont les purs éléments; ' 

L'espace est son séjour, l'éternité son âge; l 

Le jour est son regard, le monde est son image; \ 

Tout l'univers subsiste à l'ombre de sa main; j 
L'être à flots éternels découlant de son sein. 

Comme un fleuve nourri par cette source immense, i 
S'en échappe, et revient finir où tout commence. 

Sans bornes comme lui, ses ouvrages parfaits ' 

Bénissent en naissant la main qui les a faits! j 

n peuple l'infini chaque fois qu'il respire; 1 
Pour lui vouloir c'est faire; exister c'est produire! 

Tirant tout de soi seul, rapportant tout à soi, ■ 

Sa volonté suprême est sa suprême loi! ' 

Mais cette volonté, sans ombre et sans faiblesse, *: 

Est à la fois puissance, ordre, équité, sagesse. j 

Sur tout ce qui peut être il l'exerce à son gré: | 

Le néant jusqu'à lui s'élève par degré: \ 

Intelligence, amour, force, beauté, jeunesse, \ 

Sans s'épuiser jamais, il peut donner sans cesse, i 

Et, comblant le néant de ses dons précieux, ^ 

Des derniers rangs de l'être il peut tirer des dieux! ] 

Mais ces dieux de sa main, ces fils de sa puissance^ j 

Mesurent d'eux à lui l'éternelle distance: | 

Tendant par leur nature à l'être qui les fit, j 

H est leur fin à tous, et lui seul se suffit! j 

{Méditations poeiiqices,) i 

i 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, \ 

Dans la nuit éternelle emportés sans retour, i 

Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges ^^ 

Jeter l'ancre un seul jour? i 

l 



LE LA.C. 69 ; 

1 
O lac! rannée à peine a fini sa carrière, 

Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, \ 

Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre i 

Où tu la vis s'asseoir! j 

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes, | 

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés, \ 

Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes i 

Sur ses pieds adorés. j 

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence; \ 
On n'entendait au loin, sur Tonde et sous les cieux, 
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence 

Tes flots harmonieux. ; 

Tout à coup des accents inconnus à la terre . 

Du rivage charmé frappèrent les échos: ; 

Le flot fut attentif, et la, voix qui m'est chère [ 

Laissa tomber ces mots: ] 

** O temps! suspends ton vol; et vous, heures propices ! j 

Suspendez votre cours; ^ 

Laissez-nous savourer les rapides délices ; 
Des plus beaux de nos jours! 

"Assez de malheureux ici-bas vous implorent. 

Coulez, coulez pour eux; 
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent; 

Oubliez les heureux." ^ 

*' Mais je demande en vain quelques moments encore: 

Le temps m'échappe et fuit; ■ 

Je dis à cette nuit: Soit plus lente, et l'aurore \ 

Va dissiper la nuit. \ 

'* Aimons donc, aimons donc; de l'heure fugitive, 

Hâtons-nous, jouissons: \ 

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive; j 

H coule, et nous passons !" 

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse, \ 

Où l'amour à long flots nous verse le bonheur, j 

S'envolent loin de nous de la même vitesse. \ 

Que les jours du malheur! ; 

\ 

Eh quoi! n'en pourrons nous fixer au moins la trace? | 

Quoi! passés pour jamais! quoi! tout entiers perdus ! ^ 
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface. 

Ne nous les rendra plus! ' 



70 lAMAETINE. 

Éternité, néant, passé, sombres abîmes, 
Que faites-vous des jours que tous engloutissez? 
Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimes 
Que vous nous ravissez? 

O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure! 
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunirl 
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature 
Au moins le souvenir! 

Qu'il soit dans ton rei30S, qu'il soit dans tes orages, 
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, 
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages 
Qui pendent sur tes eaux. 



Qa'il soit dans le zépliyr qui frémit et qui passe. ; 

Dans le bruit de tes bords par tes bords répétés, i 

Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface | 

De ses molles clartés. ] 

Que le vent qui gémit; le roseau qui soupire. J 

Que les parfums légers de ton air embaumé, ] 

Que tout ce qu'on entend, l'on voit, ou l'on respire, \ 

Tout dise; ils ont aimé! "'\ 

@oii^^eii.ii^ d.':Sn.ra/Xice. 

O champs de Bienassis:! maison, jardin, prairies. 
Treilles qui fléchissaient sous leurs grappes mûries. 
Ormes qui sur le seuil étendaient leurs rameaux. 

Et d'où sortait le soir le chœur des passereaux; | 

Vergers où de l'été la teinte monotone ] 

Pâlissait jour à jour aux rayons de l'automne, \ 

Où la feuille en tombant sous les pleurs du matin \ 

Dérobait à nos pieds le sentier incertain. ] 

Pas égarés au loin dans de frais paysages^ i 

Heures tièdes du jour coulant sous des ombrages, , 

Sommeils rafraîchissants goûtés au bord des eaux, \ 

Songes qui descendaient, qui remontaient si beaux, \ 

Pressentiments divins, intimes confidences, J 

Lectures, rêveries, entretiens, doux silences, | 

Table riche des dons que l'automne étalait, ; 

Où les fruits du jardin, où le miel et le lait, \ 
Assaisonnés des soins d'une mère attentive, 

De leur luxe champêtre enchantaient le convive, • \ 

Silencieux réduit où des rayons de bois, \ 

Par l'âge vermoulus et pliant sous le poids, j 

Nous ofÊraient ces trésors de l'humaine sagesse 'i 



SOUVENIE d'ENFANOE. 71 

Oiï nous yeux altères puisaient jusqu'à Tivresse, 
Où la lampe avec nous veillant jusqu'au matin, 
Nous guidait au hasard, comme un phare incertain, 
De volume en voliime; hélas! croyant encore 
Que le livre savait ce que l'auteur ignore. 
Et que la vérité, trésor mystérieux, 
Pouvait être cherchée ailleurs que dans les cieux! 
Scènes de notre enfance, après quinze ans rêvées, 
Au plus pur de mon cœur impressions gTavées, 
Lieux, noms, demeure, et vous aimables habitants, 
Je vous revois encore après un si longtemps, 
Aussi présents à l'œil qae le sont des rivages 
A l'onde dont le cour reflète les images; 
Aussi frais, aussi doux, que si jamais les pleurs 
N'en avaient dans mes yeux altéré les couleurs; 
Et vos riants tableaux sont à mon âme aimante, 
Ce qu'au navigateur battu par la tourmente, 
Sont les songes dorés qui lui montrent de loin 
Le rivage chéri, de son bonheur témoin, 
L'ondoyante moisson que sa main a semée, 
Et du toit paternel le seuil, ou la fumée! 

I^a Famille. 

Même dans ces moments où le désespoir l'emporte sur 
la raison, et où Ton oublie que la vie est un travail imposé 
pour nous achever nous-mêmes, je me suis toujours dit: 
il y a quelque chose que je regretterais de ne n'avoir pas 
goûté, c'est le toit d'une mère, c'est l'affection d'un père, 
c'est cette parenté des cœurs et des âmes avec des frères; 
ce sont les tendresses, les joies, et mêmes les tristesses de 
la famille ! 

La famille est évidemment un second nous-mêmes, plus 
grand que nous-mêmes, existant avant nous et nous 
survivant avec ce qu'il y a de meilleur de nous; c'est 
l'image de la sainte et amoureuse unité des êtres révélée 
par le petit groupe d'êtres qui tiennent les uns aux autres 
et rendue visible par le sentiment ! J'ai souvent compris 
qu'on voulût étendre la famille; mais la détruire ! c'est 
un blasphème contre la nature, une impiété contre le cœur 
humain! Où s'en iraient toutes ces affections qui sont 
nées là et qui ont leur nid sous le toit paternel ? La vie 
n'aurait point de source, elle ne saurait ni d'où elle vient 
ni où elle va. Toutes ces tendresses de l'âme deviendraient 
des abstractions de l'inteUisfence. Ah ! le chef-d'œuvre de 



72 LAMAKTIKE. 

Dieu, c'est d'avoir fait que ses lois les plus conservatrices 
de rhumanité fussent en même temps les sentiments les 
plus délicieux de l'individu ! Tant qu'on n'aime pas, on ne 
le comprend pas ! 

Heureux celui que Dieu a fait naître d une bonne et 
sainte famille ! c'est la première des bénédictions de la 
destinée. La prédestination de l'enfant, c'est la maison 
où il est né; son âme se compose surtout des impressions 
qu'il a reçues. 

Le regard des yeux de notre mère est une partie de 
notre âme qui pénètre en nous par nos propres yeux. 
Quel est celui qui, en revoyant ce regard seulement en 
songe ou en idée, ne sent pas descendre dans sa pensée 
quelque chose qui en apaise le trouble et qui en éclaire la 
sérénité ? 

I^es IMed-îtations jugées par HWC. I>idLot;. 

Un matin, je cachai sous mon habit le petit manuscrit 
relié en carton vert; il contenait les poésies, ma dernière 
espérance. Je m'acheminai, en hésitant et en chancelant 
souvent dans mon dessein, vers la maison d'un célèbre 
éditeur, dont le nom est associé à la gloire des lettres et 
de la Hbrairie française, M. Didot. Ce nom m'attira le 
premier, parce que, indépendamment de sa célébrité 
comme éditeur, M. Didot était de plus un écrivain assez 
considéré alors. Il avait publié ses propres vers a^ec tout le 
luxe et tout le retentissement d'un poète qui possède les 
voix de sa propre renommée. Arrivé rue Jacob, à la porte 
de M. Didot, porte tapissée de gloires, il me fallut un 
redoublement d'efforts sur moi pour franchir le seuil, un 
autre pour monter l'escalier, un autre enfin plus violent 
encore pour sonner à la porte de son cabinet. Mais je 
voyais derrière moi le visage adoré de Juhe qui m'encou- 
rageait, et sa main qui me poussait. J'osai tout. 

M. Didot, homme d'un âge mûr, d'une figure précise et 
commerciale, d'une parole nette et brève comme celle 
d'un homme qui sait le prix des minutes, me reçut avec 
politesse. Il me demanda ce que j'avais à lui dire. Je 
balbutiai assez longtemps. Je m'embarrassai dans ces 
contours de phrases ambiguës où se cache une pensée 
qui veut et qui ne veut pas aboutir au fait. Je croyais 
gagner du courage en gagnant dutomps. À la fin je débou- 



LES MÉDITATIONS JUGÉES PAE M. DIDOT. 73 

tonnai mon liabit. J'en tirai le petit volume. Je le présentai 
humblement, d'une main tremblante, à M, Didot. Je lui 
dis que j'avais écrit ces vers, que je désirais les faire 
imprimer pour m'attirer sinon la gloire, dont je n'avais 
pas la ridicule illusion, au moins l'attention et la bien- 
veillance des hommes puissants de la littérature ; que ma 
pauvreté ne me permettait pas de faire les frais de cette 
impression; que je venais lui soumettre mon œu^rre et lui 
demander de la publier, si, après l'avoir parcourue, il la 
jugeait digne de quelque indulgence ou de quelque faveur 
des esprits cultivés. 

M. Didot sourit avec une ironie mêlée de bonté, hocha 
la tête, prit le manuscrit entre les deux doigts habitués à 
froisser dédaigneusement le papier, posa mes vers sur la 
table et m'ajourna à huit jours pour me donner une réponse 
sur l'objet de ma visite. Je sortis. 

Ces huit jours me parurent huit siècles. Mon avenir, 
ma fortune, ma renommée, la consolation ou le désespoir 
de ma pauvre mère, enfin ma \ie et ma mort étaient dans 
les mains de M. Didot. Tantôt je me figurais qu'il lisait 
ces vers avec la même ivresse qui me les avait dictés sur 
les montagnes ou au bord des torrents de mon pays ; qu'il 
y retrouvait la rosée de mon âme, les larmes de mes yeux, 
le sang de mes jeunes veines; qu'il réunissait les hommes 
de lettres ses amis pour entendre ces vers; que j'entendais 
moi-même, du fond de mon alcôve, le bruit de leurs 
applaudissements. 

Tantôt je rougissais en moi-même d'avoir hvré aux 
regards d'un inconnu une œuvre si peu digne de la lumière; 
d'avoir dévoilé ma faiblesse et ma nudité pour un vain 
espoir de succès, qui se changerait en humiliation sur mon 
front, au lieu de se convertir en joie et en or entre mes 
mains. Cependant l'espérance, aussi obstinée que mon 
indigence, reprenait le dessus dans mes rêves, et me 
conduisait d'heure en heure jusqu'à l'heure assignée par 
M. Didot. 

Le cœur me manqua en montant, le huitième jour, son 
escaher. Je restai longtemps debout sur le palier de la 
porte, sans oser sonner. Quelqu'un sortit. La porte restait 
ouverte. Il fallut bien entrer. Le visage de M. Didot était 
inexpressif et ambigu comme l'oracle. Il me fit asseoir, 
et, cherchant mon volume enfoui sous plusieui^s piles de 



74: VILLEMAIN. 

papier: "J'ai lu vos vers, monsieur, me dit-il; ils ne sont 
pas sans talent, mais ils sont sans étude. Ils ne ressem- 
blent à rien de ce qui est reçu et recherché dans nos 
poètes. On ne sait où vous avez pris la langue, les idées, 
les images de la poésie. Elle ne se classe dans aucun genre 
déûni. C'est dommage, il y a de l'harmonie. Renoncez à 
ces nouveautés qui dépayseraient le génie français. Lisez 
nos maîtres, Delille, Parny, Michaud, Raynouard, Luce 
de Lancival, Fontanes; voilà des poètes chéris du public. 
Ressemblez à quelqu'un, si vous voulez qu'on vous recon- 
naisse et qu'on vous lise ! Je vous donnerais un mauvais 
conseil en vous engageant à publier ce volume, et je vous 
rendrais mauvais service en les publiant à mes frais." En 
me parlant ainsi, il se leva et me rendit le manuscrit. Je 
ne cherchai point à contester avec la destinée; elle parlait 
pour moi par la bouche de cette oracle. Je remis le volume 
sous mon habit. Je remerciai M. Didot. Je m'excusai 
du temps que je lui avait fait perdre, et je descendis, les 
jambes brisées et les yeux humides, les marches de 
l'escalier. 

Ah! si M. Didot, homme bon, sensible, patron des 
lettres, avait pu lire au fond de mon cœur et comprendre 
que ce n'était ni la fortune ni la gloire que venait mendier, 
son œuvre à la main, ce jeune inconnu, mais que c'était 
la vie que je lui demandais, je suis convaincu qu'il aurait 
imprimé le volume. Le ciel, au moins, lui en aurait rendu 
le prix ! 

(Bapliaél,) 



VILLEMAIN 

(1791.) 

M. Abel-François Vzllemain, le plus célèbre de nos critiques, est 
ne' à Paris. Il entra jeune dans la carrière de l'enseignement et y 
professa avec e'clat. Ses leçons de litte'rature, à la faculté des lettres, 
comme celles de MM. Guizot et Cousin, furent comptées parmi les 
événements intellectuels les plus importants de la Restauration. M. 
Villemain n'a publié que son Cours de littérature française au moyen âge 
et au XYme siècle. Ses leçons unissent la facilité, le mouvement de 



l'éloquence CHRETIENNE. 7S 

l'improvisation avec la précision, la pureté, l'élégance d'une compo- 
sition achevée. Il a le premier élevé la critique littéraire au niveau 
de l'histoire. 

Nous devons encore à M. Yiliemain une Histoire de Cromwele, 
remarquable par la clarté et l'élégance du style, des Discours le 
JKélanges littéraires, un Tableau ^de V éloquence chrétienne an iVe siècle; des 
Études d'histoire moderne, des Études de littérature, une traduction de la 
République de Cicéron et des Hyranes de Pindare; deux charmants 
volumes intitulés: Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, où il 
peint les hommes et les choses qu'il n'aime pas avec une modération 
de bon goût; un Essai sur le génie de Pindare et sur la poésie lyrique, qui 
est une histoire de la poésie lyrique ancienne et moderne, et Ghxteau- 
briand, sa vie, ses écrits et son influence littéraire et politique. 



I^'IEloq[Ti.eii.ce cliretiexine. 

Les philosophes de la Grèce énoncèrent, dans l'enceinte 
de leurs écoles, quelques grandes vérités morales, et Platon 
avait eu de sublimes pressentiments sur les destinées hu- 
maines ; mais ces idées, mêlées d'erreurs et enveloppées de 
ténèbres, divulguées à voix basse depuis Socrate, ne s'adres- 
saient pas à la foule du peuple, et dans ces gouvernements si 
favorables en apparence à la dignité de l'homme, on ne fai- 
sait rien pour lui apprendre ses devoirs et ses immortelles 
espérances. Le christianisme élevait une tribune, où les 
plus sublimes vérités étaient annoncées hautement pour 
tout le monde, où les plus pures leçons de la morale étaient 
rendues familières à la multitude ignorante: tribune 
formidable, devant laquelle s'étaient humiliés les princes 
souillés du sang des peuples ; tribune pacifique et tutélaire, 
qui plus d'une fois donna refuge à ses mortels ennemis; 
tribune où furent longtemps défendus les intérêts partout 
abandonnés, et qui seule plaidait éternellement la cause 
du pauvre contre le riche, du faible contre l'oppresseur, 
et de l'homme contre lui-même. 

Là, tout s'ennoblit et se divinise: l'orateur, maître des 
esprits, qu'il élève et qu'il consterne tour à tour, peut leur 
montrer quelque chose de plus grand que la gloire et de 
plus effrayant que la mort; il peut faire descendre des 
cieux une éternelle espérance sur ces tombeaux où Périclès 
n'apportait que des regrets et des larmes. Si, comme 
l'orateur romain, il célèbre les guerriers de la légion de 
Mars tombés au champ de bataille, il donne à leurs âmes 
cette immortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur 
souvenir; il charge Dieu lui-même d'acquitter la reconnais- 



76 VILLEMAIN. 

sance de la patrie. Veut-il se renfermer dans la prédica- 
tion évangélique ? Cette science de la morale, cette expé- 
rience de l'homme, ces secrets des passions, études 
éternelles des philosophes et des orateurs anciens, doivent 
être dans sa main. C'est lui, plus encore que l'orateur de 
l'antiquité, qui doit connaître tous les détours du cœur 
humain, toutes les vicissitudes des émotions, toutes les 
parties sensibles de l'âme, non pour exciter ces affections 
violentes, ces animosités populaires, ces grands incendies 
des passions, ces feux de vengeance et de haine où triom- 
phait l'antique éloquence, mais pour adoucir, pour apaiser, 
pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions, 
sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours, il 
est obligé de créer une passion nouvelle, s'il est permis 
de profaner par ce nom le sentiment profond et sublime 
qui seul peut tout vaincre et tout remplacer dans les 
cœurs, l'enthousiasme religieux, qui donne à son accent, 
à ses paroles, plutôt l'inspiration d'un prophète que le 
mouvement d'un orateur. 

A cette image de l'éloquence apostolique, n'avez-vous 
pas reconnu Bossuet? Grand homme, ta gloire vaincra 
toujours la monotonie d'un éloge tant de fois entendu. Ce 
privilège sublime te fat donné ; et rien n'est inépuisable 
comme l'admiration que le sublime inspire. Sois que tu 
raconte les renversements des États, et que tu pénètres 
dans les causes profondes des révolutions; sois que tu 
verses des pleurs sur une jeune femme mourante au milieu 
des pompes et des dangers de la cour; soit que ton âme 
s'élance avec celle de Conde, et partage l'ardeur qu'elle 
décrit; soit que, dans l'impétueuse richesse de tes sermons 
à demi préparés, tu saisisses, tu entraînes toutes les vérités 
de la morale et de la religion, partout tu agrandis la parole 
humaine, tu sur]3asses l'orateur antique, tu ne lui ressem- 
bles pas; réunissant une imagination plus hardie, un 
enthousiasme plus élevé, une fécondité plus originale, une 
vocation pi as haute, tu semblés ajouter l'éclat de ton 
génie à la majesté du culte public, et consacrer encore la 
religion elle-même. {Mélanges.) 

Ne me demandez pas ce que fut Mirabeau selon les 
maximes de la morale, mais ce qu'il fit et quelle puissance 



MIRABEAU, 77 

il exerça sur les autres hommes. Personne de vous peut- 
être ne Ta connu; mais si nous consultons les mémoires 
du temps, si dans ses paroles à demi figées sur le papier 
nous cherchons à reconnaître l'inspiration primitive, nous 
voyons un homme audacieux par le caractère autant que 
par le génie, attaquant avec véhémence, lorsqu'il aurait 
eu peine à se défendre, faisant passer les mépris qu'on lui 
avait d'abord montré pour le premier des préjugés qu'il 
veut détruire; y réussissant à force de hardiesse et de 
talent, ressaisissant par l'éloquence l'ascendant sur les 
passions qu'il cesse de flatter. Ces dons naturels, cette 
voix tonnante, cette action, tout cela était enseveH dans 
les livres des rhéteurs; mais tout cela est ressuscité par 
Mirabeau. Cet homme est né orateur, la tête énorme, 
grossie par son énorme- chevelure; sa voix âpre et dure, 
longtemps traînante avant d'éclater; son débit d'abord 
lourd, embarrassé, tout, jusqu'à ses défauts impose et 
subjugue. H commence par de lentes et graves paroles, 
qui excitent une attention mêlée d'anxiété; lui-même il 
attend sa colère; mais qu'un mot échappe du sein de la 
tumultueuse assemblée, ou qu'il s'impatiente de sa propre 
lenteur, tout hors de lui, l'orateur s'élève. Ses paroles 
jailHssenb, énergiques et nouvelles ; son improvisation 
devient pure et correcte, en restant véhémente, hardie, 
singulière; il méprise, il insulte, il menace. Une sorte 
d'impunité est acquise à ses paroles comme à ses actions. 
Il refuse les duels avec insolence, et fait taire les factions 
du haut de la tribune. 

( Go urs a* éloquence française' ) 



E. DBSCHAMPS. 

(1791.) 



Emile Deschamts, né à Bourges, a publie' des poe'sies remarquables 
surtout par leur grâce et leu\' e'ie'gance ; des traductions très-estime'es 
de Romeo et Juliette, Macbeth, La Cloche de Schiller, etc., et, sous le 
titre de Poésies des Crèches, des pièces très heureusement inspire'es 
par la moralité' du but. Il a semé dans les revues une foule d'articles 
en prose, qui ont prouvé la flexibilité de son talent 



78 E. DESCHAMPS. A 



■ 



T*etite Violette. 

Petite Violette, un jour, venait de naître 

Sur le bord d'un ruisseau, dans un vallon caclié; 

Quand elle dit, mettant le nez à la fenêtre: 

" Belle fleur, j'ai le front vers la terre penché, 

Ce n'est guère la peine; et puis, près de cette onde. 

Qu'est-ce que je verrai ? — rien du tout.— et les fleurs 

Sont faites i)our le monde 

C'est donc raison d'aller prendre racine ailleurs." 

Tout en parlant ainsi, petite Violette, 
Avec les petits doigts de sa petite main 
Tire ses petits pieds du sol, fait sa toilette, 
Et se met en chemin. 

'' La montagne au front bleu, qui dans l'air se dessine, 
Me conviendrait, dit-elle. — ^A son premier plateau 
Si je pouvais atteindre ! oh ! ce serait bien beau. 
Et je verrais du monde un bon morceau ! . . . . 
C'est donc raison d'aller prendre là-haut racine." 

Petite Violette a, d'un agile pas. 
Gravi sur ce coteau qu'un grand soleil colore; 
Mais à peine installée, elle n'y trouve pas 
Son compte, et soupirante encore: 
** D'ici l'on ne voit pas grand'chose, — il me faut tout; 
Ah ! du second plateau je pourrais, j'imagine, 
Voir le monde; et cela de l'un à l'autre bout. 
C'est donc raison d'aUer plus haut prendre racine." 

Sitôt dit, sitôt fait.— Sous l'orage et le vent 
Petite Violette, enflammée, intrépide. 

Monte la côte plus rapide; 
Le voyage est plus dar qu'auparavant. 

Toutefois la voici bien ou mal arrivant 

Jusqu'au second plateau que baigne un lac limpide. . . 

Mais, à peine installée: ''Ah ! dit-elle, d'ici 

Je n'aperçois le monde encor qu'en raccourci. 

C'est du dernier sommet, qui perce et qui domine 

Les grands nuages entr 'ou verts, 

Que l'on peut voir tout l'univers; 
C'est donc raison d'aller y prendre enfin racine. " 

Et sans plus réfléchir à rien 
Comme sous l'aiguillon d'une voix qui l'appelle, 
Notre folle aussitôt se remet de plus belle 

A son voyage aérien. 



LE FLETJVK 7^ i 

La roate, cette fois, est beaucoup plus mauvaise. | 

Ou plutôt il n'est plus ni route, ni sentier. 

Petite Violette éprouve un gi-and malaise; 

Elle retournerait sur ses pas volontiers; j 

Mais elle a comme le vertige, i 

Mais la tête lui tourne. — Alors, I 

Se poussant aux derniers efforts, 1 

Par une sorte de prodige, | 

EUe arrive, le cœur bien gros, le corps bien las, : 

Sur ce pic, noble but de ses vœux. Mais, hélas ! j 

I 

Plus de terre, iDas une mousse; 1 

Ije sol est un granit aride, où rien ne pousse; i 

Un vent glacial souffle autour avec fureur. 

Et l'horizon n'est plus qu'une brumeuse horreur. . • i 

Petite Violette, au bruit des avalanches, • j 
Tremble de froid et de terreur 

Dans toates ses petites branches; 1 
Elle met sa tête à couvert 

Sous son petit tablier vert ... \ 

Ses petites mains s'alourdissent; : 

Ses petits pieds se gonflent, s'engourdissent; i 

Elle se prend à pleurer. — Tout le bleu i 

De sa j)etite joue a pâli peu à peu; | 

Et ses pleurs, desséchés sur place, 
Y pendent en lambeaux de glace. 

Enfin dans l'ouragan se perd un petit cri: 

*' Que ne suis-je restée aux bords où j'ai fleuri î" 

Petite Violette épuisée, et qui souffre j 

Tout ce qu'une fleur iDeut souffrir, 
Se tait, raidit sa tige et roule, et dans un gouffre 

Achève bientôt de mourir. 

As-tu dans le vallon une calme chaumine, ^ 

Trois arbres aux soleil ? . . . — C'est tout ce qu'il te faut. ' 

Ne cherche pas à t'en aller plus haut; 

Ta ne ferais qu'élever ta ruine I 1 



Soit que l'onde bouillonne et se creuse en grondant 
Parmi les durs rochers un lit indépendant. 
Soit qu'elle suive en paix une pente insensible, 



80 



SCKEBE. 

Un espoir inconnii vei^ un. bat invisible 
L'appelle ; elle obéit, et, torrent ou ruissean. 
Ne reverra jamais les fleurs de son berceau. 
Lie fleuve réflécliit dans sa fuite limpide 
Et l'immobile azur, et l'orage rapide. 
Les chants joyeux d'amour, les cri?; des matelots, 
Eien ne l'arrête, il passe, arrosant de ses flots 
Tantôt de frais gazons, des bois, de beaux rivages. 
Tantôt d'impurs marais et des landes sauvages; 
Puis, apparaît soudain la sombre et vaste mer, 
Et le fleuve gémit et tombe au gouÊùre amer. 

Ainsi nos douteuses journées. 
Le front chargé de deuil ou de fleurs couronnées^ 
S'écoulent promptement, jusqu'au jour redouté 
Où, pour les engloutir, s'ouvre l'éternité \ 



SCRIBE. 

(1791—1861.) "^ 

Eugène Scribe, né à Paris, s'est fait d'abord connaître par une se'rie 
de pièces le'gères donne'es sur les divers théâtres de vaudeville. Après la 
création du Gymnase il s établit en maître sur cette scène qui repré- 
senta ses plus fraîches et ses plus charmantes créations, puis il aborda 
le Théâtre-Français. Bertrand et Raton, le Mariage d'argent, une Chaîne, 
le Verre d'eau, la Camaraderie, la Bataille de Dames, Advienne Lecouvreur, 
Les Contes delà Reine de Navarre, les Doigts de fée, sont des œuvres 
qui tiendront toujours un rang distingué parmi les principaux 
ouvrages du répertoire. 

Les quahtés qui distinguent Scribe sont une moquerie fine et 
gracieuse, un grand art dans l'enchaînement des scènes et des 
coups de théâtre, une connaissance parfaite du monde qu'il a voulu 
peindre ; cependant plus de sensibilité que de profondeur dans ses 
mouvements. Pour comprendre l'énorme fécondité de Scribe, il faut 
savoir que dans la composition de près de quatre cents pièces qui 
portent son nom, il a eu pour collaborateurs MM. Brazier, Carmou- 
che, Delavigne, Delestre, Dumersan, Dupin, Duveyrier, Legouvé, 
Lemoine, Mazères, Mesleville, Eougemont, Yarner, etc. 

On lui doit encore une foule de libretti d'opéras, entre autres: la 
Dame Blanche, la Muette de Portici^ ¥ra Biavolo, la Juive, les Huguenots, 
le Prophète, etc. 



LE VEEKE d'eau. 81 

La EEIXE ET les Dames de sa stjite; Abigazl; Bou^^gbbokï:; la Duchesse, 
Seigxeues de la Coma, etc. 

(On Tient d'apporter au milieu du théâtre une table de tri, et l'on a disposé un 
fauteuil et deux chaises.) 

La Duchesse, [s' adressant à la reine.) Quelles sont les per- 
sonnes que Sa Majesté veut bien désigner pour ses partners ? 

La. Eeixe. Qui vous voudrez,... choisissez vous-même. 

La Duchesse. Lady Abercrombie ?. . . 

La Keixe. Non! [Montrant une dame qui est près d'elle.) 
Lady Albemarle. 

Ladt Aebemable. Je remercie Votre Majesté!... 

La Duchesse, (à part.) Et moi aussi. [Regardant lady 
Albemarle.) Par ce moyen elle ne lui parlera pas. [Haut.) Et 
pour la troisième personne ? 

La Rezse. La troisième ? — Eh mais!... [Apei*cevant le mar- 
quis de Torcy, qui s'approche d'elle.) Monsieur l'ambassadeur.. 
[Mouvement général d'étonnement et joie de BolinghroTce,) 

La Duchesse, [bas, à la reine, avec reproche.) Un ]3areil choix,., 
tme pareille préférence. . . 

La Reine, [de mhne). Qu'importe! 

La Duchesse, [de mhne). Voyez l'effet que cela produit. 

La Eeine, [de même). 11 fallait choisir vous-même. 

La Duchesse, (cZe mhne). On va penser,... on va croire... 

La Redte, [de mhne). Tout ce qu'on voudra! 

Le marquis de Torcy, qui a remis son chapeau a un des gens de sa suite, présente 
sa main a la reine, qu'il conduit a la table du tri. et s'assied entre elle et lady 
Albemarle. — La duchesse, toujours observant, s'éloigne de la table avec humeur, 
et passe du côté gauche.) 

BoLiNaBROKE, [près d'elle à voix basse). C'est trop généreux, 
duchesse. . . Vous faites trop bien les choses !. . . le marquis admis 
au jeu de la reine, le marqais faisant la partie de Sa Majesté! 
c'est plus que je ne demandais... 

La Duchesse, [avec dépit). Et plus que je n'aurais voulu... 

BoLixGBROKE. Ce qui ne m'empêche pas de vous en savoir le 
même gré! d'autant qu'il est homme à profiter de cette faveur.... 
n a de l'esprit... Et tenez, il a l'air de causer d'une manière 
fort aimable... avec Sa Majesté. 

La Duchesse. En effet... [Elle veut faire 2cn pas.) 

BoLTXGBROKE, [la retenant). Mais au lieu de les interrom^Dre, 
nous ferons mieux d'observer et d'écouter;... car voici, je crois, 
le moment. 

La Duchesse. Oai;... mais aucune de ces dames... 

La Betn'e, (jouant io^ijours et ayant V air de répondre aie mar- 
quis.) Vous avez raison, monsieur le marquis, il fait dans ce 
salon... une chaleur étouffante... [Avec émotion et s' adressant à 
Masham.) Monsieur Masham ! [Masham s'incline) je vous 
demanderai un verre d'eau, 



82 SCRIBE. 

La Duchesse, [poussant un cri et faisant un pas vers la reine,) 
O ciel! 

La Keine. Qu'avez-vous donc duchesse ? 

La Ddchesse, (furieuse et cherchant à se contenir). Ce que 
j'ai,... ce que j'ai,... quoi! Votre Majesté,... il serait possible. . . 

La Reine, [toujours assise et se retournant). Que voulez-vous 
dire, et d'où vient cet emportement ? 

La Duchesse. Il serait possible que Votre Majesté oubliât 
à ce point... 

BoLi:>[GBROKE ET LE Mabquis, [Voulant la calmer). Madame 
la duchesse!... 

Lady Albemarle. C'est manquer de respect à la reine. 

La Reine, [avec dignité.) Quoi donc ? qu'ai-je oublié ? 

La Duchesse, [troublée et cherchant à se remettre) . Les droits,... 
l'étiquette,... les prérogatives des différentes charges du 
IDalais... C'est à une de vos femmes qu'appartient le droit de 
présenter à Votre Majesté... 

La Reine, [étonnée). Tant de bruit pour cela! [Se retournant 
vers la table de jeu.) Eh bien, duchesse! donnez-le-moi vous 
même... 

La Duchesse., [stupéfaite.) Moi! 

BoiiiNGBROKE, [à la duchcssc, à qui Masham présente en ce 
moment le plateau.) Je conviens, duchesse, qu'être obligée de pré- 
senter vous même,... là, devant eux,... c'est encore plus piquant. 

La Duchesse, [se contenant à peine, et prenant le plateau que 
Masham lui présente,) Ah! 

La Reine, [avec impatience,) Eh bien, madame,... m'avez- 
vous entendue ? et ce droit réclamé avec tant d'instance. . . 

(La duchesse, d'une main tremblante de colère, lui présente le verre d'eau, qui 
glisse sur le plateau et tombe sur la robe de la reine.) 

La Reine, [se levant avec vivacité,) Ah vous êtes d'une 
maladresse.... 

(Tout le monde se love, et Abigaïl descend a droite près de la reine.) 

La Duchesse. C'est la première fois que Sa Majesté me 
parle ainsi. 

La Reine, [avec aigreur.) Cela prouve mon indulgence! 

La Duchesse, [de mime.) Après les services que je lui ai 
rendus. 

La Reine, [de mhne.) Et que je suis lasse de m'entendre 
reprocher. 

La Duchesse. Je ne les impose point à Votre Majesté; et 
s'ils lui sont importuns,... je lui offre ma démission. 

La Reine. Je l'accepte! 

La Duchesse, [à part.) O ciel! 

La Reine. Je ne vous retiens plus;... milords et mesdames, .. . 
vous pouvez vous retirer. 

BoLiNaBROKE, à part, à la duchesse. ) Duchesse, il faut céder !. . . 

{Le verre d'Eau, Acte IV, scdne 8.) 



LE PREMIEE DES BEAUX- ARTS. 83 

COUSIN. 
(1792—1867,) 

M. Victor CoTJsiN, clief de l'école de la pMlosopMe e'clectique, est 
fils d'un horloger de Paris. 11 entra jeune dans l'enseignement et em- 
brassa la carrière pMlosopliique. Disciple de E,oyer-Collard et son 
successeur à TÉcole normale, il enseigna d'abord la philosophie 
écossaise de Eeid, se fortifia ensuite dans l'étude de la philosophie alle- 
mande de Kant et finit par faire entre diverses philosophies un choix 
qui s'est appelé la philosophie éclectique. La philosophie du xviii e 
siècle avait proclamé la liberté sans la règle, le droit sans le devoir, 
en face des philosophes absolutistes, qui ne parlaient que de règle 
et de devoir. La philosophie éclectique se proposa de concilier la 
liberté avec la règle, le droit avec le devoir. 

M. Cousin a publié une Histoire de la philosophie au xvme siècle, 
des Fragments littéraires, des Fragments philosophiques en cinq volumes, 
une Traduction des Œuvres de Platon ; divers travaux littéraires sur 
Pascal, sur Jacqueline Pascoil, sur J.-J. Rousseau ; du Vrai, du Beau 
et du Bien ; une Introduction à l'histoire de la philosophie, des Études 
sur les femmes illustres et la Société du xvne siècle, Des Principes de la 
Révolution française et Discours politiques, etc. Ces ouvrages assurent 
à M. Cousin un rang éminent parmi les écrivains contemporains. Ce 
qui distingue son style, c'est un art profond, une phrase savante, mais 
aisée et flexible, qui rappelle les formes et l'ampleur de l'admirable 
langue du xvne siècle; et ce n'est pas faire tort à M. Cousin que de 
dire qu'il est peut-être plus éminent comme littérateur que comme 
philosophe. 

I-^e preiTLiei» des "beaxixi-ai'ts. 

L'expression étant le but suprême, l'art qui s'en rap- 
proche le plus est le premier de tous les arts. 

Tous les arts vrais sont expressifs, mais ils le sont 
diversement. Prenez la musique ; c'est l'art sans contre- 
dit le plus pénétrant, le plus profond, le plus intime. Il 
y a physiquement et moralement entre un son et l'âme 
un rapport merveilleux. H semble que l'âme est un écho 
où le son prend une puissance nouvelle. On raconte de 
la musique ancienne des choses extraordinaires, qu'il 
n'est pas difficile d'admettre en voyant les effets de notre 
musique sur nous-mêmes, qui ne sommes point aussi sen- 
sibles au beau que les anciens. Et il ne faut pas croire 
que la grandeur des effets suppose ici des moyens très-^ 
compliqués. Non, moins la musique fait de bruit, et plus 
elle touche. Donnez quelques notes à Pergolèse, donnez- 
lui surtout quelques voix pures et suaves, et il vous ravit 
jusqu'au ciel, il vous emporte dans les espaces de l'infini, il 



84 



COUSIN. 



VOUS plonge dans d'ineifables rêveries. Le pouvoir propre 
de la musique est d'ouvrir à l'imagination une carrière sans 
limite, de se prêter avec une souplesse étonnante à toutes 
les dispositions de chacun, d'irriter ou de bercer, aux sons 
de la plus simple mélodie, nos sentiments accoutumés, 
nos affections favorites. Sous ce rapport, la musique est 
un art sans rival; elle n'est pas pourtant le premier des 
arts. 

La musique paye la rançon du pouvoir immense qui 
lui a été donné ; elle éveille plus que tout autre le senti- 
ment de l'infini, parce qu'elle est vague, obscure, indéter- 
minée dans ses effets. Elle est juste l'art opposé à la 
sculpture, qui porte moins vers l'infini, parce que tout en 
elle est arrêté avec la dernière précision. Telle est la for- 
ce et en même temps la faiblesse de la musique : elle 
exprime tout, et elle n'exj)rime-rien en particulier. La 
sculpture, au contraire, ne fait guère rêver, car elle repré- 
sente nettement telle cliose et non pas telle autre. La mu- 
sique ne peint pas, elle touche ; elle met en mouvement 
l'imagination, non celle qui reproduit des images, mais 
celle qui fait battre le cœur, car il est absurde de borner 
l'imagination à l'empire des images. Le cœur, une fois 
ému, ébranle tout le reste : c'est ainsi que la musique 
peut indirectement, et jusqu'à un certain point, susciter 
des images et des idées ; mais sa puissance directe et 
naturelle n'est ni sur l'imagination représentative, ni sur 
l'intelligence : elle est sur le cœur ; c'est un assez bel 
avantage. 

Le domaine de la musique est le sentiment, mais, là 
même, son pouvoir est plus profond qu'étendu, et si elle 
exprime certains sentiments avec une force incomparable 
elle n'en exprime qu'un petit nombre. Par voie d'asso- 
ciation, elle peut les réveiller tous; mais directement elle 
n'en produit guère que deux, les plus simples, la tristesse 
et la joie, avec leurs mille nuances. Demandez à la musi- 
que d'exprimer l'héroïsme, la résolution vertueuse, et 
bien d'autres sentiments où interviennent assez peu la 
tristesse et la joie; sous la même mesure, celui-ci met 
une montagne et celui-là l'Océan; le guerrier- y puise des 
inspirations héroïques; le solitaire, des inspirations reli- 
gieuses. Sans doute, les paroles déterminent l'expression 
musicale; mais le mérite alors est à la parole, non à la 



LE PREMIEE DES BEAUX-ARTS, 85 

musique, et quelquefois la parole imprime à la musique une 
précision qui la tue et lui ôte ses effets propres, le vague, 
Tobscurité, la monotonie, mais aussi l'ampleur et la pro- 
fondeur, j'allais presque dire Vinfinitude, Je n'admets 
nullement cette fameuse définition du chant, — une décla- 
mation notée. Une simple déclamation bien accentuée est 
assurément préférable à des accompagnements étourdis- 
sants; mais il faut laisser à la musique son caractère, et 
ne lui enlever ni ses défauts ni ses avantages. Il ne faut 
pas surtout la détourner de son objet, et lui demander ce 
qu'elle ne saurait donner. Elle n'est pas faite pour expri- 
mer des sentiments compliqués et factices, ou terrestres 
et vulgaires. Son charme singulier est d'élever l'âme vers 
l'infini. Elle s'allie donc naturellement à la religion, sur- 
tout à cette religion de l'infini qui est en même temps la 
religion du cœur; elle excelle à transporter aux pieds de 
l'éternelle miséricorde l'âme tremblante sur les ailes du 
repentir, de l'espérance et de l'amour. Heureux ceux qui, 
à Rome, au Vatican, dans les solennités du culte catholi- 
que, ont entendu les mélodies de Léo, de Durante, de 
Pergolèse, sur le vieux texte consacré ! Ils ont un moment 
entrevu le ciel, et leur âme a pu y monter sans distinc- 
tion de rang, de pays, de croyance même, par les degrés 
qu'elle choisit elle-même, par ces degrés invisibles et 
mystérieux, composés et tissus, pour ainsi dire, de tous 
les sentiments naturels, universels, qui, sur tous les points 
de la terre, tirent du sein de la créature humaine un sou- 
pir vers un autre monde. 

Entre la sculpture et la musique, ces deux extrêmes 
opposés, est la peinture, presque aussi précise que l'une, 
presque aussi touchante que l'autre. Comme la sculpture 
elle marque les formes visibles des objets, en y ajoutant 
la vie ; comme la musique, elle exprime les senti- 
ments les plus profonds de l'âme, et elle les exprime 
tous. Dites-moi quel est le sentiment qui ne soit 
pas sur la palette du peintre. H a la nature entière à sa 
disposition, le monde physique et le monde moral, un 
cimetière, un paysage, un coucher du soleil, l'Océan, 
les grandes scènes de la vie civile et religiease, tous les 
êtres de la création, par-dessus tout le visage de l'homme, 
et son regard, ce vivant miroir de ce qui se passe dans 
l'âme. Plus pathétique que la sculpture, plus claire que 



^^^ COUSIN. 

la musique, la peinture s'élève au-dessus de tous les deux, 
parce qu'elle exprime davantage la beauté sous toutes ses 
formes, l'âme humaine dans la richesse et la variété de 
ses sentiments. 

Mais l'art par excellence, celui qui surpasse tous les 
autres parce qu'il est incomparablement le plus expressif, 
c'est la poésie. 

La parole est l'instrument de la poésie; la poésie la fa- 
çonne à son usage et l'idéalise, pour lui faire exprimer la 
beauté idéale; elle lui donne le charme et la puissance de 
la mesure; elle en fait quelque chose d'intermédiaire 
entre la voix ordinaire et la musique, quelque chose à la 
fois de matériel et d'immatériel, de fini, de clair et de 
précis comme les contours et les formes les plus arrêtées, 
de vivant et d'animé comme la couleur, de pathétique et 
d'infini comme le son. Le mot naturel en lui-même, sur- 
tout le mot choisi et transfiguré par la poésie, est le symbo- 
le le plus énergique et le plus universel. Armée de ce 
talisman qu'elle a fait pour elle, la poésie réfléchit toutes 
les images du monde sensible, comme la sculpture et la 
peinture; elle réfléchit le sentiment comme la peinture 
et la musique, avec toutes ses variétés, que la musique 
n'atteint pas, et dans leur succession rapide que ne peut 
suivre la peinture, à jamais arrêtée et immobile comme 
la sculpture: et elle n'exprime pas seulement tout cela, 
elle exprime ce qui est à peu près inaccessible à tout au- 
tre art, je veux dire la pensée entièrement séparée des 
sens, la pensée qui n'a pas de forme, la pensée qui n'a pas 
de couleur, la pensée qui ne laisse échapper aucun son, 
qui ne se manifeste dans aucun regard, la pensée dans 
son vol le plus sublime, dans son abstraction la plus raf- 
finée! 

Songez -y. Quel monde d'images, de sentiments, de 
pensées à la fois distinctes et confuses, suscite en vous ce 
seul mot : la patrie ! et cet autre mot, bref et immense : 
Dieu ! Quoi de plus clair, et tout ensemble de plus pro- 
fond et de plus vaste ! 

Dites à l'architecte, au sculpteur, au musicien même, 
d'évoquer ainsi d'un seul coup les puissances de la nature 
et de l'âme. Ils ne le peuvent, et par là ils reconnaissent 
la supériorité de la parole et de la poésie. 

Ils la proclament eux-mêmes, car ils prennent la poésie 



LE PEEMIEE DES BEAUX-ARTS. 87 

pour leur propre mesure ; ils estiment et ils demandent 
qu'on estime leurs œuvres, à proportion qu'elles se rap- 
prochent davantage de l'idéal poétique. Et le genre hu- 
main fait comme les artistes. Quelle poésie ! s'écria-t-on 
à la vue d'un beau tableau, d'une noble mélodie, d'une 
statue vivante et expressive. Ce n'est pas là une compa- 
raison arbitraire; c'est un jugement naturel qui fait de 
la poésie le type de la perfection de tous les arts, l'art 
qui comprend tous les autres, auquel tous aspirent, au- 
quel nul ne peut atteindre. 

Quand les autres arts veulent imiter les œuvres de la 
poésie la plupart, du temps ils s'égarent, ils perdent leur 
propre génie, sans dérober celui de la poésie. Mais la 
poésie bâtit à son gré des palais et des temples, comme 
l'architecture; elle les fait simples ou magnifiques; tous 
les ordres lui obéissent ainsi que tous les systèmes ; les 
différents âges de l'art lui sont égaux; elle reproduit, s'il 
lui plaît, le classique ou le gothique, le beau ou le sublime, 
le mesuré ou l'infini. Lessing a pu comparer, avec la jus- 
tesse la plus exquise, Homère au plus parfait sculpteur, 
tant les formes que ce ciseau merveilleux donne à tous 
les êtres sont déterminées avec netteté ! Et quel peintre 
aussi qu'Homère ! Et, dans un genre différent, le Dante ! 
La musique seule a quelque chose de plus pénétrant que 
la poésie; mais elle est vague, elle est bornée, elle est 
fugitive. Outre sa netteté, sa variété, sa durée, la poésie 
a aussi les plus pathétiques accents. Eappelez-vous les 
paroles que Priam laisse tomber aux pieds d'Achille en 
lui redemandant le cadavre de son fils, puis certains vers 
de Virgile, des scènes entières du Cid et de Polyeucte, la 
prière d'Esther agenouillée devant Dieu, les chœurs 
d'Esther et d'AthaUe. Dans le chant de Pergolèse, Stàbat 
Mater dolorosa, on peut demander ce qui émeut le plus 
de la musique ou des paroles. Le Dîes irœ, dies illa, ré- 
cité seulement, est déjà de l'effet le plus terrible. Dans 
ces paroles formidables, tous les coups portent pour ainsi 
dire: chaque mot renferme un sentiment distinct, une 
idée à la fois profonde et déterminée. L'intelligence avance 
chaque pas, et le cœur s'élance à sa suite. La parole hu- 
maine, idéalisée par la poésie, a la prof ondeur et l'éclat de 
la note musicale; mais elle est lumineuse autant que 
pathétique; elle parle à l'esprit comme au cœur ; elle est 



S8 DELAYIGNE. 

en cela inimitable et inaccessible, qu'elle réunit en elle 
tous les extrêmes et tous les contraires dans une harmo- 
nie qui redouble leur effet réciproque, et où tour à tour 
comparaissent et se développent toutes les images, tous 
les sentiments, toutes les idées, toutes les facultés humai- 
nes, tous les replis de l'âme, toutes les faces des choses, 
tous les mondes réels et tous les mondes intelligibles ! 



DELAVIGNB. 



(1793—1843.) 

Jean-François-Casimir Delayigne, naquit au Havre. Peu de poètes, 
ont joui d'une plus éclatante et plus le'gitime popularité'. Rien ne peut 
se comparer au succès des 3fesséniennes, si ce n'est celui de sa trage'die 
des Vêpres siciliennes. Le Paria, V École des Vieillards, Marina Faliero 
Louis XI, les Eifants d'Edouard, Don Juan d'Autriche, la Fille du Cid, 
la Popularité, etc. , oeuvres dramatiques non moins remarquables par 
la conception que par l'exe'cution, tiendront toujours un rang distin- 
gué dans notre riche répertoire. Après V École des Vieillards, il fut élu 
membre de l'Académie à l'unanimité des suffrages. Les Ballades ita~ 
Hennés, publiées après sa mort, ont révélé en lui un talent lyrique de 
premier ordre. 

Tx'ois joixrs <ie Oliristoplie Ooloiii."b. 

"En Europe ! en Europe ! — Espérez ! — ^Plus d'espoir ! 

— Trois jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde !" 

Et son doigt le montrait, et son œil, pour le voir, 

Perçait de l'horizon l'Immensité profonde. 

H mEirche, et des trois jours le premier jour a lui ; 

Il marche, et l'horizon recule devant lui ; 

-Q marche, et le jour baisse ; avec l'aziir de l'onde 

L'azur d'un ciel sans borne à ses yeux se confond ; 

Il marche, il marche encore, et toujours ; et la sonde 

Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond. 

Le pilote en silence, appuyé tristement 
Sur la barre qui crie au milieu des ténèbres, 
Écoute du roulis le sourd mugissement. 
Et des mâts fatigués les craquements fanèbres. 
Les astres de l'Earope ont disparu des cieux ; 
L'ardente Croix du sud épouvante ses yeux. 
Enûn l'aube attendue et trop lente à paraître 



LOUIS XI ET SON MÉDECIN. . 89 

Blancliit le pavillon de sa douce clarté : 

'^ Colomb, voici le jour ! le jour vient de renaître !" 

— ''Le jour ! et que vois-tu ? — Je vois Timmensité. " 

Qu'importe ? il est tranquille. . . Ah ! l'avez-vous pensé ? 

Une main sur son cœur, si sa gloire vous tente, 

Comptez les battements de ce cœur oppressé, 

Qui s'élève et retombe, et languit dans l'attente ; 

Ce cœur qui, tour à tour brûlant ou sans chaleur, 

Se gonfle de plaisir, se brise de douleur. 

Vous comprendrez alors que durant ces journées, 

n vivait, pour souffrir, des siècles par moments. 

Vous direz; ''Ces trois jours dévorent des années, 

Et la gloire est trop chère au prix de ces tourments. " 

Le second jour a fui. Que fait Colomb ? il dort ; 

La fatigue l'accable, et dans l'ombre on conspire. 

" Périra-t-il ? — Aux voix !— La mort ! La mort ! — La mort ! 

— Qu'il triomphe demain, ou, parjure, il expire." 

Les ingTats ! quoi ! demain il aura pour tombeau 

Les mers où son audace ouvre un chemin nouveau 

Et peut-être demain leurs flots impitoyables. 

Le poussant vers ces bords que cherchait son regard. 

Les lui feront toacher, en roulant sur les sables 

L'aventurier Colomb, grand homme un jour plus tard !... 

H rêve : comme voile étendu sur les mers, 
L'horizon qui les borne à ses yeax se déchire, 
Et ce monde nouveau qui manque à l'univers, 
De ses regards ardents il l'embrasse, il l'admire. 
Qu'il est beau, qu'il est frais ce monde vierge encor 
L'or brille sur ses fruits, ses eaux roulent de l'or ! 
Déjà plein d'une ivresse inconnue et profonde. 
Tu t'écrias, Colomb : " Cette terre est mon bien!..." 
Mais une voix s'élève, elle a nommé ce monde, 
O douleur ! et d'un nom qui n'était pas le tien... 

(Messéniennes. ) 

I^oxiis XI et soTX naedecin. 

(Coicticr, médecin, à Gommines. ) 

IL serait mon tyran, si je n'étais le sien. 

Vraiment, ne l'est-il pas ? sait-on ce qu'on m'envie ? 

Du médecin d'un roi sait-on quelle est la vie ? 

Cet esclave absolu, qui parle en souverain, 

Ment lorsqu'il se dit libre, et porte un joug d'airain. 



^^ DELAVIGNE. 

Je ne m'appartiens pas; un autre me possède: 
Absent, il me maudit, et présent, il m'obsède; 
11 me laisse à regret la santé qu'il n'a pas; 
S'il reste, il faut rester; s'il part, suivre ses i)as, 
Sous un plus dur fardeau, baissant ma tête altière, 
Que les obscurs varlets courbés sous sa litière. 
Confiné près de lui dans ce triste séjour, 
Quand je vois sa raison décroître avec le jour, 
Quand de ce triple pont, qui le rassure à peine, 
J'entends crier la herse et retomber la chaîne, 
C'est moi qu'il fait asseoir au pied du lit royal 
Où l'insomnie ardente irrite encor son mal; 
Moi, que d'un faux aveu sa voix flatteuse abuse, 
S'il craint qu'en sommeillant un rêve ne l'accuse; 
Moi, que dans ses fureurs il chasse avec dédain ; 
Moi, que dans ses tourments il rappelle soudain; 
Toujours moi, dont le nom s'échappe de sa bouche. 
Lorsqu'un remords vengeur vient secouer sa couche. 
Mais s'il charge mes jours du poids de ses ennuis, 
Du cri de ces douleurs s'il fatigue mes nuits, 
Quand ce spectre imposteur, maître de sa souffrance, 
I)e la vie en mourant affecte l'apparence, 
Je raille sans pitié ses efforts superflus 
Pour jouer à mes yeux la force qu'il n'a plus. 
Misérable par lui, je le fais misérable: 
Je lui rends en terreur l'ennui dont il m'accable ; 
Et pour souffrir tous deux nous vivrons réunis, 
L'an de l'autre tyrans, l'un par l'autre punis, 
Toujours prêts à briser le nœud qui nous rassemble, 
Et toujours condamnés au malheur d'être ensemble, 
Jusqu'à ce que la mort qui rompra nos liens, 
Lui reprenant mes jours dont il a fait les siens. 
Se lève entre nous deux, nous désunisse et vienne 
S'emparer de sa vie et me rendre la mienne. 

(Louis XI.) 

I^e cliierL clix I^oiXT^re, 

Passant, qae ton front se découvre ! 
Là, plus d'un brave est en dormi. 
Des fleurs pour le martyr du Louvre ! 
Un peu de pain pour son ami ! 

C'était le jour de la bataille ; 
11 s'élança sous la mitraille; 

Son chien suivit. 
Le plomb tous deux vint les atteindre; 
Est-ce le maître qu'il faut plaindre ? 

Le chien survit. 



LE CHIEN DU LOUYEE. ^1 

Morne, vers le brave il se penche, 
L'appelle, et de sa tête blanche 

Le caressant, 
Snr le corps de son frère d'armes 
Laisse couler ses grosses larmes 

Avec son sang. 

Des morts voici le char qui roule, 
Le chien, respecté par la foule, 

A pris son rang, 
L'œil abattu, l'oreille basse. 
En tête du convoi qui passe, 

Comme un parent. 

Au bord de la fosse avec peine. 
Blessé de juillet, il se traîne 

Tout en boitant ; 
Et la gloire y jette son maître. 
Sans le nommer, sans le connaître; 

Ils étaient tant ! 

Gardien du tertre funéraire. 
Nul plaisir ne le peut distraire 

De son ennui; 
Et, fuyant la main qui l'attire. 
Avec tristesse il semble dire: 

'* Ce n'est pas lui." 

Quand sur ces touffes d'immortelles 
Biillent d'humides étincelles 

Au point du jour, 
Son œil se ranime, il se dresse. 
Pour que son maître le caresse 

A son retour. 

Au vent des nuits quand la couronne 
Sur la croix du tombeau frissonne, 

Perdant l'espoir, 
n veut que son maître l'entende: 
Il gronde, il pleure, et lui demande 

L'adieu du soir. 

Si la neige, avec violence. 

De ses flocons couvre en silence 

Le lit de mort, 
n pousse un cri lugubre et tendre. 
Et s'y couche pour le défendre 

Des vent du nord. 



92 



PATIN. 

Avant de fermer la paupière, 
Il fait, pour relever la terre, 

Un vain effort. 
Puis il se dit comme la veille: 
** Il m'appellera s'il s'éveille." 

Puis il s'endort. 

La nuit, il rêve barricade : 
Son maître est sous la fusillade, 

Couvert de sang: 
Il l'entend qui siffle dans l'ombre, 
Se lève et saute après son ombre, 

En gémissant. 

C'est là qu'il attend d'heure en heure; 
Qu'il aime, qu'il souffre, qu'il pleure, 

Et qu'il mourra. 
Quel fut son nom ? C'est un mystère: 
Jamais la voix qui lui fut chère 

Ne le dira. 

Passant, que ton front se découvre ! 
Là, plus d'un brave est endormi, 
Des fleurs pour le martyr du Louvre ! 
Un peu de pain pour son ami ! 



PATIN. 

(1793.) 

Henri-Joseph-Guillanme Patin, né à Paris, a obtenu plusieurs prix 
à l'Académie française dans les concours d'éloquence, et après avoir 
suppléé M. Yillemain à la Sorbonne, il fut choisi par la faculté des 
lettres pour succéder à Éloi Lemaire dans la chaire de poésie latine. 
C'est non-seulement un lettré mais un écrivain très-distingué, et 
quand l'Académie l'a élu, après la mort de Eoger, tout le iponde a 
applaudi à son choix. Son véritable titre littéraire est son Étude sur 
les tragiques grecs. Aujourd'hui M. Patin consacre la plus grande 
X)artie de son temps à la préparation du grand Dictionnaire historique, 
auquel travaille très-activement une commission d'académiciens. 

Sopliocle. 

Après les Eschyle vinrent naturellement les Sophocle, 
qui, sans renoncer entièrement à l'effet poétique des agents 



SOPHOCLE. ^^ 

surnaturels, rendirent aux actes de l'homme l'empire de 
l'action dramatique, et remplacèrent l'antique ascendant 
de la fatalité pour le ressort nouveau de la Hberté morale. 

Il n'est personne qui n'aperçoive les conséquences né- 
cessaires du rôle agissant que l'homme commence à jouer 
dans les di'ames de Sophocle. De là devait sortir la tra- 
gédie implexe, tout entière, avec ses développements, ses 
oppositions de caractères ; avec la variété et l'enchaîne- 
ment de ses situations, de ses incidents, de ses péripéties ; 
avec l'artifice plus difficile et plus habile de son ordon- 
nance ; avec l'attrait nouveau, quoique faible encore, 
qu'elle offrait à la curiosité ; avec ces impressions de 
terreur, de pitié, d'admiration que produisait la peinture 
ennoblie, mais toujours vraie, du malheur et de l'héroïsme 
humains. 

Alors s'ouvrit un spectacle dont l'imagination peut à 
peine aujourd'hui se figurer les effets ravissants : les yeux 
étaient occupés par une succession de tableaux, ou tou- 
chants ou terribles, qu'embellissaient constamment la 
grâce et la noblesse des attitudes et des mouvements ; 
une versification d'un rythme varié, dont une déclamation 
variée comme elle, un accompagnement musical mar- 
quaient encore l'harmonie, enchantait les oreilles ; l'âme 
était émue par des discours qui, s'élevant au sublime et 
descendant avec aisance au familier, se prêtaient à l'ex- 
pression forte et naïve de toutes les affections ; sous ces 
formes extérieures se produisait la peinture des carac- 
tères dont les traits individuels, énergiquement marqués, 
rassortaient au milieu des traits plus généraux de la na- 
ture humaine ; cependant l'esprit était doucement attaché 
au développement vrai, simple et calme d'une fable con- 
struite avec art, et dans laquelle chaque partie concourait 
à la perfection de l'ensemble. 

Voilà le drame de Sophocle tel qu'il apparut aux spec- 
tateurs athéniens encore troublés des gigantesques et 
effrayantes conceptions d'Eschyle. Enfin se dissipa cette 
horreur profonde qui n'avait cessé d'envelopper la scène 
tragique. Un jour plus pur, quoique triste encore, sembla 
y descendre et éclairer cette noble figure de l'homme, que 
Sophocle parait de tant de dignité, de tant de grâce, et 
dont, par tous les moyens de son art, toutes les ressources 
de son génie, il s'efforçait d'exprimer l'idéale beauté. C'est 



94 



ANGELOT. 



ainsi qu'après une tempête qui a couvert de ténèbres la 
face de la terre, on voit renaître aux rayons encore voilés 
du soleil l'aspect riant de la nature ; qu'avec un ravisse- 
ment mêlé d'un reste d'effroi, on aime à jouir du tableau 
mélancolique de la sérénité renaissante. 



ANGELOT. 

(1794—1854) 

Arsène Angelot, né au Havre, de'buta par la trage'die de Louis IX, 
qui fut concevoir de lui les plus brillantes espérances. Elles ont e'té 
. re'alise'es en gi-ande partie par trois ouvrages du même genre, le Maire 
du palais, Fiesque et Olga. On estime en outre son poëme de Marie de 
Brabant, son roman de V Homme du monde et surtout ses EpUres fami- 
lières, Ancelot appartient à l'tcole classique et s'y distingue par l'élé- 
gance et la pureté de son style ; tous ses ouvrages décèlent une 
grande finesse d'observation. 

OoiTLseils d.o saiiit: XiOixis a soix fils. 

Lorsque un arrêt sanglant aura fra^Dpé ton père, 

O mon ûls î c'est à toi de consoler ta mère. 

Tu vois où la conduit sa tendresse pour nous; 

Tu connais tes devoirs, tu les rempliras tous. 

De respect et d'amour environne sa vie, 

Je vais m'en séparer et je te la confie. 

Révère ton aïeule; à ses conseil soumis, 

Suis ses sages leçons, n'en rougis pas mon fils. 

Bedoutée au dehors, de mon peuple bénie, 

L'Europe avec respect contemple son génie; 

Et les Français en elle admiraient avec moi 

Les vertus de son sexe et les talents d'un roi. 

Loin de ta cour l'impie et ses conseils sinistres l 

Affermis les autels, honore leurs ministres, 

Eils ains de l'Église, obéis à sa voix; 

Du pontife divin fais respecter les droits; 

Rends hommage au pouvoir qu'il reçut du ciel même: 

Mais soutenant, mon fils, l'honneur du diadème, 

Si d'une guerre injuste il t'imposait la loi. 

Résiste et sois chrétien sans cesser d'être roi. 

Accueille ces vieillards dont l'austère sagesse 

À travers les périls guidera ta jeunesse. 

De leur expérience emprunte le secours. 

Eais régner la justice; abolis pour toujours 



.J 



LE DÉVOUEMENT À LA SCIENCE. 9» 

Ces combats où, des lois urnrpant la puissance, 
La force absout le crime et tient lieu d'innocence. 
A la voix des flatteurs, que ton cœur soit fermé. 
Consolateur du pauvre, aiDjDui de l'opiDrimé, 
Permets que tes sujets t'abordent sans alarmes. 
Qu'ils te montrent leur joie ou t'apportent leurs larmes, 
Compatis à leurs maux, sois fier de leur amour ; 
Règne enfin pour ton peuple et non pas pour ta oour. 
Je le connais ce peuple ; il mérite qu'on l'aime : 
En le rendant heureux, tu le seras toi-même, 

(Louis IX.) 



AUGUSTIN THIERRY. 
(1795—1856.) 



Jacques-Nicolas- Augustin Thieeky, né a Blois, s'est fait une répu- 
tation aussi brillante que solide par ses travaux historiques. Ses 
Lettres sur Vhistoire de France, ses Bée its des temps mérovingiens, et son 
Histoire de la conquête de V Angleterre par les Normands l'ont placé au 
premier rang des historiens et des écrivains modernes. On a dit 
avec raison qu'on trouve dans ses ouvrages la patience de l'érudition 
d'un bénédictin unie à la brillante imagination d'un poète. Frappé 
en 1825 d'une cécité complète, il n'en continua pas ses travaux avec 
moins de suite et d'activité, grâce au dévouement et a la haute intel- 
hgence de sa femme, qui s'institua son secrétaire et se chargea de 
toutes les recherches qu'il lui était devenu impossible de fane lui- 
même. En 1830, il fut nommé membre de TAcadémie des Inscrip- 
tions et belles-lettres, et l'Académie en lui adjugea le prix Montyon 
dont il jouit jusqu'à sa mort. 



I^e d.eA^o\ieiiieiit a la science. 

Si, comme je me plais à le croire, l'intérêt de la 
science est compté au nombre des grands intérêts 
nationaux, j'ai donné à mon pays tout ce que lui 
donne le soldat mutilé sur le champ de bataille. 
Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exem- 
ple, je l'espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il 
servit à combattre l'espèce d'affaissement moral qui est 
la maladie de la génération nouvelle; qu'il pût rame- 
ner dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes 



de 



AUGUSTIN THIEREY, 



énervées qui se plaignent de manquer de foi, qui ne sa- 
vent où se prendre, et vont cherchant partout, sans le 
rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. 
Pourquoi se dire avec amertume que, dans le monde 
constitué comme il est, il n'y a pas d'air pour toutes les 
poitrines, -pas d'emploi pour toutes les intelligences? 
L'étude sérieuse et calme n'est-elle pas là? et n'y a-t-il 
pas en elle un refuge, une espérance, une carrière à 
la portée de chacun de nous ? Avec elle on traverse les 
mauvais jours sans en sentir le poids; on se fait à soi- 
même sa destinée ; on use noblement sa vie. Voilà ce que 
j'ai fait et ce que je ferais encore : si j'avais à recommen- 
cer ma route, je prendrais celle qui ma conduit où je suis. 
Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, 
je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas 
susjDect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux 
que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, 
mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la 
science. 

(Dix ans d'études historiques,) 

nVatifrage d.e la DBlanclie-lVef, 

(1120.) 

La paix se trouvant complètement rétabhe, le roi 
Henri, son fils légitime Guillaume, plusieurs de ses en- 
fants naturels et les seigneurs normands d'Angleterre se 
disposèrent à repasser le détroit. 

La flotte fut rassemblée, dans le mois de décembre, 
dans le port de Barfleur. Au moment du départ, un cer- 
tain Thomas, fils d'Etienne, vint trouver le roi, et lui of- 
frant un marc d'or, lui parla ainsi: ''Etienne, fils d'Érard, 
mon père, a servi toute sa vie le tien sur mer, et c'est lui 
qui conduisait le vaisseau sur lequel ton père monta pour 
aller à la conquête; seigneur roi, je te supplie de me bail- 
ler en fief le même office: j'ai un navire appelé la Blanche- 
Nef, et appareillé comme il faut." Le roi répondit qu'il 
avait choisi le navire sur lequel il voulait passer; mais que, 
pour faire droit à la requête du fils d'Etienne, il confierait 
à sa conduite ses deux fils, sa fille et tout leur cortège. 

Le vaisseau qui devait porter le roi mit le premier à la 
voie par un vent du Sud, au moment où le jour baissait, 
et le lendemain matin il aborda heureusement en Angle- 



NAUFRAGE DE LA BIANCHE-NEF. 97 

terre. Un peu plus tard, sur le soir, partit l'autre navire. 
Les matelots qui le conduisaient avaient demandé du 
vin au déioart, et les jeunes passagers leur en avaient fait 
distribuer avec profusion. Le vaisseau était manœuvré 
par cinquante rameurs habiles ; Thomas, fils d'Etienne, 
tenait le gouvernail, et ils naviguaient rapidement par un 
beau claii^ de lune, longeant la côte voisine de Barfieur. 
Les matelots, anianés par le vin, faisaient force de rames 
pour atteindi^e le vaisseau du roi. Trop occupés de ce 
désir, ils s'engagèrent imprudemment parmi des rochers 
à fleur d'eau, dans un lieu appelé le Ras de Catte, aujoiu'- 
d'hui Eas de Catteville. La Blanche-Xef donna contre un 
écueil, de toute la vitesse de sa course, et s'entr'ouvrit 
j)ar le flanc gauche : l'équipage poussa un cri de détresse 
qui fut entendu sur les vaisseaux du roi déjà en j)leine 
mer; mais personne n'en soupçonna la cause. L'eau en- 
trait en abondance, le navii-e fut bientôt englouti avec 
tous les passagers, au nombre de trois cents personnes, 
parmi lesquelles il y avait dix-huit femmes. Deux hommes 
seulement se retinrent à la grande vergue qui resta flot- 
tante sur l'eau ; c'était un boucher de Eouen, nommé Bé- 
rauld, et un jeune homme de naissance plus relevée, ap- 
pelé Godefroi, fils de Gilbei-t de l'Aigle. 

Thomas, le patron de la Blanche-Xef, après avoir plon- 
gé une fois, revint à la sui'face de l'eau ; a^Dercevant les 
têtes des deux hommes qui tenaient la vergue : ''Et le 
fils du roi, leur dit-il, qu'est-il arrivé de lui ? — IL n'a point 
reparu, ni lui, ni son fi'ère, ni sa sœur, ni personne de 
leur compagnie. — Malheui^ à moi !" s'écria le fils d'Etien- 
ne, et il replongea volontairement. Cette nuit de décembre 
fut extrêmement fi'oide, et le plus déhcat des deux hom- 
mes qui sui'vivaient, perdant ses forces, lâcha le bois qui 
le soutenait et descendit au fond de la mer, en recom- 
mandant à Dieu son compagnon. Bérauld, le plus pauvre 
de tous les naufi^agés, dans son justaucoi-ps de peau de 
mouton, se soutint à la surface de leau; il fut le seul qui 
vit revenu^ je jour; despêcheiu's le recueillh'ent dans leurs 
barques; il survécut, et c'est de lui qu'on aj^prit les dé- 
tails de l'événement. 

(Histoire de la conquête d'Angleterre.) 



98 JOUFFROY. 

JOUFFEOY. 

(1796-1842.) 

Simon-Théodore Jouffkot, un des philosophes les plus distingués 
de l'école éclectique, naquit au village des Pontets. Au sortir de 
l'École normale, il fut nommé professeur suppléant de philosophie au 
collège Bourbon. Il devint ensuite professeur suppléant de l'histoire 
de la philosophie, et enfin professeur titulaire de philosophie à la 
Faculté des lettres. Il fut en outre membre de l'Institut, du Conseil 
de lïnstruction publique et de la Chambre des députés. 

Jouffiroy a pubhé la Traduction des œuvres philosophiques de Beid^ et 
ceUe des esquisses de philosophie morale parDagald-Stewart, un Cours 
de droit naturel, un Cours d'esthétique et deux volumes de Mélanges 
philosophiques. 

Son style, toujours naturel, facile, animé, quelquefois éloquent, a 
une pureté, une souplesse qu'on trouve dans bien peu d'ouvrages 
philosophiques. 

Cette vie, je l'ai en grande partie parcourue ; j'en con- 
nais les promesses, les réalités, les déceptions. Vous pour- 
riez me rappeler comment on l'imagine ; je veux vous 
dire comment on la trouve, non pour briser la fleur de 
vos nobles espérances (la vie est parfaitement bonne à 
qui en connaît le but), mais pour prévenir des méprises 
sur ce but même, et pour vous apprendre, en révélant ce 
qu'elle peut donner, ce que vous avez à lui demander et 
de quelle manière vous devez vous en servir. 

On la croit longue, jeunes élèves ; elle est très-courte : 
car la jeunesse n'en est que la lente préparation, et la 
vieillesse que la plus lente destruction. Dans sept à huit 
ans, vous aurez entrevu toutes les idées fécondes dont 
vous êtes capables, et il ne vous restera qu'une vingtaine 
d'années de véritable force pour les réaliser. Vingt années ! 
c'est-à-dire une éternité pour vous, et en réalité un 
moment ! Croyez-en ceux pour qui ces vingt années ne 
sont plus : elles passent comme une ombre, et il n'en 
reste que les œuvres dont on les a remplies. Apprenez 
donc le prix du temps, employez-le avec une infatigable, 
avec une jalouse activité. Vous aurez beau faire, ces an- 
nées qui se déroulent devant vous comme une perspective 



* Discours prononcé a la distribution des prix du collège Charlemagne, en 184=0. 



LA VIE. 99 

sans un n'accompliront jamais qu'une faible partie des 
pensées de votre jeunesse ; les autres demeureront des 
germes inutiles, sur lesquels le rapide été de la vie aura 
passé sans les faire éclore, et qui s'éteindront sans fruit 
dans les glaces de la vieillesse. 

Yotre âge se trompe encore d'une autre façon sur la 
vie : il j rêve le bonheur, et ce qu'il y rêve n'y est pas. 
Ce qui rend la jeunesse si belle et qui fait qu'on la re- 
grette quand eUe est passée, c'est cette double illusion 
qui recule l'horizon de la vie et qui la dore. Ces nobles 
instincts qui parlent en vous, et qui vont à des buts si 
hauts ; ces puissants désirs qui vous agitent et qui vous 
appellent, comment ne pas croire que Dieu les a mis en 
vous pour les contenter, et que cette promesse, la vie la 
tiendra ? Oui, c'est une promesse, c'est la promesse d'une 
grande et heureuse destinée, et toute l'attente qu'elle ex- 
cite en votre âme sera remplie ; mais si vous comptez 
qu'elle le sera en ce raonde, vous vous méprenez. Ce 
monde est borné, et les désirs de votre nature sont infinis. 
Quand chacun de vous saisirait à lui seul tous les biens 
qu'il contienf;, ces biens jetés dans cet abîme ne le com- 
bleraient pas ; et ces biens sont disputés, on n'en obtient 
une part qu'au prix d'une lutte ardente, et la fortune 
n'accorde pas toujours la meilleure au plus digne. Voilà 
ce que la vie nous apprend ; voilà ce qui l'attriste et la 
décourage ; voilà ce qui fait qu'on l'accuse, et avec elle 
la Providence qui nous l'a donnée. Aucune autre époque 
ne fut plus heureuse que la nôtre, aucune n'a ouvert plus 
libéralement à tous l'accès aux bonheurs de la vie, et 
cependant elle retentit de cette accusation ; on s'en prend 
à tout de n'être pas heureux, à Dieu et aux hommes, à la 
société et à ceux qui là gouvernent. Que votre voix ne 
se mêle pas un jour à cette folle accusation ; que votre 
âme ne tombe point à son tour dans ce misérable décou- 
ragement ; et pour cela, apprenez de bonne heure à voir 
la vie comme elle est, et à ne point lui demander ce 
qu'elle ne renferme pas. Ce n'est ni la Providence ni elle 
qui vous trompent ; c'est nous qui nous trompons sur les 
desseins de l'une et sur le but de l'autre. C'est en mécon- 
naissant ce but qa'on blasphème et qu'on est malheureux ; 
c'est en le comprenant ou en l'acceptant qu'on est homme. 
Écoutez-moi, et laissez-moi vous dire la vérité. 



100 JOUFFFvOY. 

Vous allez entrer dans le monde ; des mille routes qu'il 
ouvre à l'activité humaine, chacun de vous en prendra 
une. La carrière des uns sera brillante, celle des autres 
obscure et cachée. La condition et la fortune de vos pa- 
rents en décideront en grande partie. Que ceux qui au- 
ront la plus modeste part n'en murmurent point. D'un 
côté, la Providence est juste, et ce qui ne dépend point de 
nous ne saurait être un véritable bien ; de l'autre, la patrie 
vit du conj30urs et du travail de tous ses enfants, et dans 
la mécanique de la société, il n'y a point de ressort inutile. 
Entre le ministre qui gouverne l'État et l'artisan qui con- 
tribue à sa prospérité par le travail de ses mains, il n'y 
a qu'une différence, c'est que la fonction de l'un est plus 
importante que celle de l'autre ; mais, à les bien remplir, 
le mérite moral est le même. Que chacun de vous se con- 
tente donc de la part qui lui sera échue. Quelle que soit 
sa carrière, elle lui donnera une mission, des devoirs, une 
certaine somme de bien à produire. Ce sera là sa tâche ; 
qu'il la remplisse avec courage et énergie, honnêtement 
et fidèlement, et il aura fait dans sa position tout ce qu'il 
est donné à l'homme de faire. Qu'il la remplisse aussi 
sans envie contre ses émules. Vous ne serez pas seuls 
dans votre chemin ; vous y marcherez avec d'autres, ap- 
pelés par la Providence à poursuivre le même but. Dans 
ce concours de la vie, ils pourront vous surpasser par le 
talent ou devoir à la fortune un succès qui vous échap- 
pera. Ne leur en veuillez pas, et si vous avez fait de 
votre mieux ne vous en veuillez pas à vous-mêmes. Le 
succès n'est pas ce qui importe ; ce qui importe, c'est 
l'effort : c'est là ce qui dépend de l'homme, ce qui l'élève, 
ce qui le rend content de lui-même. L'accomplissement 
du devoir, voilà, jeunes élèves, et le véritable but de la 
vie et le véritable bien. Vous le reconnaissez à ce signe 
qu'il dépend uniquement de votre volonté de l'atteindre, 
et à cet autre qu'il est également à la portée de tous, du 
pauvre comme du riche, de l'ignorant comme du savant, 
du pâtre comme du roi^ et qu'il permet à Dieu de nous 
jeter tous tant que nous sommes dans la même balance, 
et de nous peser avec les mêmes poids. C'est à sa suite 
que se produit dans l'âme le seul vrai bonheur de ce 
monde, et le seul aussi qui soit également accessible à 
tous et proportionné pour chacun à son mérite, le con- 



101 



tentement de soi-même. Ainsi tout est juste, tout est 
cons.^quent, tout est bien ordonné dans la yie, quand on 
la comprend telle que Dieu Ta faite, quand on la restitue 
à sa vraie destination. 



DE SALVANDY. 
(1796—1856.) 



Narcisse-Achille de Salyandy, ne' à Condom, se fit connaître par 
la publication de plusieurs brochures politiques et remarquables par 
leur ardeur chevaleresque et patriotique. Après un voyage en Es- 
pagne il publia le roman d'Alonzo, œuvre estimable mais écrite d'un 
style un peu emphatique. Il fit paraître en 1829 son meilleur ouvra- 
ge, V Histoire de Pologne avant et sous le roi Jean Sohieski. L'Acade'mie 
qui avait déjà eu l'occasion de remarquer le talent tout particulier 
de l'auteur dans une série d'articles insérés au Journal des Débats^ 
l'appela en 1837. 

Nous eûmes bientôt grayi la rampe creusée dans le 
granit. Nous allions d'un pas rapide; nos poitrines soule- 
vées bondissaient d'un bonheur nouveau, celui de la liber- 
té et de la solitude. Qui ne sait à quel point c'est un bien 
réel de se sentir, par moment, séparés des hommes, d'être 
affranchis de leurs regards, d'échapper à leur puissance, 
de resjDirer en paix, tantôt pour nous recueillir, méditer, 
descendre en nous-mêmes, et appartenir tout entiers à 
nos ]3eiisées, tantôt pour contempler sans entraves les 
œuvres de la Providence, en jouir, et nous élever des 
choses visibles et périssables à leur auteur invisible et 
éternel? C'était une telle source d'impressions profondes 
que cet isolément absolu, la nuit, sui' une terre étrangère, 
sur celle-là en particulier, si dramatique et si rehgieuse ! 

Qu'on imagine quelque chose de plus saisissant que le 
tableau qui nous environnait: derrière nous, les plaines 
nues de la Castille, sans un murmure, sans un être vivant, 
sans un horizon qui marquât une limite à nos regards ; 
devant nous, ces bruits contraires : le Tage qu'on ne se 
lasse pas de voir et d'entendre, descendant, tombant, se 
précipitant avec mille mugissements et mille éclaii^s; plus 



102 



DE SALYANDY. 



loin, les hymnes retentissant de cette capitale découron- 
née et superbe, qui nous renvoyait tous les échos de ses 
danses, de ses cris, de ses tambourins, de ses chants en- 
thousiastes; enfin, la cité même déployant à nos yeux ses 
monuments échelonnés jusque dans le ciel, avec leurs 
tours, avec leurs flèches, leurs masses altières, plus solen- 
nelle à cette heure que jamais; et, au-dessus de nos têtes, 
suspendu avec majesté, ce disque brillant et tranquille 
qui semblait l'image de la paix sereine d'un autre séjour, 
et qui ne pâlissait de son éclat la voûte entière du ciel, 
que pour revêtir la terre d'un vaste et riche manteau 
d'argent. H y répandait, avec sa blanche clarté, ces om- 
bres immenses qui, dans les rochers, les édifices, les rem- 
parts, le vaste contour du fleuve et les inégalités de son 
lit, mêlaient partout leur mystère et leur grandeur aux 
grandeurs ineffables, aux ineffables mystères de la scène. 
Des mystères ! car tous étaient là, ceux de la foi, ceux de 
l'histoire, ceux de nos âmes émues et ravies ! 

Non, ma vie n'a pas connu de plus saisissant spectacle. 
 Venise même... et pourtant je ne veux pas prononcer 
entre ces deux cités, si différentes, si belles, si héroïques, 
si déchues toutes deux, et si imposantes. Venise a des 
merveilles incomparables ; elle laisse d'incomparables 
souvenirs. 

Je sais que parfois, dans ses belles nuits, la gondole 
glissant sur ses lagunes, à travers les splendeurs de ses 
monuments et de ses fastes, peut sembler poétique comme 
la Mythologie, en gravant dans l'âme des impressions inef- 
façables comme la réalité. 

L'étranger qui errera solitaire en vue du palais des 
doges, devant le lion de Saint-Marc, prêt, ce semble, à 
prendre son vol encore, aura quelque chose de nos sensa- 
tions de Tolède. 

Sa méditation sera tour à tour interrompue et charmée 
|)ar les coups de la rame frappant sur les eaux, et par le 
cri du gondolier vibrant dans les airs. Mais combien ici 
tout était plus grave et plus recueilli, en étant aussi ma- 
gnifique ! Combien j'aurais voulu pouvoir appeler au par- 
tage de nos jouissances tous ceux que j'aimais ! Il sem- 
blait que nous ne fussions pas de ce monde dont nous en- 
tendions tous les bruits, dont nous admirions toutes les 
beautés. Nous en étions séparés par l'abîme, et du reste 



L ANGE ET L ENFANT. 103 

de la terre par le désert. C'est ainsi que ceux qui ne sont 
plus, s'il leur appartient de s'intéresser encore aux choses 
d'ici-bas, assistent à nos agitations, à nos tumultes, à nos 
cliagrins cachés, à nos plaisirs éclatants et fragiles, réflé- 
chissant sur la vanité de nos joies, sur celle de nos peines 
bien souvent, mais s'y associant encore, émus et invisi- 
bles... 

Amis qui nous avez quittés, quelquefois avec la parure 
de la grâce et de la jeunesse, comme des images anticipées 
et charmantes de l'immortalité, quelquefois avec le cortè- 
ge des touchants et nobles souvenirs, quelquefois avec 
l'autorité des ans et des travaux, ombres chères et sa- 
crées que nous cherchons toujours sans les voir jamais, 
êtes-vous ainsi à nos côtés en ce moment, le regard et 
le cœur inchnés vers nous ? Et vous, amis de la terre, je 
ne demande pas si, à cette heure, vous pensez à nous en- 
core ? Vous nous avez oubliés ! Mais combien votre re- 
pos est loin de valoir celui que nos âmes trouvent dans 
ces contemplations ! 



KEBOUL. 

(1796—1864.) 

Jean Eeboul, le célèbre boulanger-poëte de Nîmes, s'est élevé à des 
accents d'une poésie qu'a reconnue et saluée, dans une Harmonie, la 
lyre de Lamartine. Appartenant a l'école des Méditations, Eeboul 
écrit et chante en français classique, avec pureté et harmonie. Outre 
ses Odes et ses Elégies, (qui n'a pas admiré celle de fAnge et l'Enfant?) 
on lui doit encore un volume de poésies fugitives et un poëme en dix 
chants : le Dernier jour du monde, dans lequel l'auteur s'élève à une 
grande hauteur de pensée et de style. 

I^'A-nge et l'I^nfant. 

Elégie. 

Un ange an radieux visage, 
Penché sur le bord d'un berceau, 
Semblait contempler son image, 
Comme dans l'ombre d'un ruisseau. 



104 



MIGNEIV 

Chfirmant enfant qui me ressemble, 1 

Disait-il, ail ! viens avec moi ; • I 

Yiens, nous serons heureux ensemble ; | 

La terre est indigne de toi. }j 

J 

Là, jamais entière aEégresse, 'î 

L'âme y souffre de ses plaisirs ; ..^ 

Les airs de joie ont leur tristesse, ; 

Et les voluptés leurs soupirs. j 

La crainte est de toates les fêtes, ''i 

Jamais un jour calme et serein 

Du choc des vents et des tempêtes 

N'a garanti le lendemain, ^ 

Eh quoi ! les chagiins, les alarmes ] 

Viendraient flétrir ton front si pur, ; 
Et dans l'amertume des larmes 

Se terniraient tes yeux d'azur. ; 

Non, non, dans les champs de l'espace ^ 

Avec moi tu vas t ^envoler ; j 

La Providence te fait grâce i 

Des jours que tu devais couler» j 

Que personne dans ta demeure 

N'obscurcisse ses vêtements ; ^ 

Qu'on accueille ta dernière heure * 

Ainsi que t^^s x^remiers moments ; ' 

Que les fronts y soient sans nuage ; î 

Que rien ny révèle un tombeau, \ 

Quand on est pur comme à ton âge ^ 

Le dernier jour est le plus beau. \ 

Et secouant ses blanches ailes, ^ 

L'ange à. ces mots a pris Fessor ? 

Vers les demeures éternelles !.., i 
Pauvre mère, ton fils est mort ! 

(Poésies diz^erses.) 



MIGNET. \ 

(179G.) i 

M. François- Auguste MiGNET, né à Aix, en Provence, se fit connaître | 

par un Cours d'histoire professé à TAthénée, par des articles de J 

journaux et par une Histoire de la Révolution française^ écrite à vingt- \ 



EXÉCUIION DE MARIE STUAET. 105 

huit ans. Ce livre se distingue par une fermeté' de jugement, un 
esprit de ge'néralisation, une vue de l'ensemble, des formes nettes et 
arrêtées qui ne sont pas toujours le partage de l'âge mûr. 

Depuis, M. Mignet à publié dès Notices historiques et des Mémoires 
sur des questions d'histoires^ une Histoire d'Antonio Férès, ministre de 
Philippe II; une Histoire des négociations relcdives à la succession 
d'Espagne, véritable histoire du règne de Louis XIY, un de ses 
meilleures ouvrages; une Histoire de Marie Stuart, une Histoire de 
V abdication et des deriiitres années de Charles- Quiiit. Tous ces ouvrages 
sont remarquables par la profondeur et l'exactitude du savoir, par 
une rare pénétration, par un style ferme et pur, quoique parfois 
compassé et symétrique, par une élégance virile, et, en général, par 
toutes les qualités d'un écrivain plus consommé qu'original. 

:E3s:ecTLtioii de MIarîe Stxiai't, 

Quand la lecture de la sentence fut achevée, Marie fit 
le signe de la croix. '' Loué soit Dieu, dit-elle, de la nou- 
velle que vous m'apportez. Je n'en pouvais recevoir une 
meilleure, puisqu'elle m'annonce le terme de mes misères." 
Se regardant comme une victime de la foi religieuse, elle 
ressentit la joie pure du martyre, en prit la douce sérénité, 
et en conserva jusqu'au bout le tranquille courage. Après 
que les deux comtes* furent sortis, Marie consola ses 
serviteurs, qui fondaient en larmes. Elle devança l'heure 
de son soux)er afin d'avoir toute la nuit pour écrire et pour 
prier. Â la fin de son repas, elle appela tous ses serviteurs, 
et, ayant versé du vin dans une coupe, elle en but à leur 
intention, et d'un air affectueux elle leur proposa de leur 
faire raison. Ils se mirent tous à genoux, et, les larmes aux 
yeux, répondirent à son toast avec une douloureuse effu- 
sion, lui demandant pardon des offenses qu'ils pouvaient 
avoir commises contre elle. Elle les exhorta à demeurer 
fermes dans la religion catholique. Elle se retira ensuite à 
part et écrivit de sa main, pendant plusieurs heures, des 
lettres et son testament, dont elle fit le duc de Guise prin- 
cipal exécuteur. Quand elle eut fini d'écrire, il était près de 
deux heures du matin. Elle mit dans un coffre son testa- 
ment et ses lettres ouvertes, en disant qu'elle ne voulait 
plus s'occuper des affaires de ce monde et ne devait songer 
qu'à paraître devant Dieu. Elle chercha dans la Vie des 
Saints, que ses filles avaient coutume de lui lire tous les 
soirs, un grand coupable à qui Dieu eût pardonné. Elle 



* Les comtes de Shre-wsbiuy et de Eeiit, 



106 MIGNET. 

s'arrêta à la touchante histoire du bon larron, qui lui sembla 
le plus rassurant exemple de la confiance humaine et de 
la clémence divine. 

Se sentant un peu fatiguée et Youlant conserver ou 
reprendre ses forces pour le dernier moment, elle se mit 
au lit. Ses femmes continuaient à prier et pendant ce 
dernier repos de son corps, bien que ses yeux fussent 
fermés, on voyait au léger mouvement de ses lèvres, et à 
une sorte de ravissement répandu sur son visage, qu'elle 
s'adressait à Celui en qui seul reposaient maintenant ses 
espérances. Au point du jour, elle se leva et dit qu'elle 
n'avait plus que deux heures à vivre. Elle choisit un de 
ses mouchoirs à frange d'or pour servir à lui bander les 
yeux sur l'échafaud, et s'habilla avec une sévère magni- 
ficence. 

Après ces derniers soins accordés aux souvenirs terres- 
tres, elle se rendit dans son oratoire. Elle s'agenouilla 
devant l'autel, et lut, avec une grande ferveur, les prières 
des agonisants. Avant qu'elle les eût achevées, on vint 
heurter à la porte. Le shérif entra une bague cte blanche 
à la main, s'avança jusqu'auprès de Marie, qui n'avait pas 
détourné la tête, et ne lui dit que ces mots : " Madame, 
les lords vous attendent; et m'ont envoyé vers vous. — 
Oui, répondit Marie en se levant; allons! Au moment où 
elle partait, Bourgouin lui donna le crucifix d'ivoire qui 
était sur l'autel; elle le baisa, et le fit porter devant elle. 
Comme elle ne pouvait se soutenir toute seule, à cause 
de la faiblesse de ses jambes, elle marcha appuyée sur 
deux des siens, jusqu'à l'extrémité de ses appartements. 
Qaand on fut sur l'escalier où les comtes de Shrewsbury 
et de Kent attendaient Marie Stuart, et par où elle devait 
descendre dans la salle basse, au fond de laquelle avait 
été dressé l'échafaud, on refusa à ces gens la consolation de 
l'accompagner plus longtemps. Malgré leurs supplications 
et leurs gémissements, on les sépara d'elle, non sans peine, 
car ils s'étaient jetés à ses pieds, baisaient ses mains, 
s'attachaient à sa robe, et ne voulaient pas la quitter. 

Lorsqu'on les eut éloignés, elle se remit en marche, d'un 
air noble et doux, le crucifix d'une main et un liYre 
d'Heures de l'autre, revêtue du costume de veuve qu'elle 
portait les jours de grande solennité. Elle avait la dignité 
d'une reine et le paisible recueillement d'une chrétienne. 



EXÉCUTION DE MARIE STUART. 107 

L'écliafaud avait été dressé dans la salle basse du château 
de Fotheringay. Il avait deuz pieds et demi de hauteur et 
douze pieds carrés d'étendue. Û était couvert de frise noire 
d'Angleterre, ainsi que le siège, le coussin et le billot où 
Marie devait s'asseoir, s'agenouiller et recevoir le coup 
fatal. Elle prit place sur ce siège lugubre sans changer de 
couleur, et sans rien perdre de sa grâce et de sa majesté 
accoutumées, ayant à sa droite les comtes de Shrewsbury 
et de Kent assis, à sa gauche le shérif debout, en face les 
deux bourreaux; à peu de distance, le long du mur, ses 
serviteurs; et, dans le reste de la salle, retenus par une 
barrière que Paulet gardait avec ses soldats, environ deux 
cents gentlemen et habitants du voisinage, admis dans le 
château, dont on avait fermé les portes. Eobert Beale lut 
alors la sentence, que Marie écouta en silence, et si profon- 
dément recueillie en elle-même, qu'elle semblait étrangère 
à tout ce qui se passait. 

Après quelques paroles données à sa justification, elle 
se mit à prier. 

Le docteur Flechter se mit à lire la prière des morts 
selon le rit anglican, tandis que Marie récitait en latin les 
psaumes de la pénitence et de la miséricorde, et embrassait 
avec ferveur son crucifix. " Madame, lui dit durement le 
comte de Kent, il vous sert peu d'avoir à la main cette 
image du Christ, si vous ne l'avez gxavée dans le cœur. — 
n est mal aisé, lui répondit-elle, de l'avoir en la main sans 
que le cœur en soit touché, et rien ne sied mieux au chré- 
tien qui va mourir que l'image de son Rédempteur." 

Lorsqu'elle eut achevé à genoux les psaumes, elle 
s'adressa à Dieu en anglais, et le supplia de donner la paix 
au monde, la vraie religion à l'Angleterre, la constance à 
tous les persécutés et de lui accorder à elle-même l'assis- 
tance de sa grâce et les clartés de l'Es^orit-Saint à cette 
heure suprême. Sa piété était si vive, son effusion si tou- 
chante, son courage si admirable, qu'elle arrachait les 
larmes à tous les assistants. La prière finie, elle se releva. 
Le terrible moment était arrivé, et le bourreau s'ap23rocha 
d'elle x^our l'aider à se dépouiller d'une partie de ses 
vêtements; mais elle l'écarta et dit en souriant qu'elle 
n'avait jamais eu de pareil valet de chambre. Ses femmes, 
qui étaient restées à genoux, au pied de l'échafaud, lui 
rendirent ce triste et dernier office en pleurant. 



108 MIGNET. 

"Loin de pleurer, réjouissez-YOUs, leur disait-elle, je 
suis bienheureuse de sortir de ce monde et pour une si 
bonne cause." Elle déposa son manteau, ôta son voile, et 
ne conserva qu'une jupe de taffetas velouté rouge. Elle 
s'assit alors sur son siège et donna sa bénédiction à tous 
ses serviteurs, qui pleuraient. Le bourreau lui demanda 
pardon à genoux. Elle répondit qu'elle l'accordait à tout 
le monde. Elle embrassa ses femmes, les bénit en faisant 
le signe de la croix sur elles, et, après qu'une d'elles lui eut 
bandé les yeux, elle leur ordonna de s'éloigner, ce qu'elles 
firent en sanglotant. 

En même temps, elle se jeta à genoux d'un grand 
courage, et, tenant toujours le crucifix entre ses mains, 
elle tendit le cou au bourreau. 

Elle disait à baute voix et avec le sentiment de la plus 
ardente confiance: "Mon Dieu, j'ai espéré en vous, je 
remets mon âme entre vos mains." 

Elle croyait qu'on l'exécuterait comme en France, dans 
une attitude droite et avec le glaive. Les deux maîtres 
des hautes œuvres"^ l'avertirent de son erreur et l'aidèrent 
à poser sa tête sur le billot, sans qu'elle cessa de prier. 

L'attendrissement était universel à la vue de cette 
lamentable fortune, de cet héroïque courage, de cette 
admirable douceur. Le bourreau lui-même était ému et 
la frappa d'une main mal assurée. La hache, au lieu 
d'atteindre le cou, tomba sur le derrière de la tête et la 
blessa, sans qu'elle proférât une plainte. Au second coup 
seulement, le bourreau lui abattit la tête, qu'il montra en 
disant : " Dieu sauve la reine Elizabeth !.. — Ainsi périssent 
tous ses ennemis !" ajouta le docteur Elechter. Une seule 
voix se fit entendre après la sienne, et dit : Amen ! C'était 
celle du sombre comte de Kent. 

Un drap noir fut jeté sur ses restes. Les deux comtes 
ne laissèrent point, selon l'usage, au bourreau, la croix 
d'or qu'elle avait à son cou, les chapelets qui pendaient à 
sa ceinture, ni les vêtements qu'elle portaient avant de 
mourir, de peur que, rachetées par ses serviteurs, ces 
dépouilles chères et vénérées ne fussent transformées en 
reliques. Ils les brûlèrent. Au moment où on releva le 
corps pour le transporter dans la chambre de cérémonie 

* Bourreaux. 



CHATEATJBRTANB ET MADAME DE STAEIi. 109 

du château, afin de Vj embaumer, on aperçut le petit 
chien favori de Marie, qui s'était glissé sous le manteau, 
entre la tête et le cou de sa maîtresse morte. Une voulait 
jDas quitter cette place sanglante, et il fallut l'en arracher. 



VINEî. 

(1797-1847.; 

Alexandre Vinet, moraliste et critique e'minent, naquit au village 
de Crassier, dans le canton de Vaud. Ses études termine'es, il entra 
dans l'état ecclésiastique et se voua à l'enseignement. Il professa la 
littérature française à l'université de Baie, puis à celle de Lausanne. 
Une grande partie de ses travaux littéraires a été publiée dans le jour- 
nal le Semeur. On pourrait lui appliquer ce qu'il a dit du critique Dô- 
lalot, à qui il est bien supérieur : " C'était un homme d'un goût exquis, 
dont la critique était à la fois de la philosophie et du sentiment, pas- 
sionné avec intelligence pour le beau antiqae et pour le beau chrétien , 
d'une sévérité courageuse, parce que l'intention en était pure, libre 
d'esprit de coterie et d'esprit de contradiction." Malgré sa passion 
pour l'art, Yinet se montre encore plus occupé des idées morales et 
chrétiennes que des idées purement littéraires ; il recherchait le bon 
avant de songer au beau. 

Vinet a laissé une Chrestomathie française, recueil de morceaux en 
prose et en vers, précédée d'un excellent précis de la littérature fran- 
çaise ; des Études sur Pascal; une Histoire de la Liiiérature française 
au xvme siècle ; des Études sur la Littérature française an xixe siècle ; 
des Kssais de philosophie moraJe et religieuse ; des Discours religieux ; 
des Études évangéliques ; des Écrits polémiques, tous dictés par l'esprit 
de justice et de charité. 

OJbLateaxiT^riaiid. et maclaine de Staël. 

n me semble qu'on reconnaît chez M. de Chateaubriand 
un esprit étendu, mais plus juste cependant et plus so- 
lide qu'étendu. Ceux qui lui ont refusé la justesse n'ont 
pas pris garde que les erreurs de son jugement tiennent 
iDien moins à un travers de l'esprit qu'à l'incomplet de ses 
systèmes et à la grandeur de son imagination : le fond de 
l'esprit, pour ainsi parler, demeure excellent ; il a du 
Voltaire dans la vivacité de son bon sens. Il possède une 
rare intelligence, qui n'a peut-être d'autres bornes que 
ses répugnances ; mais cette intelligence n'est pas du gé- 



110 VINET. 

nie ; M. de Chateaubriand n'est pas créateur en fait de 
pensée, et il ne paraît pas probable qu'aucune de ces 
grandes idées sur lesquelles, de siècle en siècle, vivent les 
sociétés humaines doive porter sa marque et son nom. 
Il a l'imagination noble et magnifique, plutôt que puis- 
sante et féconde. Elle se plaît aux vastes perspectives, soit 
dans le temps, soit dans l'espace : mais elle est précise 
dans la grandeur ; elle s'apphque aux faits particuliers, 
au concert, à l'histoire, dans tous les sens du mot ; elle 
se nourrit de souvenirs et de réalités. 

Madame de Staël a peut-être plus d'esprit que M. de 
Chateaubriand, mais elle en a quelquefois plus qu'elle n'en 
peut porter : l'érudition de M. de Chateaubriand lui aide 
a porter le sien. Tout ce qu'il reproduit a une forme ar- 
rêtée et vit par le détail ; il n'en est pas ainsi de madame 
de Staël, qui ne connaît à fond que l'âme et les relations 
sociales. Madame de Staël enlève d'un regard les con- 
tours de chaque fait, M. de Chateaubriand le détache 
soigneusement du sol ; elle médite, il étudie ; il compte 
les hvres pour beaucoup ; elle, au contraire, pour peu de 
chose. Ce dédain du particulier et du concret ne fait pas 
les artistes : aussi l'auteur de Corinne l'est-elie beaucoup 
moins que l'auteur des Martyrs ; mais, si elle a moins 
enchanté l'imagination, elle a exercé sur les esprits une 
action plus profonde et plus décisive. Elle a semé plus 
d'idées, elle a, dans ce qui est, dans ce qui se passe sous 
nos yeux, une part plus grande à réclamer. La vie hu- 
maine les a tous deux étonnés, comme elle étonne tous 
les esprits au-dessus du vulgaire ; mais l'étonnement de 
madame de Staël a été plus profond, plus sérieux ; son 
regard a pénétré plus avant, et par là même, chose éton- 
nante, la femme philosophe a fini par mieux comprendre 
la religion que celui qu'on pourrait appeler le défenseur 
en titre et le lauréat du christianisme. 

Tous deux, en litérature, ont poussé leurs contempo- 
rains dans des voies nouvelles ; mais elle dans un sens 
plus général, M. de Chateaubriand dans une direction 
plus nationale, plus française ; l'une est plus allemande, 
l'autre est plus latin ; l'une est trop étrangère au senti- 
ment de l'antiquité, l'autre, parmi les écrivains de son 
temps, est le plus touché et le plus intelligent de la beauté 
antique. Madame de Staël enfin est trop dominée par sa 



CHATEAUBRL\N'D ET MADAME DE STAËL. H^ 

sensibilité, et met trop en tontes choses tonte son âme 
ponr être librement artiste ; M. de Chateanbriand, doué 
de pins d'imagination que de sensibilité, est poni^vn de 
Tnne et de Tantre dans des proportions singulièrement 
favorables aux exigences de l'art. 

Tous deux ont innové en fait de langage : leurs ou- 
vrages sont les origines de la langue que nous parlons ; 
ils sont tous deux pour nous comme une jeune antiquité; 
mais les innovations de madame de Staël répondent 
mieux aux b*esoins de la pensée et du sentiment, celles de 
M. de Chateaubriand aux vœux de l'imagination. La lan- 
gue de madame de Staël n'est pas aussi simple qu'elle est 
vraie ; celle de M. de Chateaubriand, avec un plus grand 
air de simphcité, a quelque chose de plus factice et de 
plus prémédité ; sa parole est arrangée avec un art 
infini, mais elle est arrangée, et toutefois elle ne man- 
que pas de vérité subjective, l'auteur étant un ou s'étant 
fait un avec son langage. H a réveillé, vivifié les mots 
par des acceptions nouvelles, par des combinaisons 
imprévues, dont le motif, pour l'ordinaire, est plein de 
poésie : il a consacré la simplicité des tours, l'aisance et 
le naturel des mouvements ; c'est par les mots surtout 
qu'il exerce du prestige ; nul n'en a de plus beaux, et 
souvent une familiarité de bon goût relève à propos le 
grandiose et la fierté des images. J'ai parlé ailleurs de 
chevalerie ; cette langue qu'il a trouvée est, par excel- 
lence, la langue de l'antique honneui', et l'on sent qu'elle 
siérait dans la bouche des preux. 

A considérer dans ses rapports avec les sons la langue 
de M. de Chateaubriand, c'est une mélodie un peu vagae, 
mais ravissante, dont il semble avoir recueilli les modu- 
lations principales au bord mélancolique des mers et dans 
les clairières des vieilles forêts. La prose ni ]3eut-être les 
vers n'avaient point jusqu'alors tant ressemblé à la mu- 
sique ; il j avait du moins peu d'exemples d'une si suave 
harmonie, et certains effets pouvaient passer poui^ en- 
tièrement nouveaux. 

On a trop joui de cette harmonie pour oser dire, comme 
on l'aurait dû peut-être, qu'elle est quelquefois un peu 
trop marquée ; on a moins épargné le luxe et la bizarre- 
rie des images donc plusieurs, soit que l'auteur les ait 
dès lors supprimées ou maintenues, sont encore aujour- 



^J2 VIGNY. 

d'hui citées comme de vraies énormités ; mais il est bon 
de dire qu'elles sont toutes empruntées à ses premiers 
ouvrages et qu'il a porté aussi sur ce point comme sur 
les autres cet amour de la perfection, ce soin du détail 
qui le distingue noblement à une époque dé fécondité né- 
gligente et de littérature facile. 

{Littérature au XIXe siècle,) 



DE VIGNY. 
(1797—1863.) 



Alfred- Victor de Vigny, ne' à Loches, suivit d'abord la carrière des | 

armes, mais de'senchante' bientôt du me'tier de soldat donna sa ; 

démission et se livra tout entier aux lettres. Ses œuvres poétiques ■ 

sont de toutes ses productions les plus pures et les plus remarquables; i 

on relira toujours avec plaisir Êloa, et ses poëmes antiques. Son i 

drame GhatUrton joué au Théâtre-Français, réussit avec éclat en 1835, ; 

mais ne s'est pas maintenu au répertoire. Cinq-Mars, son premier J 

roman, qu'il jpublia en 1826, eut un succès européen, mais ne peut I 

être comparé au point de vue de l'exécution à son livre intitulé \ 

Servitude et Grandeur militaire, qui fut accueilli d'abord avec moins de : 
faveur, mais qui restera comme un de ses plus beaux titres de gloire. 
De Vigny a laissé un volume de poésies inédits sous le titre: les 

Destinées, qui a été publié en 1866. ^ 

X^e Oor. 

J'aime Je son du cor, le soir, au fond des bois, ; 

Soit qu'il chante les pleurs de la biche ans abois, ] 

Ou l'adieu du chasseur que l'écho feible accueille, ; 

Et que le vent du nord porte de feuille en feuiUe. \ 

Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, 

J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré! l 

Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques ; 

Qui précMaient la mort des Paladins antiques. ■ 

O montagnes d'azur! ô pays adoré! \ 

E-ocs de la Frazona, cirque du Marboré, i 

Cascades qui tombez des neiges entraînées, ! 

Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées; ; 

Monts gelés et âenris, trônes des deux saisons, | 

Dont le front est de glace et le pied de gazons! ''^ 

C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre I 
Les airs lointains d'un Cor mélancolique et tendre. 



l'escaliee de lis a CHAMBOED. 113 

Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, 
De cette voix d'airain fait retentir la nuit; 
A ses chants cadencés autour de lui se mêle 
L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle. 

Une biche attentive, au lieu de se cacher, 
Se suspend immobile au sommet du rocher, 
Et la cascade unit, dans une chute immense, 
Son éternelle plainte au chant de la romance. 

Ames des Chevaliers, revenez-vous encor ? 
Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ? 
Ronce vaux! Roncevaux! dans ta sombre vallée 
li'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée! 

À quatre lieues de Blois, à une lieue de la Loire, dans 
une petite vallée fort basse, entre des marais fangeux et 
un bois de grands chênes, loin de toutes . les routes, on 
rencontre tout à coup un château royal ou plutôt magi- 
que. On dirait que, contraint par quelque lampe merveil- 
leuse, un génie de l'Orient Ta enlevé pendant une des 
mille et une nuits, et Ta dérobé au pays du soleil, pour 
le cacher dans ceux du brouillard avec les amours d'un 
beau prince. Ce palais est enfoui comme un trésor; mais, 
à ces dômes bleus, à ces élégants minarets, arrondis sur de 
larges murs ou élancés dans l'air, à ces longues terrasses 
qui dominent les bois, à ces flèches légères que le vent 
balance, à ces croissants entrelacés partout sur les colon- 
nades, on se croirait dans les royaumes de Bagdad ou de 
Cachemire, si les murs noircis, leurs tapis de mousse et 
de lierre, et la couleur pâle et mélancolique du ciel n'attes- 
taient un pays pluvieux. Ce fut bien un génie qui éleva 
ces bâtiments, mais il vint d'Italie et se nommait le 
Primatice; ce fut bien un beau prince dont les amours 
s'y cachèrent, mais il était roi, et se nommait François I®^. 
Sa salamandre y jette ses flammes partout ; elle étincelle 
mille fois sur les voûtes, comme feraient les étoiles d'un 
ciel d'azur; elle soutient les chapiteaux avec sa couronne 
ardente; elle colore les vitraux de ses feux ; elle serpente 
avec les escaliers secrets, et, partout, semble dévorer de 
ses regards flamboyants, les triples croissants d'une Diane 
mystérieuse, deux fois déesse et deux fois adorée dans 
ces bois voluptueux. 



114 



SAINTINE. 



Mais la basa de cet étrange monument est, comme lui. 
pleine d'élégance et de mystère : c'est nn double escalier 
qu' s'élève en deux spirales, entrelacées depuis les fonde- 
ments les plus lointains de l'édifice, jusqu'au-dessus des 
plus hauts clochers, et se termine par une lanterne ou 
cabinet à jour couronnée d'une fleur de lis colossale, 
aperçue de bien loin ; deux hommes peuvent y monter 
en même temps sans se voir. 

Cet escalier lui seul semble un petit temple isolé ; 
comme nos églises, il est soutenu et protégé par les arca- 
des de ses ailes minces et transparentes, et pour ainsi dire 
brodées à jour. On croirait que la pierre docile s'est 
ployée sous le doigt de l'architecte; elle paraît, si l'on 
peut dire, pétrie selon les caprices de son imagination. 
On conçoit a peine comment les plans en furent tracés, 
et dans quels termes les ordres forent expliqués aux ou- 
vriers; cela semble une pensée fugitive, une rêverie brillan- 
te, qui aurait pris tout à coup un corps durable, un 
songe réahsé. ( Cinq-Mars. ) 



SAÎNTÎNE. 
(1797—1865.) 

Josepli-Xavier-BoNiPACE, né à Paris, a publié ses romans et ses 
poésies sous le pseudonyme de Saintine, et la plupart de ses comé- 
dies et de ses vaudevilles sous son prénom de Xavier. E fut deux fois 
couronné dans les concours de poésie de l'Académie française. Dans 
les genres élevés, dans l'ode, dans le poëme, Saintine laisse souvent 
à désirer plus de charme et d'inspiration ; mais dans l'épitre et dans 
la poésie légère, il se montre souvent avec éclat, avec une grâce et un 
abandon pleins de cliarmes. Il a écrit quelques romans, dont Piccîola 
est regardé comme le i)lus gracieux, et un grand nombre de pièces 
de théâtre. 

ZELi'Insecte. 

Dans ce moment, quelque chose qui tournoyait au-des- 
sus de leur tête vint s'abattre tout à coup devant eux sur 
le feuillage de la plante. C'était un insecte verdâtre, un 



l'insecte. 115 

beau carabe brodé, à bandes blancbes et ondulées, à cor- 
selet étroit. 

" Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction 
qui nous arrive. Eévélez-moi encore quelque-uns des 
merveilles de Dieu !" 

Girbardi s'empara de l'insecte avec certaines précau- 
tions, l'examina, sembla réflécbir; puis soudain ses traits 
se contractèrent comme de l'espoir du triomphe ! On eût 
dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument irrésis- 
tible; et reprenant d'abord son ton professoral, mais 
l'exaltant peu à peu à mesure que le motif secret de la 
leçon perçait dans ses discours : 

" Moi, Vattrapeur de mouches, dit-il avec une apparente 
bonhomie, je dois, je le vois bien, me renfermer dans les 
attributions de mes modestes études. Je ne suis point un 
savant ! 

— L'esprit le plus éclairé, le mieux armé de science, 
répondit Charnej, aperçoit rapidement les bornes de ses 
ressources et de sa force, quand il veut pénétrer trop 
avant dans les choses mystérieuses d'ici-bas. Le génie 
lui-même s'y use, s'y brise avant d'en avoir pu faire jaillir 
la lumière vraie ! 

— Nous autres ignorants, reprit le vieillard, nous allons 
au but par le chemin le plus facile et le plus court : nous 
ouvrons simplement les yeux, et Dieu se révèle à nous 
dans la sublimité de ses ouvrages. 

— Sur ce point, nous sommes d'accord, dit Charney. 

— Poursuivons donc notre route ! Un brin d'herbe a 
suffi pour vous faire comprendre cette intelhgence qui 
gouverne le monde ; un papillon vous a fait entrevoir la 
loi de l'harmonie universelle ; maintenant ce joli carabe, 
qui a la vie et le mouvement aussi, et dont l'organisation 
est même supérieure à celle du papillon, nous conduira 
peut-être plus loin. Vous n'avez encore lu qu'une page 
du Hvre immense de la nature ; je vais retourner le feuil- 
let." 

Charney se rapprocha de lui, et d'un air très-attention- 
né examina à son tour l'insecte que le vieillard lui mon- 
trait. 

"Vous voyez ce petit être ; avec la puissance de 
créer, tout le génie humaine ne pourrait rien ajou- 
ter à son oro'anisation, tant elle est bien calculée selon 



116 SAINTINE. 

ses besoins et le but qui lui a été assigné. H a 
des ailes pour se transporter d'un endroit à l'autre, 
des élytres par dessus ses ailes, pour les protéger 
et se défendre lui-même de rapproche des corps 
durs; il a de plus la poitrine recouverte d'une cuirasse, 
les yeux d'un réseau de mailles, pour que l'épine d'un 
églantier ou l'aiguillon d'un ennemi ne puisse lui ravir la 
lumière. H a des antennes pour interroger les obstacles qui 
se présentent; vivant de chasse, il a des pieds rapides pour 
atteindre sa proie, des mandibules de fer pour la dévorer, 
pour creuser la terre, s'y faire un logement, y déposer 
son butin ou sa ponte. Si un adversaire plus fort que lui 
l'attaque, il tient en réserve une liqueur acre et corrosive 
qui saura bien l'éloigner. Un instinct inné lui a dès l'a- 
bord indiqué les moyens de pourvoir à sa nourriture, de 
se construire une habitation, de faire usage de ses instru- 
ments et de ses armes ! Et ne croyez pas que les autres 
insectes soient moins favorisés que lui. Tous ont eu leur 
part dans cette magnifique distribution des dons de la 
nature ! L'imagination s'effraye en embrassant la variété, 
la multipKcité des moyens employés par la Providence 
pour assurer l'existence et la durée de ces races infimes ! 
Maintenant, comparons, et vous verrez que cette frêle 
créature que voilà suffit au besoin pour établir la ligne 
immense de démarcation qui sépare l'homme de la brute! 
" L'homme a été jeté nu sur la terre, faible, incapable 
de voler comme l'oiseau, de courir comme le cerf, de 
ramper comme le serpent ! sans moyens de défense au 
milieu d'ennemis terribles, armés de griffes et de dards ; 
sans moyens pour braver l'intempérie des saisons, au mi- 
lieu d'animaux couverts de toisons, d'écaillés, de fourru- 
res; sans abris, quand chacun avait sa tanière, son ter- 
rier, sa carapace, sa coquille ; sans armes, quand tout se 
montrait armé autour de lui et contre lui ! Eh bien ! il a 
été demander au lion sa caverne pour se loger, et le lion 
s'est retiré devant son regard ; il a ravi à l'ours sa dé- 
X30uille, et ce fut là son premier vêtement ; il a arraché sa 
corne au taureau, et ce fut là sa première coupe ; puis il 
a fouillé le sol jusque dans ses entrailles, afin d'y chercher 
les instruments de sa force future ; d'une côte, d'un nerf 
et d'un roseau, il s'est fait des armes; et l'aigle, qui d'a- 
bord, en voyant sa faiblesse et sa nudité, s'apprêtait à 



l'insecte. 117 

saisir sa proie, frappé au milieu des airs, est tombé mort 
à ses pieds, seulement pour lui fournir une plume, comme 
ornement à sa coiffure ! 

"Parmi les animaux, en est-il un, un seul, qui eiit pu 
vivre et se conserver à de telles conditions ? Isolons pour 
un instant l'ouvrier de son œuvre ; séparons Dieu de la 
nature ! Eh bien ! la nature a tout fait pour cet insecte, 
et rien pour l'homme! C'est que l'homme devait être le pro- 
duit de l'intelligence, bien plus que celui de la matière; 
et Dieu, en lui octroyant ce don céleste, ce jet de lumière 
parti du foyer divin, le créa faible et misérable, pour qu'il 
eût à en faire usage, pour qu'il fût contraint de trouver 
en lui-même les éléments de sa grandeur ! 

— Mais, mon ami, interrompit Charney, qu'a donc de 
si précieux cette faculté, soi-disant divine, dévolue à no- 
tre espèce ? Supérieurs aux animaux sous tant de rap- 
ports, nous leurs sommes inférieurs sous bien d'autres; 
et cet insecte lui-même, dont vous venez de me détailler 
les merveilles, n'est-il pas digne d'exciter notre envie et 
de faire naître en nous plutôt un sentiment d'humilité 
qu'un sentiment d'orgueil? 

— Non ! car les animaux, dans leurs opérations essen- 
tielles, n'ont jamais varié. Tels ils sont, tels ils ont tou- 
jours été; ce qu'ils savent, ils l'ont toujours su. S'ils sont 
nés parfaits, c'est qu'il ne peut y avoir progrès chez eux. 
Ils ne vivent point de leur propre mouvement, mais de 
celui que leur a donné le Créateur. Ainsi depuis le com- 
mencement du monde, les castors ont bâti leurs cabanes 
sur le même plan; les chenilles et les araignées ont filé et 
tissé leurs coques et leurs toiles d'après les mêmes for- 
mes; les alvéoles des abeilles ont toujours formé l'hexa- 
gone régulier; et les fourmis-lions ont de tout temps tracé 
sans compas des cercles et des volutes. Le caractère de 
leur industrie, c'est l'uniformité, la régularité; celui de 
l'industrie humaine, c'est la diversité, car elle vient d'une 
pensée libre et créatrice aussi. Jugez maintenant ! De 
tous les êtres créés, l'homme seul a la réflexion, l'inven- 
tion, l'idée du devoir et des causes occultes, la contem- 
plation, l'enthousiasme, l'amour ! Seul il se détermine par 
le raisonnement et non par l'instinct; seul il peut en- 
trevoir l'univers dans son ensemble; seul il a la prévision 
d'un autre monde; seul il sait la vie et la mort! 



11« SAINTINE. 

— Sans doute, dit Charney ; mais, encore une fois, ce 
qui le distingue des animaux est-il donc tant à son avan- 
tage ? Pourquoi Dieu nous a-t-il donné une raison qui 
nous égare, une science qui nous trompe? Avec notre 
haute intelligence, nous nous faisons souvent pitié à 
nous-mêmes ! Pourquoi le seul être privilégié est-il aussi 
le seul sujet à Terreur ? Pourquoi n'avons-nous pas Tin- 
stinct des animaux, ou les animaux notre raison ? 

— C'est qu'ils n'ont pas été créés pour la même fin. 
Dieu n'attend pas d'eux des vertus. Accordez-leur la rai- 
son, la liberté du choix dans leurs demeures et dans leur 
nourriture, et vous rompez à l'instant l'équilibre du mon- 
de. Le Créateur a voulu que la surface de ce globe, et 
même ses profondeurs, fussent remplis d'êtres animés, 
que la vie j fût partout. Et, en effet, dans les plaines, 
dans les vallées, dans les forêts, depuis le sommet des 
montagnes jusque dans les abîmes, sur les arbres comme 
sur les rochers, dans les mers, les lacs, les fleuves, les 
ruisseaux, sur leurs bords comme dans leurs lits, dans 
les sables comme dans les marais, dans tous les climats, 
sous toutes les latitudes, d'un pôle à l'autre, tout est peu- 
plé, tout se meut avec harmonie, avec ensemble. Au fond 
des déserts comme derrière un fétu de paille, le lion et la 
fourmi sont au poste qui leur a été assigné. Chacun a sa 
part, chacun a sa place marquée d'avance ; chacun y 
tourne dans son cercle providentiel; chacun y est enchaî- 
né dans ses limites : car il fallait que toutes les cases de 
cet immense échiquier fussent remjolies: elles le sont; nul 
ne peut sortir de la sienne sans mourir. L'homme seul 
va partout et vit partout ! Il traverse les océans et les dé- 
serts; il plante sa tente dans les sables, ou construit ses 
palais au bords des lacs; il habite au milieu des neiges de 
nos Alpes, comme sous les feux du tropique ; il a le monde 
pour prison ! 

— Mais si ce monde est gouverné par Dieu, dit Char- 
ney, pourquoi tant de crimes au sein des sociétés humai- 
nes, et de désastres dans la nature ? J'admire avec vous 
la sublime distribution des êtres créés; ma raison se con- 
fond devant cet ensemble saisissant ; mais quand mes 
yeux se reportent vers l'homme... 

— Mon ami, interrompit le sage, n'accusez Dieu ni des 
erreiu's de l'homme, ni des éruptions du volcan: il a im- 



l'insecte. 119 

posé à la matière des lois éternelles, et son œuvi-e s'ac- 
complit sans qu'il ait à s'inquiéter si un vaisseau sombre 
au milieu de la tempête, ou si une viLe disparaît sous les 
secousses du soi. Qu'importent à lui quelques existences de 
plus ou de moins ? Croit-il donc à la mort ? Non ; mais à 
notre âme il a laissé le soin de se régler elle-même, et ce 
qui le prouve, c'est l'indépendance de nos passions. Je 
vous ai montré les animaux obéissants tous à l'instinct qui 
les conduit, n'ayant que des tendances aveugles, ne pos- 
sédant que des qualités inhérentes à leurs espèces : l'hom- 
me seul fait ses vertus et ses vices; seul il a le libre arbi- 
tre, car pour lui seul cette terre est une terre d'épreuves. 
L'arbre du bien, que nous cultivons ici-bas avec tant d'ef- 
forts, ne fleurira pour nous que dans le ciel. Oh! ne pensez 
pas que Dieu puisse changer le cœur du méchant sans le 
faire ! qu'il puisse laisser le juste dans sa douleur sans 
lui réserver une récompense ! Qu'aurait-il donc voulu en 
nous créant ? Si nous devions, dès ce monde, recevoir le 
prix dû à nos vertus ou à nos forfaits, toutes les prospéri- 
tés seraient honorables, et un coup de foudre serait une 
mort infamante!" Picciola,) 



.THIERS. 
(1797.) 

Lonis-AdolpLie Thises, naqnit à Marseille. Célèbre comme homme 
d'État, comme orateur et comme historien, il doit a ses travaux litté- 
raires sa gloire la plus solide et la plus pure. Son Histoire de la Révolution 
française [1823—27] a e'té place'e, dès l'abord, au premier rang de nos 
travaux historiques. Cet ouvrage se distingue par la clarté de la 
narration, par la vérité des détails, la simplicité et la vigueur du style, 
sinon par la pureté et l'élégance. Cependant, malgré ces quaUtés, il 
ne faut pas se livrer sans réserve a l'impression que cette histoire 
produit. M. Thiers appartient à l'école fataliste ; aussi, dans la question 
morale, s'est-il laissé dominer par une idée fausse, à savoir qu'un parti 
qui triomphe a toujours raison, au moins pour le moment, et que son 
succès, quelque éphémère qu'il fût, était un besoin absolu à l'époque. 
A l'aide de cet axiome, il Justine tous les crimes, il diminue l'horreur 
qu'inspirent les bourreaux, et n'a plus qu'une froide pitié pour les 
victimes. 

M. Thiers vient de publier une Histoire du Consulat et de V Empire, 
(1845 et suiv.), bien supérieure a V Histoire de la Bêvolution dont elle 
est la suite: c'est un des plus beaux monuments historiques de notre 
époque. 



120 THIERS. 



OliO/rlotte Oox*dLa/y. 

En 1793 vivait dans le Calvados une jeune fille âgée de 
vingt-cinq ans, réunissant à une grande beauté un caractère 
ferme et indépendant. Elle se nommait Charlotte Corday 
d'Armans. Ses mœurs étaient pures, mais son esprit était 
actif et inquiet. Elle avait quitté la maison paternelle pour 
vivre avec plus de liberté chez une de ses amies à Caen. 
Elle était enivrée de l'idée d'une république soumise aux 
lois et féconde en vertus. Les Grirondins lui paraissaient 
vouloir réaliser son rêve; les Montagnards semblaient seuls 
y apporter des obstacles; et, à la nouvelle du 31 mai, elle 
résolut de venger ses orateurs. La guerre du Calvados 
commençait; elle crut que la mort du chef des anarchistes, 
concourant avec l'insurrection des départements, assurerait 
la victoire de ces derniers; elle résolut donc de faire un 
grand acte de dévouement, et de consacrer à sa patrie 
une vie dont un époux, des enfants, une famille, ne faisaient 
ni l'occupation ni le charme. Elle trompa son père, et lui 
écrivit que les troubles de la France devenant de jour en 
jour plus effrayants, elle allait chercher le calme et la 
sécurité en Angleterre. Tout en écrivant cela elle s'a- 
cheminait vers Paris. Arrivée dans cette ville, Charlotte 
Corday songea à choisir sa victime. Danton et Robes- 
pierre étaient assez célèbres dans la Montagne pour 
mériter ses coups, mais Marat était celui qui avait paru 
le plus effrayant aux provinces, et qu'on regardait comme 
le chef des anarchistes. Elle voulait d'abord frapper Marat au 
faîte même de la Montagne et au milieu de ses amis, mais 
elle ne le pouvait plus, car Marat se trouvait dans un 
état qui l'empêchait de siéger à la Convention. Une de 
ces maladies inflammatoires qui, dans les révolutions, 
terminent ces existences orageuses que ne termine pas 
l'échafaud, l'obligea à se retirer et à rentrer dans sa 
demeure. Charlotte Corday, pour l'atteindre, était donc 
objigée d'aller le chercher chez lui. Elle demanda à un 
cocher de fiacre l'adresse de Marat, s'y rendit et fut 
refusée; alors elle lui écrivit, et lui dit, qu'arrivée du 
Calvados, elle avait d'importantes choses à lui apprendre : 
c'était assez pour obtenir son introduction. Le 13 juillet, 
elle se présenta à huit heures du soir. La gouvernante de 
Marat lui oppose quelques difficultés ; Marat, qui était 



CHARLOTTE COEDAY. 121 

dans son bain, entend Charlotte Corday et ordonne 
qu'on l'introduise. Eestée seule avec lui, elle rapporte 
ce qu'elle a tu à Caen; puis l'écoute, le considère 
ayant de le frapper, Marat demande ayec empressement 
les noms des députés 2^résents à Caen : elle les nomme, 
et lui, saisissant un crayon, se met aies écrii^e, en ajoutant: 
^•' C'est bien, ils iront tous à la guillotine. — À la guillo- 
tine!" reprend la jeune Charlotte indignée; alors elle tii^e 
un couteau de son sein, frappe Marat au flanc gauche, et 
enfonce le fer jusqu'au cœui\ '' A moi 1" s'écria-t-il. Sa 
gouyernante s'élance à ce cri; un commissionnaii'e qui pliait 
des jouimaux accoui't de son coté; tous deux trouyent 
Marat j^longé dans son sang, et la jeune Corday calme, 
sereine, immobile. Le commissionaire la renyerse d'un coup 
de chaise, la gouyernante la foule aux pieds. Le tumulte 
attirée du monde, et bientôt tout le quartier est en rumeur. 
La jeune Corday se relèye, et braye ayec dignité les 
outrages et les fui'eui's de ceux qui l'entoiu^ent. Des 
membres de la section accourus à ce bruit, et fr-appés de 
sa beauté, de son coui^age, du calme ayec lequel elle ayoue 
son action, empêchent qu'on ne la déchii'e et la conduisent 
en prison, où elle continue à tout confesser ayec la même 
assui'ance. 

Charlotle Corday, conduite en présence du tribunal, 
conserye le même calme. On lui lit son acte d'accusation, 
après quoi l'on j^rocède à l'audition des témoins: Corday 
interrompit le premier témoin, et, ne lui laissant pas le 
temjDs de commencer sa déposition: "C'est moi, dît-elle, 
qui ai tué ]\Iarat — Qui yous a engagé à commettre cet 
assassinat ? lui demande le président. — Ses crimes. — 
Qu'entendez-yous par ses crimes ? — Les malheui's dont 
il est cause dejxiis la Réyolution. — Qui sont ceux qui 
yous ont engagée à cette action ? — Moi seule, reprend 
fièrement la jeune fille. Je l'ayais résolu depuis longtemps, 
et je n'aïu'ais jamais pris conseil des autres poiu^ une 
pareille action; j'ai \*oulu donner la paix à mon pays. — 
Mais croyez-yous ayoii' tué tous les Marats ? — Non, 
reprend tristement l'accusée, non." Elle laisse ensuite 
acheyer les témoins, et après chaque déposition elle 
répète: ''C'est yi'ai, le déposant à raison." Elle ne se 
défend que d'une chose, c'est de sa prétendue comjDlicité 
ayec les Girondins. Charlotte Corday est condamnée à la 



122 AIMÊDÉE THIERKY. 

peine de mort. Son beau yisage n'en parait pas ému. Elle 
rentre dans sa prison avec le sourire sur les lèvres. Elle 
écrit à son père pour lui demander pardon d'avoir disposé 
de sa vie. Elle écrivit à Barbaroux, auquel elle raconte 
son voyage et son action dans une lettre charmante, 
pleine de grâce, d'esprit et d'élévation. 

Le 15, Charlotte Corday subit son jugement avec le 
calme qui ne l'avait j)as quittée. Elle répondit par l'atti- 
tude la plus modeste et la plus digne aux outrages de la 
vile populace. Cependant tous ne l'outrageaient pas. 
Beaucoup plaignaient cette fille si jeune, si belle, si 
désintéressée dans son action, et l'accompagnaient à 
l'échafaud d'un regard de pitié et d'admiration. 

{liisîoire de la Révolution Française,) 



AMBDBE THIERRY. 
(1797.) 



Amédée Thieert, né à Blois, s'est fait connaître par la publication 
d'un très-intéressant Résumé de l'histoire de Guyenne ; mais le travail 
qui l'a mis comme historien sur le môme rang que son frère, c'est 
son Histoire de la Gaule sous la domination des Romains. Cette œuvre 
solide, patiemment étudiée, et exécutée avec un véritable talent 
d'écrivain, ouvrit a son auteur les portes de l'Institut. 

I^es femmes a Tioii^e slw JTVq siècle. 

 l'heure delà toilette, la maîtresse appartenait à ses sui- 
vantes, qui se précipitaient sur elle comme sur une proie. 
C'était à qui lui infligerait quelque torture, agréablement 
acceptée, dit un auteur chrétien du temps. L'une, ar- 
mée du fer rouge et des peignes, construisait sur sa tête 
un échafaudage de cheveux tressés avec des fils d'or, 
l'autre répandait autour de ses tempes une pluie de pail- 
lettes dorées ; quelquefois des tresses brunes et blondes 
se mariaient ensemble sur la même tête, ou la plus belle 
chevelure noire se recouvrait d'une toison rouge chère- 
ment achetée en Germanie : l'art d'être belle au IV^ siècle 
consistait principalement à rendre la nature mécon- 
naissable. L'application des fards était, après la coiffure 



LES FEMI^IES A EOME AU IVe SIÈCLE. 123 

l'objet important de la toilette : ils étaient nombreux, et 
les moralistes ecclésiastiques nous en ont en quelque sorte 
dressé l'inventaire. Au premier rang figuraient le blanc 
de céruse, le minium et le noir d'antimoine, destiné à 
relever l'éclat des yeux. Quand une matrone romaine 
était ainsi peinte et coiffée, on posait délicatement au 
sommet de sa tête une mitelle persane, et le grand roi, 
s'il l'eût vue, eût pu la revendiquer sans trop d'erreur pour 
une de ses favorites. La robe d'une élégante de haut 
rang n'était ni de laine, ni de toile, même très fine ; on 
laissait ces étoffes vulgaires aux toilettes plébéiennes ; la 
matrone ne portait que de la soie, souvent mêlée d'or, et 
des tissus de lin si légers, qu'au dire d'un père de l'église 
il couvraient le corps sans le cacher. Des bijoux, des per- 
les, des pierreries de toute sorte, une ceinture d'or et des 
souliers dorés complétaient la parure d'une patricienne 
des riches quartiers de Rome au IV® siècle. 

La fureur de la mode était alors pour les étoffes de 
soie brochée représentant des figures par l'ingénieuse 
combinaison de leurs trames, invention nouvelle, suivant 
les contemporains, mais plus vraisemblablement imitation 
des tissus en usage depuis des siècles dans la Chine et 
dans l'Inde. On étalait donc sur ses vêtemens des images 
d'oiseaux et de bêtes sauvages ou domestiques que les 
enfans se montraient du doigt en passant: des lions, des 
ours, des chiens, et même des chasses entières, ainsi que 
des scènes à personnages mythologiques ou historiques. 
Chacun choisissait suivant son goût et sa fortune; mais 
cette mode, que les païens exaltaient comme une preuve 
du génie merveilleux du siècle, attirait la réprobation des 
prédicateurs chrétiens, qui n'y voyaient que l'œuvre de 
Satan, un piège tendu par l'idolâtrie aux âmes impruden- 
tes, n nous reste encore plus d'un sermon prononcé sur 
ce grave sujet. Les sermons eiu:ent tort, et les femmes 
chrétiennes ne recherchèrent pas les étoffes nouvelles 
avec moins d'empressement que les femmes païennes ; 
seulement, tandis que celles-ci marchaient toutes bariolées 
des amours de Jupiter et d'Europe, ou de ceux d'Adonis 
et de Vénus, les autres arboraient sur leur corsage, 
comme une confession publique de leur foi, quelque scène 
de l'Évangile ou quelque pieuse peinture de l'Ancien 
Testament. {Récits de V histoire romaine.) 



124 CHAELES DE RÉMUSAT. 

CHARLES DE REMUSAT. 

(1797.) 

François-Ma,rie-Cha,rles de Eémusat, né à Paris, s'est fait connaître 
d'abord par quelques articles publiés dans le Globe. Comme écrivain, 
il mérite d'être placé au premier rang parmi les poligraphes les plus 
distingués. Ses connaissances sont aussi variés que profondes, et son 
style est toujours heureusement approprié aux sujets qu'il traite. 
Des Essais de philosophie, une Histoire d'Ahélard, Saint Anselme de 
Canierhury et V Angleterre au dix-huitième siècle, lui méritèrent le double 
honneur d'être élu membre de l'Académie des sciences morales et 
politiques en 1841, et membre de l'Académie française en 1845. 

H est fils d'une mère célèbre par son esprit et ses talents, qui a laissé 
un excellent Essai sur V Education des femmes. 

I^es He-volixtions, 

Les grandes révolutions mettent tout l'ordre légal au 
néant. S'il les fallait caractériser par un mot, je dirais 
qu'elles substituent les idées aux traditions. Dès qu'elles 
ont brisé le frein des conventions établies, toute autorité 
tombe, et alors commence l'état révolutionnaire, transition 
périlleuse pour les peuples, mais qui n'ouvre pas néces- 
sairement le règne du désordre et du crime. H me semble 
que l'état révolutionnaire rappelle dans la vie des sociétés 
ce que les situations romanesques sont dans celle des 
individus. On sait qu'il peut se rencontrer de rares 
journées où, sous l'empire de sentiments exaltés, il naît 
pour nous des nécessités et même des devoirs en dehors 
des conditions habituelles qui règlent notre existence. 
Jamais plus qu'alors le mal n'est près de nous, l'appui 
des règles sociales nous manque, il ne faut plus compter 
que sur les nobles instincts de notre nature ; l'âme 
succombe si elle n'est inspirée. Le bien extrême peut seul 
nous sauver de l'extrême mal, et nous perdons si Dieu ne 
nous élève jusqu'au dévouement. 

Les révolutions sont les moments romanesques de 
l'histoire. Quand, affranchies du joug des coutumes et des 
croyances, les nations ne se guident plus que par l'enthou- 
siasme, elles marchent sur une pente rapide, elles côtoient 
l'abîme, et elles n'éviteront pas de devenir coupables si 
elles ne se montrent grandes. C'est le temps des crimes 



LES KÉYOLUTIONS. 125 

inouïs, si ce n'est celui des vertus extraordinaires. La 
société n'a contre les derniers égarements d'autre recours 
que l'héroïsme. 

Hors de l'ordre commun, les individus et les nations 
peuvent donc réaliser ce que l'humanité offre de plus 
beau, l'alliance de la passion et de la vertu. Mais cette 
union est difficile et passagère. Bientôt tout s'altère, les 
cœurs se troublent et se dépravent, les misères de notre 
nature rejoaraissent, et le mal termine le bien et l'efface. 
L'enthousiasme confine au désordre. H est trop vrai, 
l'homme, dans sa faiblesse, ne saurait longtemps s'appuyer 
uniquement sur lui-même. La pure vérité le gouvernerait 
toute seule s'il n'était qu'intelligence et raison; mais il 
faut des symboles à son imagination; contre sa volonté, 
il faut des barrières; le soutien des traditions sociales est 
nécessaire à sa mobilité. Telle est l'origine de toutes les 
institutions qui doivent être les formes visibles du bien. 
Ces fictions conservatrices, qui semblent quelquefois 
bizarres, arbitraires, se maintiennent parce qu'elles sont 
utiles, et ne disparaissent pas impunément, si elles ne sont 
remplacées par des garanties meilleures. Portons envie 
aux nations pour qui le temps n'a consacré que le droit 
véritable. Chez elles, le sentiment du juste vit sous la 
protection de lois séculaires, et l'antiquité sied bien à la 
vérité. 



MERY. 

(1798.) 

Joseph MÉRT, né à Marseille, est le plus spirituel et le plus fécond 
des improvisateurs modernes. Esprit paradoxal, riche d'imagination 
et plein d'audace, il écrit en courant, et sa plume que rien n'an-ête 
produit avec une égale facilité des odes, des satires, des romances, 
des drames, des comédies et des articles de critique, d'art ou de 
voyages. IL a dû sa première célébrité à son collaboration avec Bar- 
thélémy, dont les publications n'ont eu qu'une éphémère popularité. 
Il y a dans Méry dix fois jdIus de qualités qu'il n'en faut pour faire 
un gi'and poëte et un grand écrivain; mais sa natm'e a toujours répu- 
gné à cette patience sans laquelle tous les efforts de l'esprit ne pro- 
duisent rien de complet ni d'achevé. S'il a escompté son avenir de 
gloire, il aura du moins pleinement joui de son vivant de tous les béné- 
fices de sa renommée. 



126 MÉRY. 

I^e "Voisin. 

Mme de Fontalbe, Délia. 

Mme DE FoNTALBE. DéKa, vous êtes un démon. 

Délia.. Je ne suis qu'une jeune fille, c'est bien assez ; 
madame me fiatte toujours; seulement, je n'ai point d'ambi- 
tion et je ne veux pas m'éiever plus haut. 

Mme Ds FoNTALBE. Quelle heure est-il, Délia ? 

Délia, (regardant la pendule. ) Six heures. — Six heures du 
matin ! Madame trouve déjà la journée longue; ordinairement, 
on ne demande l'heure qu'à six heures du soir. 

Mme DE FoN^TALBE. DéKa, ouvrez la persienne. . . je veux 
jouir du soleil levant; ses rayons doivent avoir une teinte char- 
mante sur la cime des arbres de Yille-d'Avray. 

Delta, (regardant à travers la persienne). Impossible, mada- 
me... vous regarderez le soleil levant ce soir... Il y a toujours 
le voisin... Le voisin !... C'était bien la peine de quitter Paris 
pour trouver encore des voisins à la campagne. Les voisins 
vous suivent partout, comme les portiers. 

Mme DE Fo:^TTALBE. Je conviens qu'il est fort désagréable 
d'avoir ce jeune homme pour voisin. . . Chaque maison a ses 
inconvénients. 

Délia. Mais celui-là est le pire de tous. (Regardant à ira- 
vers la persienne. ) Un jeune homme de trente ans. . . On ne 
voit jamais que les trois quarts du visage, mais le fragment est 
beau.. . . . Son costume est de la plus haute distinction, à six 
heures du matin; cette toilette de bal est en avance de quinze 
heures sur la journée. . . Il lit un livre avec attention. . . Pas 
un mouvement . . . comme hier, . . toujours immobile. . . Il 
ressemble à une statue de jardin habillée en monsieur. . . Ma- 
dame, voulez-vous que je fasse du brait; pour secouer cette 
énigme ? 

Mme DE FoNTALBE. Gardez-vous-en bien ! il croirait que 
nous nous occupons de lui. 

Délia. Oui, é]Dargnons-lui cette erreur . . . N'importe, 
c'est irritant au dernier point, un voisin comme celui-là, qui 
lit depuis six heures du matin jusqu'à la nuit, en costume de 
bal. . . qui ne reçoit personne, ne sort jamais, ne s'occupe 
pas de nous ! Il n'est pas permis à un voisin de se conduire 
ainsi. Nous devons porter plainte à l'autorité. 

Mme DE FoNTALBE. Mais il me semble, Délia, que chacun 
est libre de faire chez soi ce qui lui plaît. 

Délia. Oui, madame, si ce qui lui plaît n'incommode xoas 
les voisins. Il 7/ a des lois pour cela. Nous avions aux Batignol- 
les, chez ma première maîtresse, madame BousJgnot. un voisin 
qui tirait des feux d'artifice tous les soirs dans sa basse-cour ; 



LE VOISIN. 127 

nous portâmes notre plainte an maire. M. Giraiid, qui força 
notre voisin à ne s'amuser ainsi que la veille de fête de Tempe- 
reur, comme la ville de Paris, qui ne s'amuse qu'une fois Tan. 

Mme DE FoxTAiiBE. Yous êtes folle, Délia ; ce voisin 
de Yille-d'Avraj n'a rien de commun avec le vôtre de Batignoi- 
les. 

Deua. Mais, madame, j'aimerais cent foix mieux que celui- 
ci tirât deux feux d'artifice par jour, qu'il sonnât du cor, qu'il 
fît des gammes au joiano, qu'il lût le Moniteur à haute voix ; 
au moins nous serions fixées sur le com^Dte de notre voisin ; 
nous auiions le droit de nous plaindre d'un fléau qui aurait un 
nom, et de lui envoyer des injiu-es par notre fenêtre ou des huis- 
siers par sa iDorte ; tandis que nous sommes là, depuis trois 
semaines, occultées à détruire notre imagination devant un 
mystère qui nous empêche de rire le jour et de dormir la nuit, 
sans avoir le droit de jeter dans le jardin de mystère une bonne 
pierre ou une feuille de papier timbré. 

Mme DE FoxTAJLBE, (aveo un faux sourire.) Vraiment, Dé- 
lia, vous prenez la chose trop au sérieux. Je ne veux iDas que 
ce voisinage vous rende tout à fait folle, et, jDour vous conser- 
ver le peu de raison qui vous reste, j'irai passer quinze jours, 
en hôtel garni, à Saint-Cloud. 

Délia, Et, aigres ces quinze jours, madame. . . ? 

Mme DE PoxTALBE. Nous rentrerons ici. 

Deuea. Eh ! mon Dieu ! nous reverrons la même chose, 
madame, j'en mettrais la main au feu. Si j'osais proposer un 
paii à madame deFontalbe, je parierais ma dot de la caisse 
d'éi^argne que, le dernier jour de Tété, à cinq heures du soir, 
cet abominable beau jeune homme ouvrira ce même livre, là, 
devant nous. Cela prend la tournure de ne jamais changer, 
comme la colonne Vendôme, comme l'obéHsque de Luxor. Si 
cette maison m'appartenait, je me donnerais le plaisir d'y met- 
tre le feu, iDour voir si mon incendie dérangerait ce voisin. 

(Aimons noire prochain, Scène I.) 



CHASLSS. 

(1798.) 

Victor-Euphëmion-Philarète Chasles, né a Mainvilhers, est un de nos 
pohgraphes les plus distingues. Il a foui'ni à la Et vue des Deux Mondes 
et au Journal des Débats, dont û est un des collaborateurs les plus 
laborieux, une foule d'articles de voyages et de critiques qui se 
recommandent par la double originahté du fond et de la forme. 



128 CHASLES. 

EecTieillis en volumes, ces articles forment une sorte de bibliothèque 
aussi variée qu'intéressante. Il partagea en 1827 le prix d'éloquence 
avec M. Saint-Marc de Grirardin auprès duquel on s'étonne de ne pas 
le voir siéger depuis longtemps a l'Académie française. 



"Visite a Oolerid.g"e. 

Nous arrivâmes sur les huit heures à la petite maison 
élégante de Coleridge; une trentaine de personnes étaient 
déjà réunies dans un petit salon bleu, orné de meubles 
fort simples. On ne fit aucune attention à nous et nous 
entrâmes sans bruit. Coleridge parlait. Debout devant la 
cheminée à laquelle il était adossé, la tête haute et l'oeil 
perdu dans le vague, les bras croisés et livré à l'inspiration 
qui le dominait et précipitait sa parole, il ne s'adressait point 
aux auditeurs; il semblait répondre à sa pensée. Sa voix 
était vibrante, moelleuse et mâle; ses traits harmonieux, 
son vaste front couronné de boucles brunes mêlées de 
fils d'argent, les Hgnes heureuses et suaves de sa bouche, 
l'éclair adouci de son regard et les contours arrondis et 
puissants de son visage rappelaient la physionomie de 
Fox avec plus de calme, celle de Mirabeau avec moins de 
turbulence, et celle de M. Berryer avec un caractère plus 
abstrait et plus rêveur. Comme ces trois hommes si bien 
doués, il possédait la force sympathique, première qualité 
de l'orateur. 

Entouré d'un cercle auquel il empruntait à la fois et 
communiquait l'enthousiasme, il continuait une analyse 
savante et colorée des poètes dramatiques de la Grèce. 
Il fallait l'entendre développer ses idées sur ces grands 
hommes; parler, en style plein de verve, de la finesse 
raisonneuse et pathétique d'Euripide, de la grâce harmo- 
nieuse et céleste qui caractérise Sophocle et de la sombre 
éloquence d'Eschyle. Pendant près de dix minutes, il 
commenta le Prométhée d'Eschyle, ode à la ^destinée, 
plaidoyer de l'homme contre la Providence. À mesure 
que l'orateur soulevait les triples voiles dont cette 
allégorie est enveloppée, son œil êtincelait; sa voix prenait 
un accent plus animé; son discours devenait plus brûlant; 
il semblait reproduire dans ses tourments et dans son 
énergie la destinée typique de l'inventeur en butte à la 
haine des Dieux et adressant ses plaintes au vent qui 
mugit autour de sa tête; emblème sublime de l'antique eb 



YISITE A COI^RIDGE. 



129 



terrible croyance à la fatalité. Bientôt le type mytholo- 
gique disparaissant fit place à la destinée de riiomme 
chrétien; et dans le plus hardi et le plus brillant des 
tableaux, il résuma toutes les explications métaphysiques 
de rénigme de la vie... 

Au milieu de ces spéculations métaphysiques, le génie 
poétique de Coleridge ne cessait de dérouler ses vagues, 
comme une mer harmonieuse et lumineuse. De la réfuta- 
tion du spinosisme, qui, disait-il, " recule Dieu et ne le 
montre pas," il s'élança jusqu'à l'explication des dogmes; 
— parvenu à cette hauteur, incapable de s'élancer plus 
loin ni plus haut, il s'abaissa vers la terre pour nous 
murmurer quelques vers doux et mystérieux, empruntés 
au Paradis du Dante. 

Je sortis, pénétré d'une admiration profonde. Jamais 
je n'avais entendu la parole humaine unir au même degré 
l'éloquence ardente et la subtihté métaphysique. 

{Études sur les hommes et les mœurs au XIXe Siècle.) 



Mme TASTU. 
(1798.) 

Mme Amable Tastu, naquit à Metz. Douée d'une remarquable ap- 
titude pour les lettres, elle enrichit de ses premiers essais poétiques 
des recueils dont la publicité la fit rapidement connaître. L'élégance, 
rharmonie et la pureté de ses vers lui méritèrent les suffrages de tous 
les gens de goût, et la publication de son premier volume de poésies lui 
conquit une des places les plus honorables parmi les femmes de let- 
tres contemporaines. En 1839, l'Académie française couronna son 
Eloge de Mme de Sévlgné. La même année, elle publia, sous le titre 
de Chroniques de France, des récits épiques qui doivent être classés 
parmi ses œuvres les plus distinguées; son Education maternelle et 
son Histoire de la littérature, qui ont obtenu un éclatant succès au- 
près de toutes les mères de famille, sont des œuvres devenues classi- 
ques aujourd'hui. 

Grand nombre de ses pièces furent couronnées, telles que la Veille 
de yo'él, V Etoile de la Lyre, le Retour à la GJiapeUe, le Dernier jour de 
VAymée. Cette dernière pièce est supérieure encore à la Veûle de No'él, 
déjà si parfaite ; c'est un petit chef-d'œuvre, où les pensées les plus 
touchantes s'allient déhcieusement à la poésie la j)lus riche et la plus 
harmonieuse. 



130 ^me TASTU. 



ILiG d.eï»iiiei^ joiri* dLe l'anrLee. 

Déjà la rapide journée 

Fait place aux heures du sommeil, 

Et du dernier fils de l'année 

S'est enfui le dernier soleil. 

Près du foyer, seule, inactive, 

Livrée aux souvenirs puissants, 

Ma pensée erre, fugitive. 

Des jours passés aux jours présents. 

Ma vue, au hasard arrêtée 

Longtemps de la flamme agitée 

Suit les caprices éclatants, 

Ou s'attache à l'acier mobile 

Qui compte sur ! émail fragile 

Les pas silencieux du temps. 

Un pas encore, encore une heure, 

Et l'année aura sans retour 

Atteint sa dernière demeure ; 

L'aiguille aura fini son tour. 

Pourquoi, de mon regard avide, 

La poursuivre ainsi tristement, 

Quand je ne puis d'un seul moment 

Ketarder sa marche rapide ? 

Du temps qui vient de s'écouler 

Si quelques jours pouvaient renaître. 

Il n'en serait pas un, peut-être, 

Que ma voix daignât rappeler. 

Mais des ans la fuite m'étonne. 

Leurs adieux oppressent mon cœur ; 

Je dis : C'est encor une fleur 

Que l'âge enlève à ma couronne. 

Et livre au torrent destructeur ; 

C'est une ombre ajoutée à l'ombre 

Qui déjà s'étend sur mes jours ; 

Un printemps retranché du nombre 

De ceux dont je verrai le cours. 

Écoutons !. . . Le timbre sonore 

Lentement frémit douze fois : 

Il se tait... je l'écoufce encore, 

Et l'année expire à sa voix. 

C'en est fait ; en vain je l'appelle: 

Adieu ! .. . bal ut, sa sœur nouvelle : 

Saint î Quel dons cliargent ta main ? 

Que] bien nous ax3porte ton aile ? 

Quels beaux jours dorment dans ton sein ? 

Que dis- je ! à mon âme tremblante. 



LE DEENIER JOUR DE L'aNNÉK 131 

Ne révèle point tes secrets. 
D'espoir, de jeunesse, d'attraits, 
Aujourd'hui tu parais brillante, 
Et ta course insensible et lente 
Peut-être amène les regrets. 
Ainsi chaque soleil se lève 
Témoin de nos vœax insensés ; 
Ainsi toujours son cours s'achève 
Entraînant, comme un vain rêve, 
Nos vœux déçus et dispersés. 
Mais l'espérance fantastique, 
Bépandant sa clarté magique 
Dans la nuit du sombre avenir, 
Nous guide, d'année en année. 
Jusqu'à l'aurore fortunée 
Du jour qui ne doit pas finir. 



MICHELET. 
(1798.) 



M. Jules MiCHELET, né a Paris, est entre' jeune dans l'enseigne- 
ment, et s'est voué tout entier au culte de l'histoire. Il a été profes- 
seur a l'École normale et au Collège de France. Il a publié plusieurs 
ouvrages historiques d'un mérite éminent : un Précis de Vhistoire mo- 
derne, une Traduction abrégée de Vico, une Introduction à Vhistoire uni- 
verselte, une Histoire romaine, les Mémoires de Luther, les Origines du 
droit français, une Histoire de France une Histoire de la Révolution fran- 
çaise et Les femmes de la Révolution, 

M. Michelet possède presque toutes les qualités d'un grand histo- 
rien. A un vaste savoir il unit une imagination poétique, "un rare ta- 
lent de peindre les individus et les masses ; un récit vif, animé, pit- 
toresque ; un style plein d'éclat et de coloris. On lui reproche de ra- 
petisser systématiquement les grands hommes au profit des masses, 
de transformer tro^D souvent des individus en mythes et des faits en 
symboles, de se livrer à de vagues généralités et de donner trop d'imr 
portance aux causes physiques. On pourrait lui demander aussi une 
raison plus calme, un ton plus grave, moins de ce lyrisme de style 
qui vise à l'ode et à l'épopée, et plus de cette impartiahté supériem^e 
qui empêche l'histohe de dégénérer en pamphlet. 

Outre ses ouvrages historiques, M. Michelet a écrit des pamphlets 
antichrétiens et des œuvres de fantaisie sur l'histoire naturelle, telles 
que L'oiseau, Hînsecie, La mer, etc., dont la mgre ne recommandera 
l^s la lecture à sa fille, ' ' 



i"2 MTGHELET. 

tTeaîine cl'^^rc conclixit Oliai^les T^II à "Heims. 

Après la bataille de Patay, le moment était venu, ou 
jamais, de risquer Texpédition de Beims. Les politiques 
voulaient qu'on restât encore sur la Loire, qn'on s'assurât 
de Cosne et de la Charité, Us eurent beau dire cette fois, 
les voix timides ne pouvaient plus être écoutées. Chaque 
jour, affluaient des gens de toutes les provinces, qui ve- 
naient au bruit des miracles de la Pucelle, ne croyaient 
qu'en elle, et, comme elle, avaient hâte de mener le roi à 
Eeims. C'était un irrésistible élan de pèlerinage et de 
croisade. L'indolent jeune roi lui-même finit par se laisser 
soulever à cette vague populaire, à cette grande marée 
qui montait et poussait au nord. Eoi, courtisans, politi- 
ques, enthousiastes, tous ensemble, de gré ou de force, 
les fous, les sages, ils partirent. Au départ, ils étaient 
douze mille; mais le long de la route la masse allait gros- 
sissant ; d'autres venaient, et toujours d'autres; ceux qui 
n'avaient pas d'armures suivaient la sainte expédition en 
simples jaques, tout gentilshommes qu'ils pouvaient être, 
comme archers, comme coutiliers. 

L'armée partit de Gien le 28 juin, passa devant Auxer- 
re, sans essayer d'y entrer; cette ville était entre les mains 
du duc de Bourgogne, que l'on ménageait. Troyes avait 
une garnison mêlée de Bourguignons et d'Anglais; à la 
première apparition de l'armée royale, ils osèrent faire 
une sortie. Il y avait peu d'apparence de forcer une 
grande ville si bien gardée, et cela sans artillerie. Mais 
comment s'arrêter à en faire le siège ? Comment, d'autre 
part, avancer en laissant une telle place derrière soi? 
L'armée souffrait déjà de la faim. Ne valait-il pas mieux 
s'en retourner ? Les politiques triomphaient. 

n n'y eut qu'un vieux conseiller armagnac, le président 
Maçon, qui fût d'avis contraire, qui comprît que dans 
une telle entreprise la sagesse était du côté de l'enthou- 
siasme, que dans une croisade populaire il ne fallait pas 
raisonner. " Quand le roi a entrepris ce voyage, dit-il, il 
ne l'a pas fait pour la grande puissance des gens d'armes, 
ni pour le grand argent qu'il eût, ni parce que le voyage 
lui semblait possible; il l'a entrepris, parce que Jeanne 
lui disait d'aller en avant et de se faire couronner à Eeims, 
qu'il y trouverait peu de résistance, tel étant le bon plai- 
sir de Dieu." 



JEANNE d'arc CONDUIT CHARLES VH A REIMS. 1^^ 

La Pucelle, venant alors à frapper à la porte du con- 
seil, assura que dans trois jours on pourrait entrer dans 
la ville. " Nous en attendrions bien six, dit le chancelier, 
si nous étions sûrs que vous dites vrai." — " Six ? vous y 
entrerez demain !" 

Elle prend son étendard, tout le monde la suit aux fos- 
sés, elle y jette tout ce qu'on trouve, fagots, portes, tables, 
solives. Et cela allait si vite que les gens de la ville cru- 
rent qu'en un moment il n'y aurait plus de fossés. Les 
Anglais commencèrent à s'éblouir, comme à Orléans ; ils 
croyaient voir une nuée de papillons blancs qui volti- 
geaient autour du magique étendard. Les bourgeois, de 
leur côté, avaient grand'peur, se souvenant que c'était à 
Troyes que s'était conclu le traité qui déshéritait Charles 
VII; ils craignaient qu'on ne fît un exemple de leur ville; 
ils se réfugiaient déjà aux églises ; ils criaient qu'il fallait 
se rendre. Les gens de guerre ne demandaient pas mieux. 
Ils parlementèrent, et obtinrent de s'en aller avec tout 
ce qu'ils avaient. 

Ce qu'ils avaient, c'était surtout des prisonniers, des 
Fra/nçais. Les conseillers de Charles VII qui dressèrent 
la capitulation n'avaient rien stipulé pour ces malheu- 
reux. La Pucelle y songea seule. Quand les Anglais sor- 
tirent avec leurs prisonniers garrottés, elle se mit aux 
portes, et s'écria : '' O mon Dieu! ils ne les emmèneront 
pas !" Elle les retint en effet, et le roi paya leur rançon. 

Maître de Troyes le 9 juillet, il fit le 15 son entrée à 
Reims, et le 17 il fut sacré. Le matin même, la Pucelle, 
selon le précepte de l'Évangile, la réconciliation avant le 
sacrifice, dicta une beUe lettre pour le duc de Bour- 
gogne ; sans rien rappeler, sans irriter, sans humilier per- 
sonne, elle lui disait avec beaucoup de tact et de nobles- 
se : " Pardonnez l'un à l'autre de bon cœur, comme doi- 
vent faire loyaux chrétiens." 

Charles VII fut oint par l'archevêque de l'huile de la 
sainte ampoule, qu'on apporta de Saint-Hemi. Il fut, con- 
formément au rituel antique, soulevé sur son siège par 
les pairs ecclésiastiques, servi des pairs laïques et au 
sacre et au repas. Puis il alla à Saint-Marcou toucher les 
écrouelles. Toutes les cérémonies furent accomplies sans 
qu'il y manquât rien. Il se trouva le vrai roi, et le seul 
dans les croyances du temps. Les Anglais pouvaient dé- 



134 RODOLPHE TŒPFFER. 

sormais faire sacrer Henri; ce nouveau sacre ne pouvait 
être, dans la pensée des peuples, qu'une parodie de 
l'autre. 

Au moment où le roi fut sacré, la Pucelle se jeta à ge- 
noux, lui embrassant les jambes, et pleurant à chaudes 
larmes. Tout le monde pleurait aussi. 

On assure qu'elle lui dit : " O gentil roi, maintenant 
est fait le plaisir de Dieu, qui voulait que je fisse lever le 
siège d'Orléans et que je vous amenasse en votre cité de 
Reims recevoir votre saint sacre, montrant que vous êtes 
vrai roi, et qu'à vous doit appartenir le royaume de 
France." 

La Pucelle avait raison ; elle avait fait et fini ce 
qu'elle avait à faire. Aussi, dans la joie même de cette 
triomphante solennité, elle eut l'idée, le pressentiment 
peut-être de sa fin prochaine. Lorsqu'elle entrait à Reims, 
avec le roi, et que tout le peuple venait au-devant en 
chantant des hymnes : " O le bon et dévot peuple ! dit- 
elle... Si je dois mourir, je serais bien heureuse que l'on 
m'enterrât ici !" — " Jeanne, lui dit l'archevêque, où croyez- 
vous donc mourir ?" — " Je n'en sais rien. Où il plaira à 
Dieu. Je voudrais bien qu'il lui plût que je m'en allasse 
-garder les moutons avec ma sœur et mes frères... Ils se- 
raient si joyeux de me revoir !... J'ai fait du moins ce que 
Notre-Seigneur m'avait recommandé de faire. " Et elle 
rendit grâces en levant les yeux au ciel. Tous ceux qui la 
virent en ce moment, dit la vieille chronique, " crurent 
mieux que jamais que c'était chose venue de la part de 
Dieu." (Histoire de France,) 



RODOLPHE TOEPFFER. 

(1799—1846.) 

Bodolphe Tœpitee, écrivain Genevois, fils d'un habile peintre, e'tait 
destiné à la peinture, mais fut forcé par une maladie d'yeux de 
renoncer à cet art ; il se consacra aux lettres et k l'éducation, dirigea 
avec succès un pensionnat, puis fut nommé professeur de belles let- 
tres à l'Académie de Genève. On lui doit plusieurs productions 
charmantes ; Nouvelles genevoises, Bosa et Gertrude, le Preslyttre, 
romans moraux, les Voyages en Zîg-Zag, où il combine habilement le 
dessin avec la narrative. Il est l'auteur de spirituels Albums, qui ont 
eu une grande vogue et qui couvrent les tables de nos salons. On lui 
doit aussi un remarquable essai sur le beau dans les arts, sous le 
titre de Béflexions et menus propos d'un peintre genevois. 



LES DISTKACTIONS D'UN ETUDIANT. 1^^ 



Afin d'utiliser mes vaicances, mon oncle m'a conseillé 
de lire Grotius, pour lire ensuite Puffendorf, pour lire en- 
suite Burlamarqui, égaré pour le moment. Aussi je me 
lève matin, je vais à ma table, je m'établis, je croise les 
jambes, puis j'ouvre à l'endroit. . . . Mais voici ce qui 
m'arrive. 

Au bout d'une demi -heure, mon esprit, ainsi que mes 
yeux, commence à faire des excursions à droite et à gau- 
che. C'est d'abord sur la marge de l'in-quarto, où je 
gratte un point jaune, je souffle un poil, je détache une 
paille avec toutes sortes d'ingénieuses précautions; c'est 
ensuite sur le bouchon de mon encrier, tout rempli de 
petites particularités curieuses dont chacune m'occupe à 
son tour : jusqu'à ce qu'enfin passant ma plume dans la 
bouclette, je lui imprime une mœlleuse rotation qui me 
réjouit infiniment. Après quoi, volontiers, je me renverse 
sur le dossier de mon fauteuil, en étendant les jambes, et 
croisant les mains sur ma tête. Dans cette situation, il 
me devient très-difficile de ne pas siffler un petit air quel- 
conque, tout en suivant avec une vague fixité les bonds 
d'une mouche qui veut sortir par les vitres. 

Cependant, les articulations commencent à se raidir, je 
me lève pour faire, les deux mains dans mes goussets, 
une petite promenade qui me conduit au fond de ma- 
chambre. Là, rencontrant l'obscure paroi, je rebrousse tout 
naturellement vers la fenêtre, contre laquelle je bats, du 
bout des ongles, un joli roulement où j'excelle. Mais voici 
un char qui passe, un chien qui aboie, ou rien du tout ; il 
faut voir ce que c'est. J'ouvre. . . . Une fois là, j'ai 
éprouvé que j'y suis pour longtemps. 

La fenêtre î c'est le vrai passe-temps d'un étudiant ; 
j'entends d'un étudiant appliqué, je veux dire qui ne 
hante ni les cafés, ni les vauriens. Oh ! le brave jeune 
homme ! il fait l'espoir de ses parents, qui le savent ran- 
gé, sédentaire ; et ses professeurs, ne le voyant ni fré- 
quenter les promenades, ni cavalcader dans les places, ni 
jouer aux tables d'écarté, se plaisent à dire qu'il ira loin, 
ce jeune homme-là. En attendant, lui ne bouge pas de 
sa fenêtre. 

Lui. . . . c'est donc moi, modestie à part. J'y passe 



136 EODOLHE TŒPFFER 

mes journées, et si j'osais dire. . . . Non, jamais mes 
professeurs, jamais Grotius, Puffenclorf, ne m'ont donné le 
centième de l'instruction que je hume de là, rien qu'à re- 
garder dans la rue. 

Toutefois ici comme ailleurs, on va par degrés. C'est 
d'abord simple flânerie récréative. On regarde - en l'air, 
on fixe un fétu, on souffle une plume, on considère une 
toile d'araignée, ou l'on crache sur un certain pavé. 
Ces choses-là consument des heures entières, en raison 
de leur importance. 

Je ne plaisante pas. Imaginez-vous un homme qui n'ait 
jamais passé par là. Qu'est-il? que peut-il être? Une 
sotte créature, toute matérielle et positive, sans pensée, 
sans poésie, qui descend la pente de la vie sans jamais 
s'arrêter, dévier du chemin, regarder alentour, ou se lan- 
cer au delà. C'est un automate qui chemine de la vie à la 
mort, comme une machine à vapeur de Liverpool à Man- 
chester. 

Oui, la flânerie est chose nécessaire au moins une fois 
dans la vie, mais surtoat à dix-huit ans, au sortir des 
écoles. C'est là que se ravive l'âme desséchée sur les bou- 
quins ; elle fait halte pour se reconnaître ; elle finit sa vie 
d'emprunt pour commencer la sienne propre. Ainsi un 
été entier passé dans cet état ne me parait pas de trop 
dans une éducation soignée. Il est probable même qu'un 
seul été ne suffirait point à faire un grand homme : So- 
crate flâna des années ; Rousseau jusqu'à quarante ans ; 
La Fontaine toute sa vie. 

Et cependant je n'ai vu ce précepte consigné dans au- 
cun ouvrage d'éducation. 

Ces pratiques dont je viens de parler, sont donc la 
base de toute instruction réelle et solide. En effet, c'est 
pendant que les sens y trouvent un innocent aliment, que 
l'esprit contracte le calme d'abord, puis la dispo.sitiou à 
observer : 

Car, que faire en flânant, à moins que l'on n'observe ? 

puis enfin, par suite et à son insu, l'habitude de classer, de 
coordonner, de généraliser. Et le voilà tout seul arrivé à 
cette voie philosophique recommandée par Bacon et mise 
en pratique par Newton, lequel un jour, flânant dans son 
jardin et voyant choir une pomme, trouva l'attraction. 



MORT DE l'avare GRANDET. 137 

L'étudiant à sa fenêtre ne trouve pas l'attraction ; 
mais, par un procédé tout semblable, à force de regarder 
dans la rue, il lui arrive au cerveau une foule d'idées qui 
vieilles ou neuves en elles-mêmes, sont du moins nouvel- 
les pour lui, et prouvent clairement qu'il a mis son temps 
à profit. 

Et ces idées venant à heurter dans son cerveau ses an- 
ciennes idées d'emprunt, du choc naissent d'autres lumiè- 
res encore ; car, par nature, ne pouvant flotter entre 
toutes, et surtout entre les contraires, le voilà qui tout 
en fixant un fétu, compare, choisit, et se fait savant à vue 
d'œil. 

Et quelle charmante manière de travailler, que cette 
manière de perdre son temps ! 

(Nouvelles Genevoises,) 



BALZAC. 

(1799—1850.) 



Honoré de Bailzac, né à Tours en 1799, a écrit nn très-grand 
nombre de romans qu'il a reliés entre eux sous le titre de Comédie 
humaine ; ce sont des études philosophiques et sociales qui se distin- 
guent par un merveilleux talent d'observation. Parmi ses œuvres, 
nous citerons seulement celles qu'on relira toujours avec autant 
d'émotion que de plaisir, le Père Goriot, les Parents pauvres, Eugénie 
Grandet, le Lis dans la vallée, le Médecin de campagne et le Curé de village. 
Si de Balzac eût moins sacrifié la forme au fond, s'il eût apporté dans 
la composition générale de ses œuvres le soin qu'il mettait à l'exacte 
reproduction des moindres détails, s'il eût été enfin aussi grande 
poëte qu'il fut grand peintre, il n'est aucun nom que, sans injustice, 
on eût pu placer au-dessus du sien. 

Dans l'année 1825, Grandet, sentant le poids des in- 
firmités, fut forcé d'initier sa fille au secret de sa fortune 
territoriale, et lui dit, en cas de difficultés, de s'en rap- 
porter à Cruchot, le notaire, dont il avait éprouvé la 
probité. Puis, vers la fin de cette année, le bonhomme 
fut enfin, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, pris par une 
paralysie qui fit de rapides progrès. M. Grrandet fut con- 
damné par M. Bergerin. 



138 



BALZAC. 



En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule dans 
le monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de 
son père, et serra plus fortement le dernier anneau d'af- 
fection qui la liait à la société... Elle fut sublime de soins 
et d'attentions pour son vieux père, dont les facultés 
commençaient à baisser, mais dont l'avarice se soutenait 
instinctivement ; aussi la mort de cet homme ne con- 
trasta-t-elle point avec sa vie. 

Dès le matin, il se faisait rouler entre la cheminée de 
sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute plein 
d'or ; il restait là sans mouvement, mais il regardait ; et, 
au grand étonnement du notaire, il entendait le bâille- 
ment de son chien dans la cour. Puis il se réveillait de sa 
stupeur apparente au jour et à l'heure où il fallait rece- 
voir des fermages, faire des comptes avec les cloisiers, ou 
donner des quittances. Alors il agitait son fauteuil à rou- 
lettes, jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de 
son cabinet. H le faisait ouvrir par sa fille, et veillait à 
ce qu'elle plaçât, en secret, elle-même, les sacs d'argent 
les uns sur les autres, à ce qu'elle fermât la porte. Puis il 
revenait à sa place, silencieusement, aussitôt qu'elle lui 
avait rendu la précieuse clef toujours placée dans la 
poche de son gilet, et qu'il tâtait de temps en temps... 

Enfin arrivèrent les jours d'agonie, pendant lesquels la 
forte charpente du bonhomme fut aux prises avec la des- 
truction, il voulut rester assis au coin de son feu, devant 
la porte de son cabinet. Il attirait à soi et roulait toutes 
les couverfcures que l'on mettait sur lui, et disait à Nanon, 
sa gouvernante : '' Serre, serre ça, pour qu'on ne me vole 
pas." Quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie 
s'était réfugiée, il les tournait aussitôt vers la porte du 
cabinet où gisaient ses trésors, en disant a sa fille : '' Y 
sont-ils ? y sont-ils ? d'un son de voix qui dénotait une 
sorte de peur panique. — Oui, mon père. — ^Veille à l'or, 
mets de l'or devant moi !" 

Alors Eugénie lui étendait des louis sur une petite ta- 
ble, et il demeurait des heures entières les yeux attachés 
sur les louis, comme un enfant qui, au moment où il com- 
mence à voir, contemple stupidement le même objet ; 
et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire péni- 
ble. '' Ca me réchauffe," disait-il quelquefois en laissant 
paraître sur sa figure une expression de béatitude. 



LES MELONS. 139 

Lorsque le curé de la paroisse vint Tadministrer, ses 
yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ra- 
nimèrent à la vue de la croix, des chandeliers du bénitier 
d'argent; il les regarda fixement, et sa loupe remua pour la 
dernière fois. Puis, lorsque le prêtre lui approcha des lèvres 
le crucifix en vermeil, il fit un épouvantable geste pour le 
saisir. Ce dernier effort lui coûta la vie. IL appela Eugé- 
nie, qu'il ne voyait pas, quoiqu'elle fût agenouillée devant 
lui et baignât de ses larmes une main déjà froide. '' Mon 
père, bénissez-moi ! — Aie bi-en soin de tout ; tu me ren- 
dras compte de ça là-bas !" dit-il... 

Après la mort de son père, Eugénie apprit par maître 
Cruchot qu'elle possédait quatre cent mille livres de rente 
en biens-fonds, dans l'arrondissement de Saumur,deux cent 
cinquante mille francs en trois pour cent, acquis à soixan- 
te-un-francs, et qui valaient alors soixante-dix-sept 
francs ; plus, trois millions en or, et cent mille francs en 
écus, sans compter les arrérages à recevoir. L'estima- 
tion totale de ses biens allait à vingt milhons. 

(Eugénie Grandet) 



SOULIB. 

(1800—1847.) 



Melchior Frédéric Soulié naquit à Foix. Doué d'une grande 
richesse d'imagiuiition, esprit élevé, aspirant aux œuvres magistrales, 
il dut sa mort prématurée à la nécessité du labeur journalier. 
Parmi ses nombreuses ouvrages: Les Deux Cadavres, Le Comte de 
Toulouse, Le Vicomte de Béziers, Les Mémoires du diable, remarquables 
si non par leur moralité, du moins par la chaleur et l'éclat de l'imagi- 
nation et par la force et la verve du style. 

I^es 3I!elons. 

J'aperçus un homme de cinquante ans, largement vêtu, 
et portant d'une main un parapluie, et de l'autre un melon. 
Ce monsieur n'avait absolument rien de remarquable; il 
passa rapidement, tandis que M. Vivre le dévorait des 
yeux: et ma surprise fut extrême en entendant celui-ci 
murmurer d'un ton d'enthousiasme: 

" Bien, très-bien ! ! !" 



140 



SOULIE. 



Je ne pus résister davantage à ma curiosité. Je m'appro- 
cliai de M. Vivre, et je lui demandai tout naïvement 
l'explication de son admiration et de sa pantomime. 

"J'observe, me répondit-il. 

— C'est-à-dire que vous regardez." 

Il tourna légèrement la tête de mon côté, et me mesu- 
rant de l'œil avec une supériorité dédaigneuse, il ajouta: 

" Vous êtes écrivain, et vous ne comprenez pas ce que 
j'observe, et comment j'observe ? 

— Non, je vous jure, et je vous ai vu considérer tout à 
l'heure un monsieur et un melon avec un enthousiasme 
que rien ne m'exphque." 

M. Vivre laissa échapper une petite toux souriante; il 
s'appuya contre sa porte et continua de regarder. La pluie 
redoublait et la rtie était tout-à-fait déserte. M. Vivre 
baissa son binocle, et parlant devant lui comme s'il eût 
dédaigné de s'adresser directement à moi tout en voulant 
me répondre, il murmura à demi-voix: 

"Ne pas comprendre mon enthousiasme pour cet 
homme ! mais j'aurais dû saluer cet homme. 

— Et pourquoi ça ? 

— Et pourquoi ça ? me dit vivement M. Vivre en se tour- 
nant tout-à-fait de mon côté, pourquoi ça ? parce qu'il y a 
une croyance, une foi, une superstition dans cet homme, 
une vieille habitude bourgeoise, honnête et sacrée qu'il 
n'a pas livrée à la merci d'un serviteur, et qu'il s'est gardée. 
Vous n'avez donc pas compris que cet homme achète ses 
melons lui-même ? ♦ 

— Eh bien ! après ? 

— Après ! C'est que le melon, mon bon ami, est le 
dernier privilège du maître de la maison à toucher aux 
choses du ménage; le melon est encore une superstition. 
Il y a des gens qui se vantent d'avoir la main heureuse 
pour choisir un melon. Le melon est le père d'une foule 
de plaisanteries de famille, dont la plus vénérable est 
celle-ci: Le melon est comme les femmes, ce n'est qu'à 
l'user qu'on le connaît. Cet homme qui vient de passer 
croit aux melons; c'est-à-dire que s'il ne charge pas une 
cuisinière de lui acheter son melon, c'est parce qu'il 
s'imagine avoir un tact assuré ou un privilège divin pour 
le choisir excellent, car le melon est un être dont les appa- 
rences sont perfides; il faut être doué particulièrement 



LES MELONS. 141 

pour ne pas s'y laisser tromper. Cet homme est un homme 
important par le temps qui court; il décide des melons 
parmi tous les gens de sa connaissance. IL dit juste combien 
fallait encore d'heures à un melon pour être à point, et de 
combien d'heures il est passé. Il a plusieurs dissertations 
très-savantes sur le côté de la couche, et le côté découvert. 
Un de ces hommes melons, que j'estime tant, a deux 
neveux qui attendent sa succession. Tous deux le flattent 
par le melon. Le plus riche l'invite à dîner et lui fait 
servir des melons excellents. Ce neveu, tout riche qu'il 
est, ne réussira pas. Etre riche et manquer une successioUj 
c'est y mettre de la bonne volonté. Mais le neveu pauvre 
a mieux compris son oncle. IL l'invite à dîner et le prie de 
lui apporter un melon. Voilà qui est de la première force ; 
car le melon est servi avec pompe; le melon de mon oncle, 
entendez- vous ? le melon toujours excellent de ce cher 
oncle, qui a, je crois, de la corde de pendu dans sa poche 
pour être si heureux en melons. A quoi le bon oncle 
répond en découpant son propre melon de sa propre 
main: 

"Ce neveu-là aura l'héritage; il le mérite." 
" Vous me demandez pourquoi je regardais cet homme 
avec enthousiasme, mais vous n'avez donc pas vu de quel 
regard il couvait son melon? Son melon était comme l'œuf 
d'où allaient éclore mille petits bonheurs d'amour-propre, 
des émotions de vanité, des anxiétés palpitantes; car, à 
chaque melon, cet homme joue sa réputation. Un mauvais 
melon le perd, le ruine, lui enlève la seule supériorité 
qu'il ambitionne. Oh ! monsieur ! si vous voulez avoir 
une vieillesse heureuse et pleine d'émotions, achetez vos 
melons vous-même." 



AMPERE. 

(1800.) 

Jean-Jacques Ampèee, né à Lyon, a visite' en arche'ologue, en phi- 
losophe et en poète, presque toute l'Europe,- une partie de l'Asie, 
l'Egypte et les grands États de l'Amérique du Nord. — Il a réuni, 



1^ AMPÈRE. 

sous le titre de Littérature et Voyages, les pittoresques re'cits de ses 
curieuses et intéressantes excursions. — Tous ses ouvrages, la Grèce, 
Rome et Dante, Études littéraires d'après nature, V Histoire romaine à Rome 
et César, scènes en vers, ne sont pas moins remarquables par la cha- 
leur et l'éclat du style que par la couleur locale et la vérité historique. 

Ce qui est beau en ce pays, ce sont plutôt les lignes que 
les formes, c'est plutôt la mer que la terre, c'est plutôt le 
ciel que le paysage, c'est par-dessus tout la lumière. La 
vraie parure de la Grèce est cette mer admirable qui 
l'entoure comme une ceinture nouée derrière elle, et dont 
les plis azurés ondoient avec tant de grâce sur ses flancs. 
La Grèce est presque une île ; presque partout elle est 
cernée par les flots, et l'on conçoit que ces anciens habi- 
tants qui retrouvaient toujours la mer, se soient repré- 
senté l'Océan comme un grand fleuve entourant toute la 
terre. C'est ainsi qu'PIomère la peint sur le bouclier 
d'Achille et Hésiode sur le boucher d'Hercule. 

Je ne crois pas qu'il y ait dans le monde un pays aussi 
insulaire que la Grèce ; elle se compose en partie d'un 
archipel et d'une péninsule, le reste est entamé, pénétré 
par une foule de golfes sinueux. Â chaque pas qu'on fait 
dans l'intérieur du pays, on rencontre la mer ; avec une 
coquetterie gracieuse, elle vient partout chercher le voy- 
ageur, et semble à chaque instant lui dire : Me voici, 
arrête-toi, regarde comme je suis belle. On pourrait 
étendre à toute la Grèce le nom de l'Attique, rivage.^ 

Aussi la mer est partout présente dans les œuvres des 
poètes grecs : tous ont traité avec une complaisance par- 
ticulière et un charme infini ce qu'on pourrait appeler la 
poésie de la mer. Les aventures de l'Odyssée se passent 
presque entièrement sur les flots ; la scène de l'Hiade est 
constamment sur une plage. 

La mer fournit aux poètes grecs des comparaisons fré- 
quentes. On sent partout, en lisant les auteurs, comme en 
parcourant le pays ou son histoire, que la Grèce est essen- 
tiellement navigatrice, que de grandes destinées maritimes 
attendent ce peuple à qui Thémistocle révéla son génie. 



* L'ancien nom de l'Attique était Acté^ qui veut dire rivage ou presqu'île 
{Note de V auteur.) 



LA GRÈCE. 14:3 

son empire et sa patrie véritables, en lui conseillant de 
s'enfermer dans des murailles de bois, ce peuple qui de 
nos jours a triomphe des Turcs à l'aide des vaisseaux de 
Psara et d'Hydi^a, comme il battit autrefois les Perses 
avec la flotte de Salamine. Quand on vogTie sur la mer de 
Grèce, chaque coup de rame fait jaillir de la mémoire un 
vers empreint du charme infini de cette mer ; en la voy- 
ant blanchir, on se souvient de la gracieuse expression 
d'Alcman, qui appelle l'écume fleur des vagues. Si le vent 
s'élève, on murmure avec le chœur des Troyennes captives: 
''O brises, brises de la mer, où me conduisez-vous?" Si 
le vent est tombé on dit avec Agamemnon : " Les oiseaux 
et la mer se taisent, les silences des vents tiennent l'onde 
immobile." Que de fois j'ai répété ces vers d'Euripide ! Je 
ne concevais rien d'aussi charmant que d'être sui^pris par 
un calme dans le golfe de Corinthe ou sur la mer des 
Alcyons, 

La mer des Alcyons, si douce aux matelots ! 

J'ai eu plusieurs fois ce bienheureux contre-temps, et 
j'étais loin de m'en plaindre ; je ne comprenais rien à 
l'impatience des autres voyageurs. " Et où voulez-vous 
arriver? leur disais-je, que cherchez-vous? Espérez-vous 
que vos yeux verront quelque chose de plus ravissant que 
ce qu'ils voient à cette heure?" Il m'était agréable d'en- 
tendre les mariniers annoncer le calme qu'ils appellent 
encore de son doux nom homérique galini, de sentir notre 
caïque s'arrêter, tandis que le vent qui défaillait laissait 
tomber la voile désenflée. Dans ce calme des flots, je 
retrouvais la sérénité qui domine l'art et la poésie des 
Grecs, car ce n'était point un calme plat. La mer de Grèce 
n'est jamais unie ainsi qu'une eau morte, toujours quelque 
vie y palpite ; mais c'est une vie contenue, comme la vie 
qui anime les produits de l'art hellénique. À ces légères 
ondulations de la vague presque insensible, on dirait les 
battements d'un très- jeune sein. La douce haleine qui 
caresse cette Thétis endormie, c'est la respiration de la 
muse grecque, le souffle léger qui enfle à peine les chalu- 
meaux de Théocrite, et qu'on sent errer sur toutes les 
belles œuvres de l'antiquité. 

(La Grèce, Borne et Dante.) 



lU 



POROHAT. 



Le l3oiilieiir. 



Mes amis ont raison, j'aurais tort, en effet, i 

De me plaindre ; en tous points mon bonheur est parfait. \ 
J'ai trente ans, je suis libre, on m'aime assez, personne 

Ne me hait ; ma santé, grâce au ciel ! est fort bonne ; ^ 

L'étude, chaque jour, m'oûre un plaisir nouveau, i 

Et justement le temps est aujourd'hui très-beau. i 

Quand j'étais malheureux, j'étais triste et maussade, j 

J'allais au fond des bois, rêveur, le cœur malade, ] 

Pleurer. — C'était pitié ! J'aimais voir l'eau couler, ] 

Et briller ses flots purs, et mes pleurs les troubler. j 

Mais maintenant je suis heureux, gai, sociable ; | 

J'ai l'œil vif et le front serein ; — ^je suis aimable, ] 

Le ruisseau peut courir à l'aise et murmurer, ^ 
Dans son onde à l'écart je n'irai point pleurer. 

Quand j'étais malheureux, souvent, lassé du monde. 

Je m'abîmais au sein d'une extase profonde ; 

Dans un ciel de mon choix mes sens étaient ravis : J 

Lidicibles plaisirs de longs regrets suivis ! \ 

Maintenant j'ai quitté les foJles rêveries ; 

C'est pour herboriser que j'aime les prairies. 

A rêver quelquefois si je semble occupé, '^ 

C'est qu'un passage obscur, en lisant, m'a frappé. ] 

Quand j'étais malheureux, je voulais aimer, vivre : ] 

Maintenant je n'ai plus de temps, je fais un livre. i 

Vous qui savez des chants pour calmer la douleur, i 

Pour calmer la douleur ou lui prêter des charmes, ] 

Quand vos chants du malheur auront tari les larmes, ■ 
Consolez-moi de mon bonheur. 



POROHAT. 

(1800.) 

M. J. J. PoECHAT, professeur de littérature à l'Académie de Lau- 
sanne, s'est essaye' avec succès dans le drame : Jeanne d'Arc, Winkél- 
ried ; dans la nouvelle: les Colons du village et surtout Trois mois sons 
la neige, couronne' par TAcade'mie' française, etc., mais c'est comme 
fabuliste qu'il s'est acquis le plus de réputation. Dans ses Fables et 
Paraboles (Paris 1854), la profondeur de la pensée et la vivacité du 
trait s'allient gracieusement au coloris des détails. 



LE PÈEE ET l'eKFANT. 1^ 



I^e 3?ei'e et: l^JEnfant:. 

l'enpaint:. 

Père, apprenez-mois, je vout^ prie. 
Ce qu'on tronye après le coteau 
Qui borne à mes jeux la i)rairie ? 



On trouve un espace nouveau, 
Comme ici, des bois, des campagnes, 
Des hameaux, enûn des montagnes. 

Et plus loin ? 

LE PÈEE. 

D'autres monts encore. 

l'enfa:nt. 
Après ces monts ? 

LE PÈEE. 

La mer immense. 
l'entant. 
Après la mer ? 

LE PÈEE. 

Un autre bord. 
l'entant. 
Et puis ? 



On avance, on avance, 
Et l'on va si loin, mon petit. 
Si loin, toujours faisant sa londe, . 
Qu'on trouve enfin le bout du monde... 
Au même lieu d'où l'on partit. 



(Trois mois sous la neige.) 



1^6 SAINT-MAEC GIRAKDIK. 

SAINT-MARO GIRARDIN. 

(1801.) 

M. Saint-Marc Giraedin, né à Paris, entra jeune dans l'enseigne- 
ment, puis dans la presse, qui l'a conduit a la Sorbonne, au conseil 
de l'instruction publique, à la députation et à l'Acade'mie française. 
Le principal ouvrage de M. Saint-Marc Girardin est un Cours de littéra- 
ture dramatique, ou De Vusage des passions dans le drame, chez les an- 
ciens et les modernes. Il prend un sentiment, l'amour paternel, par 
exemple ; il examine comment on l'a exprimé autrefois, comment on 
l'exprime aujourd'hui, et il cberche à tirer de cette comparaison 
quelque instruction utile, quelque leçon de goût et de morale. Ainsi, 
d'un cours de littérature il fait un véritable cours de morale, où les 
notions les plus justes sur le vrai et le bien s'unissent au sentiment le 
plus exquis de l'art. " J'ai aimé, dit-il, a montrer l'union qui existe 
entre le bon goût et la bonne morale." C'est le côté moral qui fait 
l'originalité et le principal mérite de cet excellent ouvrage. 

Comme écrivain, M. Saint-Marc Girardin se distingue par le bon 
sens, par un esprit fin et enjoué, un atticisme élégant et une grâce 
familière qui rappellent à la fois Voltaire et Fénelon. 

Nous avons encore de M. Saint-Marc Girardin des Notices politiques 
et littéraires sur V Allemagne', des Essais de littérature et de morale, recueil 
d'articles sur la littérature, la morale et la religion ; les Souvenirs et 
réflexions politiques d'un j<Mrnaliste, choix de ses meilleurs articles écrits 
dans le Journal des Béhats. 

ïlistoîi^e cle Ooloml^a;.* 

Colomba a vu périr son père assassiné par son en- 
nemi, l'avocat Barricini, L'assassin a su dérober son 
crime aux yeux de la justice; mais Colomba n'a pas mis 
l'espoir de sa vengeance dans les froides sévérités de la 
loi. Elle a un frère, lieutenant dans la garde impériale, 
qui doit bientôt revenir en Corse. C'est lui qui est main- 
tenant le chef de la famille, et c'est lui qui, selon les idées 
de la Corse, doit venger son père. Il revient enfin cet 
Oreste attendu si longtemps; mais son séjour sur le con- 
tinent lui a fait concevoir, de l'honneur et de la justice, 
d'autres sentiments que ceux de ses compatriotes et sur- 
tout de sa sœur: il déteste la vendetta.'\ li faut voir alors 
avec quel mélange d'amour fraternel et d'ardeur de ven- 
geance Colomba pousse son frère à ce meurtre expia- 
toire, qu'elle eût elle-même accompli si elle n'eût cru que 
l'exécution de la vengeance appartenait à son frère 
comme chef de la famille. 

Dans Colomba, l'amour qu'elle a pour son frère et la 

* Héroine d'un roman de M. Mérimée. f Vengeance. 



HISTOIRE DE COLOMBA. I<i7 

haine qu'elle a pour Barricini s'unissent et se confondent; 
les deux sentiments n'en font qu'un comme dans Electre. 
Ce que l'amour fraternel inspire à Colomba sert aussi à 
sa rancune, et ce qne la rancune lui conseille sert aussi à 
l'amour fraternel ; quand son frère passe devant la maison 
des Barricini, Colomba a soin de le couvrir de son corps; 
en même temps elle excite sa colère et sa haine contre 
ses ennemis par tons les moyens qu'elle peut inventer, 
bons et mauvais. Elle le mène à la place où son père a 
été tué; puis, de retour à la maison, elle lui montre une 
chemise couverte de larges taches de sang: " Voici la che- 
mise de notre père, Orso," — et elle la jeta sur ses genoux; 
— " voici le plomb qui l'a frappé," — et elle posa sur la 
chemise les deux balles oxydées. '^'Orso, mon frère, cria- 
t-elle en se précipitant dans ses bras et l'étreignjant avec 
force, Orso, tu le vengeras !" 

Malgré sa répugnance pour la vendetta, Orso, excité 
par sa sœur et par l'opinion de ses compatriotes, et de plus 
attaqué dans la montagne X3ar les deux fils de l'avocat Bar- 
ricini, les tue et accomplit la vengeance de Colomba. 
Mais il est forcé, dans les premiers moments, de se cacher 
dans les macchi, c'est-à-dire dans les broussailles impéné- 
trables qui, en Corse, servent de retraite aux handitL 
C'est alors qu'éclate plus vivement que jamais l'amour de 
Colomba pour son frère. Quelles vives angoisses quand 
elle apprend qu'il a dû rencontrer ses ennemis dans la 
montagne ! Quelle émotion quand Celina, la nièce d'un 
des bandits près desquels Orso s'est réfugié, arrive montée 
sur le cheval d'Orso. "Mon frère est mort!" s'écria Co- 
lomba d'une voix déchirante... Tous coururent à la porte 
de la maison. Avant que Celina pût sauter à bas de sa 
monture, elle était enlevée comme une plume par Co- 
lomba, qui la serrait à l'étouffer. L'enfant comprit son 
terrible regard, et sa première parole fut : Il \dt ! Colom- 
ba cessa de l'étreindre, et Cehna tomba à terre aussi les- 
tement qu'une jeune chatte. 

Les autres ? demanda Colomba d'une voix rauque. Ce- 
lina fit le signe de la croix avec l'index et le doigt du mi- 
lieu. Aussitôt une vive rougeur succéda, sur la figure de 
Coloînba, à sa pâleur mortelle; elle jeta un regard ardent 
sur la maison de Barricini, et dit en souriant à ses hôtes : 
"Rentrons prendre le café." 

(Cours de littérature dramatique,) 



I4S DE SACY. 

DE SAOY. 

(1801.) 

Sylvestre de Sact, né à Paris, se fit d'abord connaître an barrean, 
qu'il abandonna bientôt pour la litte'rature. En 1825, il entra au 
Journal des Débats, dont il devint bientôt un des re'dacteurs les plus 
remarque's et les plus remarquables. Les nombreux articles qu'il y 
a publiés pendant plus de trente ans ne se distinguent pas moins par 
la pureté et la solidité des principes que par l'éclat et la simplicité du 
style. M. de Sacy est de la race des grands écrivains, et l'Académie, 
en l'appelant en 1855 à prendre place dans ses rangs, a fait un choix 
qui l'honore et auquel tous les hommes de lettres ont applaudi 

Xu'^ma/tenr die 1boii.<iii.îiis. 

Ne vous y trompez pas, l'amatenr de bouquins existe et 
plus passionné qu'un autre peut-être. L'amateur de bou- 
quins n'est pas pour moi l'homme modeste qui se contente 
de livres d'une condition ordinaire, mais propres, com- 
plets et honnêtement recouverts : celui-là est l'homme 
raisonnable ; ce n'est pas un amateur. Je parle du collecteur 
de livres salis, dépareillés, déguenillés, bons à mettre au 
lazaret s'il y avait un lazaret pour les livres. Comme vous 
trouvez au haut de l'échelle le bibliophile d'un goût rigou- 
reux et impitoyable, qui repousse le plus beau livre dès qu'il 
y découvre le plus pardonnable défaut, vous trouvez tout 
au bas l'amateur des livres à trois sous, à cinq sous au 
plus, à dix les jours de folie. Il existe, encore une fois, 
cet amateur, je le connais; homme d'esprit et de goût en 
tout autre chose, galant homme et d'un aimable com- 
merce, bon fils, bon mari, bon père, excellent camarade, 
il n'a l'esprit et le goût dépravés qu'en fait de livres. Il 
lui faut du laid et du bon marché comme il nous faut à 
nous du cher et du beau ; et si nous nous moquons de lui, 
soyez tranquille, il nous le rend bien et n'a pour nos 
magnificences qu'un sourire d'ironique pitié . . . Hélas ! 
passons nous nos défaiits. Qui n'a pas les siens ? 

(Variétés littéraires.) 



"Vente cL'niie IBiTblîotlieq^Tie, 

Encore bien peu de jours, et cette belle bibliothèque 
n'existera donc plus ! Ces livres vont se partager entre 



1 UN JEUNE ECCLÉSIASTIQUE. 1^9 

mille mains étrangères et sortir de ce jDetit cabinet où ils 
étaient gardés avec un soin si tendi^e. D'autres bibliothè- 
ques s'en enrichii^ont pour être dispersées à leur tour. 
Triste sort des choses humaines ! O mes chers livres ! un 
jour viendra aussi où vous serez étalés sur une table de 
vente, où d'autres vous achèteront et vous posséderont, 
possesseurs moins dignes de vous peut être que votre 
maître actuel! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres; 
je les ai tous choisis un à un, rassemblés à la sueur de 
mon front, et je les aime tant ! H me semble que par un 
si long et si doux commerce ils sont devenus comme une 
portion de mon âme ! Mais quoi ? Eien n'est stable en ce 
monde, et c'est notre faute si nous n'avons pas appris de 
nos hvres eux-mêmes à mettre au-dessus de tous les biens 
qui passent et que le temps va nous emporter, le bien qui 
ne passe pas, l'immortelle beauté, la source infinie de 
toute science et de toute sagesse. 

( Variétés lUttraires. ) 



LACORDAIRB. 

1802—1833. 



Jean-Baptiste-Henri Lacoedatre, ne à Becey-snr-Oiirce, a illuRtré 
la chaire, et de longtemps l'éloquence sacre'e n'aui-a un interprète 
aussi heureusement inspire'. Ses Conférences religieuses resteront parmi 
les monuments littéraires les plus remarquables de ce siècle, et les 
Oraisons funèbres qu'il a prononcées peuTent être placées auprès des 
chefs-d'œu^TC des orateurs chrétiens du dix-septième siècle. En 1839, 
il se fit dominicain au couvent de La Minerve ; en 1850, il fut nomme 
provincial de tous les couvents dominicains de France, et quatre ans 
après, lorsque ses fonctions cessèrent, il prit la direction du collège 
Sorrèze, et se consacra exclusivement à l'éducation de la jeunesse. 



A. ixn JeTxne ecclesîastictixe. 

" . . . . Mon bien cher, vous montez à cheval dans la 
forêt de Compiegne avec l'habit rehgieux, et vous le 
trouvez tout simple. . . Certainement un prêtre peut 
monter à cheval pour l'exercice de son ministère; iî y a 



150 LACOKDAIBE. 

des pays de montagnes où c'est la seule manière de voya- 
ger, et des évêques mêmes ne se font pas scrupule de 
parcourir ainsi les parties abruptes de leur diocèse; mais 
monter à cheval pour son plaisir, comme les fils de familles 
riches, qui vont passer la soirée au bois de Boulogne, je 
vous avoue que la chose me semble hardie dans un religi- 
eux. Le cheval donne de l'orgueil; il est une habitude de 
luxe; croyez-vous que Jésus-Christ soit bien aise de vous 
voir à cheval, lui qui est entré à Jérusalem sur un âne? Ce 
n'est pas précisément qu'un ecclésiastique ne puisse se 
tenir convenablement sur un cheval ; mais porteriez-vous 
un habit écarlate avec des franges d'or, supposé que ce 
fût encore la mode en France ? Votre cœur serait-il in- 
sensible à la pensée que vous êtes vêtu comme les riches 
et les grands de ce monde ? Quand M. de Rancé se con- 
vertit à Dieu, il vendit ses chevaux, ses voitures, quitta les 
habits magnifiques qu'il avait coutume de porter, et il 
enveloppa de deuil un corps qu'il avait longtemps consacré 
au péché. N'est-ce pas là le mouvement de l'âme recueillie 
et pénitente ? Croyez-vous qu'un jeune incrédule qui vous 
verrait à cheval serait tenté, le soir, de se mettre à genoux 
devant vous et de vous découvrir les misères de son 
cœur ? Non, je ne le pense pas. Un homme à cheval est 
trop haut pour qu'on se mette à genoux devant lui. Il 
faut s'abaisser pour qu'on puisse obtenir des abaissements, 
n est raconté dans la vie d'un de nos bienheureux qu'un 
jour il parcourait une ville à cheval avec ses amis: Dieu, 
qui le voulait avoir, le jeta par terre dans la boue, et ce 
fut l'occasion de son salut et de sa sainteté. 

'' Ce qui est certain, c'est que si je vous avais trouvé 
dans la forêt de Compiègne sur votre cheval, je vous 
aurais bien donné une douzaine de cravache, en ma quahté 
de votre père et de votre ami; ceci ne m'empêche pas de 
vous embrasser bien tendrement." 

( Correspondance, ) 



CONSEILS A UN ENTANT. 151 

VICTOR HUGO. 
(1802.) 

Victor Hugo, est né a Besançon. Le lyrisme est son ve'ritable e'ie'- 
ment : ses Odes et Ballades (1822 à 1824), les Orientales (1829), les 
Chants du crépuscule (1835), les Rayons et les ombres, les Voix inté- 
rieures (1837), et surtont ses charmantes Feuilles d'automne (1831) en 
font foi ; ce dernier onvrage est peut-être ce que la muse française a 
jamais produit de plus délicat et de plus suave. Les Orientales, poésies 
souvent bizarres, mais singulièrement pittoresques, furent reçues 
avec le plus grand enthousiasme. Le but de l'auteur, en les écrivant, 
était de prouver à ses détracteurs, combien la langue française, déga- 
gée des entraves dont on l'avait chargée, est flexible ; comment sous 
une plume habile elle se prête également à tous les tons. Le succès 
qu'il s'en était promis fut complet ; mais on doit convenir qu'à côté 
des plus grandes beautés, on trouve quelquefois des futilités, des jeux 
d'esprit qui tranchent du mauvais goût. 

Les Drames en vers et en prose de M. Victor Hugo, qui ont eu un 
moment de vogue à cause de leur étrangeté, prouvent jusqu'à l'évi- 
dence, quoiqu'on y trouve un grand nombre de belles scènes, que le 
poète manque des principales qualités dramatiques. Ajoutons à cela 
qu'il ne met en scène que des personnages imaginaires et faux, qu'il 
mutile l'histoire et qu'il ne recule pas devant les situations les plus 
horribles et les plus licencieuses. On peut citer Cromwell ( 1827), Her- 
nani, Clarion Delorme (1829), Marie Tudor (1833), Angélo (1835). 

Les Romans de M. Victor Hugo sont composés dans le même système 
que ses drames. Les deux plus remarquables sont les Derniers jours 
d'un condamné (1829) et ]^otre-Dame de Paris (1831). Ce dernier roman, 
qui a été fort admiré et qui a mérité la censure de Rome, contient de 
nombreux traits de génie, une belle peinture de l'architecture du 
moyen âge, un grand fracas d'hommes et de mœurs, que l'on dit 
appartenir aux temps anciens, et qui, en réalité, ne sont d'aucun 
temps. 

Convenons pourtant qu'en prose comme en vers, M. Victor Hugo 
est un grand artiste. Quand il veut écrire avec mesure, il a des 
pages comparables aux plus belles productions des grands maîtres. 
Mais, en général, le style chez lui s'enrichit trop aux dépens de l'idée 
et du sentiment. 

Parmi les derniers ouvrages de Victor Hugo, nous remarquons les 
Burgraves (1843), les Contemplations (1856), la Légende des siècles 
(1859), enfin les Misérables (1862), et les TravaiUeursde la 3Ier (1866). 



Conseils a xlix ZEnfant:. 

Oh ! bien loin de la voie 
Où marche le pécheur, 
Chemine où Dieu t'envoie ! 
Enfant ! garde ta joie ! 
Lis ! garde ta blancheur 1 



152 VICTOE HUGO. 

Sois humble ; que t'impoirte 
Le riche et le puissant ! 
Un souffle les emporte. 
La force la i^lus forte, 
C'est un cœur innocent ! 

Bien souvent Dieu repousse 
Du pied les hautes tours ; 
Mais dans le nid de mousse, 
Où chante une voix douce, 
Il regarde toujours ! 

L'enfant chantait ; la mère au lit, exténuée. 
Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant ; 
La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée ; 
Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant. 

L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre, 
Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit ; 
Et la mère, à côté de ce j^auvre doux être 
Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit. 

La mère alla dormir sous les dalles du cloître ; | 

Et le petit enfant se remit à chanter. . . — j 

La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas croître i 

Sur la branche trop faible encor pour le porter. | 

l 
(Les Feuilles d'Automne.) | 

I*oixi? les I^aix^^i^es. ^ 

Dans vos fêtes d'hiver, riches, heureux du monde, ;^ 

Quant le bal tournoyant de ses feux vous inonde, .'\ 

Quand partout à Tentour de vos pas vous voyez \ 
Briller et rayonner cristaux, miroirs, balustres, 

Candélabres ardents, cercle étoile des lustres, j 

Et la danse et la joie au front des conviés; i 

Tandis qu'un timbre d'or sonnant dans vos demeures i 

Vous change en joyeux chant la voix grave des heures, \ 

Oh ! songez-vous parfois que, de faim dévoré, ] 

Peut-être un indigent dans les carrefours sombres \ 

S'arrête et voit danser vos lumineuses ombres .\ 

Aux vitres du salon doré ? \ 

Songez-vous qu'il est là sous le givre et la neige, ^ 

Ce père sans travail que la famine assiège ? -, 

Et qu'il se dit tout bas: *' Pour un seul que de biens I ^ 



APEÈS LA BATAILLE. 153 

" A son large festin que d'amis se récrient ! 

" Ce riclie est bien heureux, ses enfants lui sourient ! 

" Eien que dans leurs jouets que de pain pour les miens !" 

Et puis à votre fête il compare en son âme 
Son foyer, où jamais ne rayonne une ûamme, 
Ses enfants affames, et leur mère en lambeau, 
Et, sur un peu de paille, étendue et muette, 
L'aïeule, que l'hiver, hélas ! a déjà faite 
Assez froide pour le tombeau ! 

Donnez, riches ! L'aumône est sœur de la prière. 
Hélas ! quand un vieillard sur votre seuil de pierre. 
Tout raidi par l'hiver, en vain tombe à genoux ; 
Quand les petits enfants, les mains de froid rougies, 
Ramassent soas vos pieds les miettes des orgies, 
La face du Seigneur se détourne de vous. 

Donnez ! afin que Dieu, qui dote les familles. 
Donne à vos fils la force et la grâce à vos filles. 
Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit. 
Afin qu'un blé plus mûr fasse plier vos granges. 
Afin d'être meilleurs, afin de voir les anges 
Passer dans vos rêves la nui t ! 

Donnez ! il vient un jour où la terre nous laisse. 
Vos aumônes là-haut vous font une richesse. 
Donnez ! afin qu'on dise : '' Il a pitié de nous !" 
Afin que l'indigent que glacent les tempêtes. 
Que le iDauvre qui souffre à côté de vos fêtes. 
Au seuil de vos palais ûxe un œil moins jaloux. 

Donnez î ])our être aimés du Dieu qui se fit homme. 
Pour que le méchant même en s'inclinant vous nomme, 
Pour que votre foyer soit calme et fraternel : 
Donnez ! afin cpi'un jour, à votre heure dernière, 
Contre tous vos péchés vous ayez la prière 
D'un mendiant puissant au ciel ! 

(Fe uille'i d'Automne. ) 

-A.i>i*es la "bataille. 

Mon père, ce héros au sourire si doux, 

Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous 

Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, 

Parcourait à cheval, le soir d'une bataille. 

Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit. 

Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit. 

C'était un Espagnol de l'armée en déroute, 



154 VICTOR HUGO. 

Qui se traînait sanglant sur le bord de la route, 

Bâlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié, 

Et qui disait : '' A boire ! à boire par pitié !" 

Mon père, ému, tendit à son housard fidèle 

Une gourde de rhum qui pendait à sa selle, 

Et dit : " Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé." 

Tout à coup, au moment où le bousard baissé 

Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure, 

Saisit un pistolet qu'il étreignait encore. 

Et vise au front mon père en criant : *' Oaramba 1" 

Le coup passa si près que le chapeau tomba. 

Et que le cheval fit un écart en arrière. 

'' Donne-lui tout de même à boire," dit mon père. 

(Légende des Siècles, 

I^a >^îe a/ixx: Olxamps. 

Le soir, à la campagne, on sort, on se promène, ] 

Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine ; i 

Moi, je vais devant moi ; le poète en tout lieu ] 

Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu. | 

Je vais volontiers seul. Je médite ou j'écoute. ti 

Pourtant, si quelqu'un veut m'accompagner en route, 1 

J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit ; 1 

Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit. 
Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe. 
Volume où vit une âme et que scelle la tombe, j 

J'y lis. 

Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé. 

Je sors. J'entre en passant chez des amis que j'ai. ■ 

On prend le frais, au fond du jardin, en famille. . '. 

Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille ; ■ 

N'importe : je m'assieds, et je ne sais pourquoi ^ 

Tous les petits enfants viennent autour de moi. ] 

Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent. \ 

C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts ; ils se souviennent j 

Que j'aime comme eux l'air, les fieurs, les papillons ' 
Et les bêtes qu'on voit courir dans les sillons. ■ ' ■■, 

Ils savent que je suis un homme qui les aime, 1 

Un être auprès duquel on peut jouer, et même i 

Crier, faire du bruit, parler à haute voix ; 3 
Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois, 

Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste, ^ 

Je leur souris encor, bien que je sois plus triste : j 

Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais | 

Me fâcher ; qu'on s'amuse avec moi ; que je fais ^ 

Des choses en carton, des dessins à la plume ; | 

■) 



l'architïïctuee et l'iMPRBIEPvIE. 155 

Quo je raconte, à l'iienre où la lampe s'allume, 

Oh ! des contes charmants qui vous font peur la nuit ; 

Et qu'enfin, je suis doux, pas fier et fort instruit. 

Aussi, dès qu'on m'a vu : "Le voilà" tous accourent. 

Ils quittent jeux, cerceaux et balles ; ils m'entourent, 

Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel, 

Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel ? 

Les petits — quand on est petit on est très-brave — 

Grimpent sur mes genoux ; les gTands onfc un air grave ; 

Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris, 

Des albums, des crayons qui viennent de Paris ; 

On me consulte, on a cent choses à me dire, 

On parle, on cause, on rit surtout ; — j'aime le rire, 

Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs. 

Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et cœurs. 

Qui montre en même temps des âmes et des perles. — 

Au quinzième siècle tout change. 

La pensée humaine découvre un moyen de se perpétuer 
non-seulement plus durable et plus résistant que l'archi- 
tecture, mais encore plus simple et plus facile. L'archi- 
tecture est détrônée. Aux lettres de pierre d'Orphée 
vont succéder les lettres de plomb de Guttemberg. 

Le livre va tuer V édifice. 

L'invention de l'imprimerie est le plus grand événe- 
ment de l'histoire. C'est la révolution-mère. C'est le 
mode d'expression de l'humanité qui se renouvelle tota- 
lement, c'est la pensée humaine qui dépouille une forme 
et qui en revêt une autre, c'est le complet et définitif 
changement de peau de ce serpent symbolique qui, de- 
puis Adam, représente l'intelligence. 

Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impéris- 
sable que jamais; elle est volatile, insaisissable, indestruc- 
tible. Elle se mêle à l'air. Du temps de l'architecture, elle 
se faisait montagne et s'emparait puissamment d'un siècle 
et d'un lieu. Maintenant elle se fait troupe d'oiseaux, 
s'éparpille aux quatre vents, et occupe à la fois tous les 
points de l'air et de l'espace. 

Nous le répétons, qui ne voit pas que de cette façon 
elle est bien plus indélébile? De solide qu'elle était elle de- 
vient vivace. Elle passe de la durée à l'immortalité. On peijit 
démolir une masse, comment extirper l'ubiquité ? Vienne 
un déluge, la montagne aura disparu (depuis longtemps 



156 VICTOK HUGO. 

SOUS les flots, que les oiseaux Yoleront encore : et qu'une 
seule arche flotte à la surface du catacl3^sme, ils s'y pose- 
ront, surnageront avec elle, assisteront avec elle à la dé- 
tsrue des eaux, et le nouveau monde qui sortira de ce 
chaos verra en s'éveillant planer au-dessus de lui, ailée 
et vivante, la pensée du monde englouti. 

Et quand on observe que ce mode d'expression est non 
seulement le plus conservateur, mais encore le plus sim- 
ple, le plus commode, le plus praticable à tous, lorsqu'on 
songe qu'il ne traîne pas un gros bagage et ne remue pas 
un lourd attirail, quand on compare la pensée obligée pour 
se traduire en un édiflce de mettre en mouvement quatre 
ou cinq autres arts et des tonnes d'or, toute une monta- 
gne de pierres, toute une forêt de charpentes, tout un 
peuple d'ouvriers, quand on la compare à la pensée qui 
se fait livre, et à qui il suffit d'un peu de papier, d'un peu 
d'encre et d'une plume, comment s'étonner que l'intelli- 
gence humaine ait quitté l'architecture pour l'imprimerie? 
Coupez brusquement le lit primitif d'un fleuve, d'un ca.nal 
creusé au-dessous de son niveau, le fleuve désertera son lit. 

Ainsi, voyez comme à partir de la découverte de l'im- 
primerie l'architecture se dessèche peu à peu, s'atrophie 
et se dénude. Comme on sent que l'eau baisse, que la 
sève s'en va, que la pensée des temps et des peuples se 
retire d'elle ! Le refroidissement est à peu près insensible 
au quinzième siècle, la presse esi trop débile encore, et 
soutire tout au plus à la puissante architecture une sura- 
bondance de vie. Mais dès le seizième siècle, la maladie 
de l'architecture est visible ; elle n'exprime déjà plus 
essentiellement la société ; elle se fait misérablement art 
classique ; de gauloise, d'européenne, d'indigène, elle 
devient grecque et romaine; de vraie et de moderne, 
pseudo-antique. C'est cette décadence qu'on appelle la 
renaissance. Décadence magnifique pourtant, car le 
vieux génie gothique, ce soleil qui se couche derrière la 
gigantesque presse de Mayence, pénètre encore quelque 
temps de ses derniers rayons tout cet entassement hybri- 
de d'arcades latines et de colonnades corinthiennes. 

C'est ce soleil couchant que nous prenons pour une 
aurore... 

Cependant que devient l'imprimerie ? Toute cette vie 
qui s'en va de l'architecture vient chez elle. Â mesure que 



l'architecture et L'j.MPRBIEIiîE. 1^7 

l'arcliitecture baisse, rimprimerie s'enâe et grossit. Ce 
capital de forces que le pensée humaine dépensait en édi- 
fices, elle le dépense désormais en livres. Aussi des le 
seizième siècle la presse, grandie au niveau de r'arclii- 
tecture décroissante, lutte avec elle et la tue. Au dix- 
septième elle est déjà assez souveraine, assez triomphante, 
assez assise dans sa victoire pour donner au monde la 
fête d'un grand siècle littéraire. Au dix-huitième, long- 
temps reposée à la cour de Louis XIV, elle ressaisit la 
vieiUe épée de Luther, en arme Voltaire, et court, tumul- 
tueuse, à l'attaque de cette ancienne Europe dont elle a 
déjà tué l'expression architecturale. Au moment où le 
dix-huitièm.e siècle s'achève, elle a tout détruit. Au dix- 
neuvième, elle va reconstruire. 

Or, nous le demandons maintenant, lequel des deux 
arts représente réellement, depuis trois siècles, la pensée 
humaine ? Lequel la traduit ? Lequel exprime, non pas 
seulement ses manies littéraires et scolastiques, mais son 
vaste, profond, universel mouvement ? Lequel se super- 
pose constamment, sans rupture et sans lacune, au genre 
humain qui marche, monstre à milles pieds ? L'architec- 
ture ou l'imprimerie ? 

L'imprimerie. Qu'on ne s'y trompe pas, l'architecture 
est morte, morte sans retour, tuée par le livre imprimé, 
tuée parce qu'elle dure moins, tuée parce qu'elle coûte 
plus cher. Toute cathédrale est un milhard. Qu'on se re- 
présente maintenant quelle mise de fonds il faudrait pour 
écrire le livre architectural, pour faire fourmiller de nou- 
veau sur le sol des milliers d'édifices ; pour revenir à ces 
époques où la foule des monuments était telle qu'au 
dire d'un témoin oculaire " on eût dit que le monde en 
se secouant avait rejeté ses vieux habillements pour se 
couvrir d'un blanc vêtement d'églises." 

Un livre est sitôt fait, coûte si peu, et peut aller si 
loin ! Comjnent s'étonner que toute la pensée humaine 
s'écoule par cette pente ? Ce n'est pas à dire que l'archi- 
ture n'aura pas encore ça et là un beau monument, un 
chef-d'œuvre isolé. On pourra bien encore avoir de temps 
en temps, sous le règne de l'imprimerie, une colonne fai- 
te, je suppose, par toute une armée, avec des canons amal- 
gamés, comme on avait, sous le règne de T'architeçture, 
des ihades et des romanceros des Mahabâhrata et des 



158 VICTOR HUGO. 

Nibelungen, faits par tout un peuple avec des rapsodies 
amoncelées et fondues. Le grand accident d'un architecte 
de génie pourra survenir au vingtième siècle, comme 
celui du Dante, au treizième. Slais l'architecture ne 
sera plus l'art social, l'art collectif, l'art dominant. Le 
grand poème, le grand édifice, la grande œuvre de l'hu- 
manité ne se bâtira plus, elle s'imprimera. 

(Notre-Dame de Paris,) 

XJne liistoîre d'oxirs. 

Je me rappelle qu'il y a sept ou huit ans j'étais allé à 
Claye, à quelques lieues de Paris. Je m'en revenais à 
pied ; j'étais parti d'assez grand matin, et vers midi, les 
beaux arbres de la forêt de Bondy m'invitant, à un en- 
droit où le chemin tourne brusquement, je m'assis, adossé 
à un chêne, sur un talus d'herbe, les pieds pendant dans 
un fossé, et je me mis à crayonner sur mon livre vert. 

Comme j'achevais la quatrième ligne, je lève vaguement 
les yeux, et j'aperçois de l'autre côté du fossé, sur le bord 
de la route, devant moi, à quelques pas, un ours qui me 
regardait fixement. En plein jour on n'a pas de cauche- 
mar ; on ne peut-être dupe d'une forme, d'une apparence, 
d'un rocher difforme ou d'un tronc d'arbre absurde. A 
midi, par un soleil de mai, on n'a pas d'hallucinations. 
C'était bien un ours, vivant, un véritable ours, parfaite- 
ment hideux du reste. Il était gravement assis sur son 
séant, me montrant le dessous poudreux de ses pattes de 
derrière, dont je distinguais toutes les griffes, ses pattes de 
devant mollement croisées sur son ventre. Sa gueule était 
entr'ouverte ; une de ses oreilles, déchirée et saignante, 
pendait à demi ; sa lèvre inférieure, à moitié arrachée, 
laissait voir ses crocs déchaussés ; un de ses yeux était 
crevé, et avec l'autre il me regardait d'un air sérieux. 

Il n'y avait pas un bûcheron dans la forêt, et le peu 
que je voyais du chemin à cet endroit-là était absolument 
désert. 

Je n'étais pas sans éprouver quelque émotion. On se 
tire parfois d'affaire avec un chien en l'appelant Soliman 
ou Azov ; mais que dire à un ours? D'oa venait cet ours? 
Que signifiait cet ours dans la J^orêt de Bondy, sur le 
grand chemin de Paris à Claye ? Â quoi rimait ce vaga- 
bond d'un nouveau genre ? C'était fort étrange, fort ridi- 



UNE HISTOIRE d'oURS. 1^9 

CTilej fort déraisonnable, et après tout fort peu gai. J'étais, 
je vous TaYOue, très-perplexe. Je ne bougeais pas cepen- 
dant; je dois dire que Tours, de son côté, ne bougeait pas 
non plus ; il me paraissait même, jusqu'à un certain 
point, bienveillant. H me regardait aussi tendi^ement que 
13eut regarder un ours borgne. A tout prendi^e, il ou"\T.^ait 
bien la gueule, mais il l'ou^-rait comme on ouvre une bou- 
cbe. Ce n'était pas un rictus, c'était un bâillement ; ce 
n'était pas féroce, c'était presque littéraire. Cet ours 
avait je ne sais quoi d'iionnête, de béat, de résigné et 
d'endormi ; et j'ai trouvé de^Duis cette exjDression de phy- 
sionomie à de vieux habitués de théâtre qui écoutaient 
des tragédies. En somme, sa contenance était si bonne, 
que je résolus, aussi moi, de faire bonne contenance. 
J'acceptai l'ours pour spectateur, et je continuai ce que 
j'avais commencé. 

Pendant que j'écrivais, une grosse mouche vint se po- 
ser sur l'oreille ensanglantée de mon spectateur. H leva 
lentement sa patte droite et la passa par-dessus son oreille 
avec le mouvement d'un chat. La mouche s'envola. Il la 
chercha du regard ; puis, quand elle eut dis^Daru, il saisit 
ses deux pattes de derrière avec ses deux pattes de de- 
vant, et, comme satisfait de cette attitude classique, il se 
remit à me contempler. Je déclare que je suivais ses mou- 
vements variés avec intérêt. 

Je commençais à me faille à ce tête-à-tête lorsque sur- 
vint un incident : un bruit de pas précipités se fit enten- 
dre dans la grande route, et tout à coup je vis déboucher 
au touimant un autre oui\s, un grand ours noir ; le pre- 
mier était fauve. Cet ours noir arriva au grand trot, et, 
apercevant l'ours fauve, vint se rouler gracieusement à 
terre auprès de lui. L'ours fauve ne daignait pas regar- 
der l'oui's noii*, et l'ours noir ne daignait pas faii'e atten- 
tion à moi. 

Je confesse qu'à cette nouvelle apparition, qui élevait 
mes perplexités à la seconde puissance, ma main trem- 
bla. Deux oui's ! poiu' le coup c'était trop fort. Quel sens 
cela avait-il? Â qui en voulait le hasard?^ Si j'en jugeais 
par le côté d'où l'ours noir avait débouché, tous deux ve- 
naient de Paris, pays où il y a pourtant ]^eu. de bêtes, 
sauvages surtout. 

J'étais resté comme pétrifié. L'ours fauve avait fini par 



160 YITET. 

prendre part aux jeux de l'autre, et, à force de se rouler 
dans la poussière, tous deux étaient devenus gris. Cepen- 
dant j'avais réussi à me lever, et je me demandais si j'irais 
ramasser ma canne qui avait roulé à mes pieds dans le 
fossé, lorsqu'un troisième ours survint, un ours rougeâ- 
tre, petit, difforme, plus déchiqueté et plus saignant en- 
core que le premier ; puis un quatrième, puis un cin- 
quième et un sixième, ces deux-là trottant de compagnie. 
Ces quatre derniers ours traversèrent la route comme des 
comparses traversent le fond d'un théâtre, sans rien voir 
et sans rien regarder, presque en courant et comme s'ils 
étaient poursuivis. Cela devenait trop inexplicable pour 
que je ne touchasse pas à l'explication. J'entendis des 
aboiements et des cris ; dix ou douze bouledogues, sept 
ou huit hommes armés de bâtons ferrés et des muselières 
à la main firent irruption sur la route, talonnant les ours 
qui s'enfuyant. Un de ces hommes s'arrêta, et pendant 
que les autres ramenaient les bêtes muselées, il me donna 
le mot de cette bizarre énigme. Le maître du cirque de 
la barrière du Combat profitait des vacances de Pâques 
pour envoyer ses ours et ses dogues donner quelques re- 
présentations à Meaux. Toute cette ménagerie voyait à 
pied. À la dernière halte, on l'avait démuselée pour la 
faire manger; et, pendant que leurs gardiens s'attablaient 
au cabaret voisin, les ours avaient profité de ce moment 
de liberté pour faire à leur aise, joyeux et seuls, un bout 
de chemin. 

C'étaient des ours en congé. 

(Le Ehin.) 



VÎTET. 
(1801.) 

Louis ViTET, né k Paris, est un critique exquis des choses d'art et un 
de nos plus habiles e'crivains contemporains. A un profond savoir, à 
un goût excellent il joint une netteté, une précision, une pureté élégante 
d-e style qui annoncent un maître consommé. Il a publié une belle His- 
toire de Dieppe ; d'excellentes Études sur les beaux-arts et sur la littérature,^ 
recueil d'articles sur la musique, l'architecture, la peinture, qui 



EUSTACHE LE SUEUR. 161 

avaient para d'abord dans les journaux et les revues et dont le plus 
remarquable est la Vie de Lesueur, modèle de biographie touchante et 
de haute critique; et une se'rie de scènes historiques intitulées les 
Etats d' Orléans, les Barricades, les Etais de Blois et la Mort de Eenrî 
III, dont on peut dire qu'elles sont plus vraies que l'histoire ; car ce 
sont les personnages eux-mêmes qui nous apprennent ce qu'ils ont 
fait. 

Le Sueur fut peut-être le seul des élèves de Vouet qui 
refusa de prendre feu pour son maître et de s'associer au 
système de dénigrement et de sarcasme qui s'organisa 
contre le Poussin dès le lendemain de son arrivée à 
Paris. Ce qu'il respectait dans le gTand artiste, ce n'était 
pas la faveur royale, c'était le caractère sérieux de ses 
ouvrages, la noblesse de ses idées, la hardiesse et la 
nouveauté de son style. 

Le Poussin apprit par hasard que ce jeune homme 
rompait des lances à son sujet; il voulut le connaître, et 
fut si charmé de sa candeur, de l'élévation de ses senti- 
ments, de la distinction de son esprit, qu'il l'accueillit 
avec une bonté affectueuse, et lui promit ses conseils et son 
amitié. Depuis ce jour, le Sueur ne quitta plus les pas de 
son nouveau maître ; H se nourrissait de sa parole féconde 
et puissante; il sentait, en l'écoutant, ses doutes se 
dissiper, ses pressentiments et ses rêves se réaliser et 
s'éclaircir. La liberté d'esprit du Poussin, ses attaques 
franches et brutales contre le charlatanisme du métier, 
ses jugements fermes sur toutes choses, développaient 
chez son jeune ami une indépendance et une fierté natives 
qu'une longue contrainte n'avait fait que comprimer. Le 
Sueur se sentait revivre, il prenait possession de lui-même, 
sa nature se dégageait des Hens de son éducation. 

C'était presque toujours sur l'art des anciens qu'ils 
avaient coutume de s'entretenir. Le Sueur pénétrait avec 
déhces dans ce monde tout nouveau pour lui; il feuilletait 
sans cesse, il dévorait les cahiers de croquis d'après 
l'antique que le Poussin avait rapportés, et sa mémoire 
se remphssait de notions et de souvenirs que, mêmxC au 
miheu des ruiaes de Eome, personne alors n'eût eu l'idée 
de recueillir. 

Pendant plus d'une année il put ainsi se pénétrer des 
leçons du Poussin, et mieux encore que de ses leçons, de 



162 BRIZEUX. 

ses exemples. Il assistait à ses travaux: il le vit peindre 
d'abord un grand tableau représentant la sainte Cène pour 
le maître autel de Tégiise de Saint-Germain en Laye; 
puis, pour le noviciat des jésuites à Paris, cette admirable 
résurrection de la jeune fille rappelée à la vie par le 
miracle de saint François Xavier. Cet enseignement pra- 
tique le délivrait de bien des routines, et lui révélait bien 
des secrets. 

Non-seulement il vit peindre le Poussin, mais il peignit 
devant lui; c'est sous son inspiration et presque en sa 
présence qu'il exécuta son tableau de réception à 
l'ancienne Académie de Saint-Luc. Ce tableau, d'un 
noble et grave caractère, représentait saint Paul imposant 
ses mains aux malades. La composition nous en a été 
conservée par la gravure. Elle semble écrite sous la dictée 
du Poussin. 

( Vie d'Eustache Lesueur.) 



BRIZEUX. 

(1803—1858.) 



Julien-Augnste-Pélage Beizeux, né à Lorient, a écrit plusieurs 
petits poèmes plein de fraîcheur et remarquables par leur simplicité. 
Son œuvre la plus importante est Marie, gracieuse fiction où il a re- 
produit avec beaucoup de fidélité les sites et les mœurs pittoresques 
de la Bretagne. Son poëme des Bretons, tableau de la vie rustique, a 
été couronné par l'Académie française. 

^e crois l'entendre encor, quand, sa main sur mon bras, 

A l'entonr des remparts nous allions pas à pas : 

'* Oui, quand tu pars, mon fils, oui, c'est un vide immense, 

" Un morne et froid désert où la nuit recommence ; 

"Ma fidèle maison, le jardin, mes amours, 

" Tout cela n'est plus rien ; et j'en ai pour huit jours, 

" J'en ai pour tous ces mois d'octobre et de novembre, 

" Mon fils, à te chercher partout de chambre en chambre : 

'' Songe à mes longs ennuis î et lasse enfin d'errer, 

" Je tombe sur ma chaise et me mets à pleurer. 

" Ah ! souvent je l'ai dit : dans une humble cabane, 



MA MÈEK 163 j 

" Plutôt tourner son rouet, obscure paysanne ! 

" Du moins on est ensemble, et le jour, dans les champs, 

" Quand on lève la tête, on peut voir ses enfants. i 

" Mais vous, l'argent, l'orgueil, mille folles cbimères ] 

"Vous rendent tous ingrats, et vous quittez vos mères. j 

"Que nous sert, ô mon Dieu ! notre fécondité, j 

" Si le toit paternel est par eux déserté ? ; 

" Si, Quand nous viendra l'âge, (et bientôt j'en vois l'heure), \ 

" Parents abandonnés, veufs dans notre demeiu'e, l 

" Tournant languissamment les yeux autour de nous, 

" Seuls nous nous retrouvons, tristes et vieux époux !" ; 

Alors elle se tut. Sentant mon cœur se fondre, ; 

J'essuyais à l'écart mes pleurs y)our lui réi^ondre; 
Muets, nous poursuivions ainsi notre chemin, : 

Quand cette pauvre mère, en me serrant la main : • 

''Je t'afflige, mon fils, je t'afflige. . . pardonne! 
" C'est que, vois-tu, dans toi l'avenir m'abandonne : 
" En toi j'ai plus qu'un fils ; oui, je retrouve en toi I 

" Un frère, un autre époux, un cœur fait comme moi, l 

" A qui l'on peut s'ouvrir, ouviir toute son âme ; ^ 

" Doux et bon, tu comprends les chagrins d'une femme ; \ 

" Tous les autres sont durs : toi, ta bouche et tes yeux, i 

" Mon fils, au fond du cœur vont chercher les aveux. \ 

" Pour notre sort commun, demande à ton aïeule, 1 

" J'avais fait bien des plans, — mais il faut rester seule ; j 

" Nous avions toutes deux bien rêvé, —mais tu pars. l 

" Pour la dernière fois, le long de ses remparts, ; 

" L'un sur l'autre appuyés, nous causons; — ô misère ! 
" — C'est bien, ne gi'onde pas. — Chez ta bonne grand'mère 
" Rentrons. Tu sais son âge : en faisant tes adieux, 
"Embrasse-la longtemps. — ^Ah ! nous espérions mieux!" 



MERIMEE. 

(1803.) 

Prosper Mérimée, romancier, historien, dramaturge et savant, 
est né a Paris. H s'est consacré de bonne heure aux lettres, et a pu- 
blié sur divers sujets plusieurs ouvrages d un mérite éminent. Les 
plus remarquables sont le Théutre de Clara GazuJ, recueil de pièces 
dramatiques composées dans le goCit espagnol ; des nouvelles et des 
contes charmants, enti'e autres Mattéo Falcone,V Enlèvement de la redoute. 



1^ MÉEIMÉE. 

et Colomba, son ctief-d'œuvre, belle peinture des mœurs de la Corse ; 
la Chronique du règne de Charles IX ; les FojUX Démétrms, épisode de 
V histoire de Russie, etc. 

Dans tous ces ouvrages, Me'rime'e se montre narrateur parfait, e'cri- 
vain ]3ur, pre'cis et sobre d'ornements. Aucun autre n'est plus habile à 
traiter un sujet d'imagination comme un sujet historique : quand il 
invente, il produit l'illusion de la vérité' au point de faire croire qu'il 
raconte un fait arrivé. Aucun autre ne se distingue à un plus haut 
degré que lui par la précision et la netteté de la pensée et du style ; 
son défaut est d'exagérer ces qualités, et de tomber quelquefois dans 
la dureté et la sécheresse. Vinet a dit excellemment de lui que "c'est 
un esprit à la fois exquis et dur. " 



!M:a/l:teo IF'alcoiie. 

TJn certain jour d'automne, Matteo sortit de bonne 
heure avec sa femme pour aller visiter un de ses trou- 
peaux dans une clairière du maquis. Le petit Fortunato, 
son fils, voulut l'accompagner, mais la clairière était trop 
loin. D'ailleurs, il fallait bien que quelqu'un restât pour 
garder la maison; le père refusa donc. On verra s'il n'eut 
pas lieu de s'en repentir. 

Il était absent depuis plusieurs heures, et le petit For- 
tunato était tranquillement étendu au soleil, regardant 
les montagnes bleues, quand il fut soudain interrompu 
dans ses méditations par l'explosion d'une arme à feu. Il 
se leva et se tourna du côté de la plaine d'où partait ce 
bruit. D'autres coups de fusil se succédèrent, tirés à in- 
tervalles inégaux et toujours de plus en plus rapprochés; 
enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison 
de Mattéo, parut un homme coiffé d'un bonnet pointu, 
comme en portent les montagnards, barbu, couvert de hail- 
lons, et se traînant à peine, en s'appuyant sur son fusil. 
H venait de recevoir un coup de fusil dans la cuisse. 

Cet homme était un proscrit qui, étant parti de nuit 
pour aller acheter de la poudre à la ville, était tombé 
dans une embuscade de voltigeurs corses ; après une vi- 
goureuse défense, il était parvenu à faire sa retraite, vive- 
ment poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais 
il avait peu d'avance sur les soldats, et sa blessure le met- 
tait hors d'état de gagner le maquis avant d'être rejoint, 
n s'approcha de Fortunato et lui dit : " Tu es le fils de 
Mattéo Falcone? — Oui. — Moi, je suis Gianetto Sampièro. 
Je suis poursuivi par les collets jaunes ; cache-moi, car je 



MATTÉO FALCONE. 1^-5 

ne puis aller plus loin. — ^Et que dira mon père, si je te 
cache sans sa permission ? — Il dira que tu as bien fait. — 
Qui sait? — Cache-moi vite, ils Tiennent. — Attends que 
mon père soit revenu. — Que j'attende! malédiction ! ils 
seront ici dans cinq minutes. Allons ! cache-moi ou je te 
tue." Fortunato lui répondit, avec le plus grand sang- 
froid : " Ton fusil est déchargé ; il n'y a plus de cartou- 
ches dans ta giberne. — J'ai mon stylet. — Mais courras-tu 
aussi vite que moi ?" Il fit un saut et se mit hors d'attein- 
te. "Tu n'es pas le fils de Mattéo Falcone! me laisseras-tu 
donc arrêter devant ta maison ?" L'enfant parut touché. 
" Que me donneras-tu si je te cache?" dit-il en se rappro- 
chant. Le proscrit fouilla dans une poche de cuir qui 
pendait à sa ceinture, il en tira une pièce de cinq 
francs, qu'il avait réservée sans doute pour acheter de la 
poudre. 

Fortunato sourit à la vue de la pièce d'argent, il s'en saisit 
et dit à G-ianetto: "Ne crains rien." Aussitôt il fit un grand 
trou dans un tas de foin placé auprès de la maison. Gia- 
netto s'y blottit et l'enfant le recouvrit de manière à lui 
laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fût possible 
cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. 
n s'avisa de plus d'une finesse de sauvage assez ingénieu- 
se. H alla prendre une chatte et ses petits, et les établit 
sur le tas de foin, pour faire croire qu'il n'avait pas été 
remué depuis peu. Ensuite remarquant des traces de 
sang sur le sentier près de la maison, il les couvrit de 
poussière avec soin, et, cela fait, il se recoucha au soleil 
avec la plus grande tranquiihté. 

Quelques minutes après, six hommes en uniforme brun à 
collet jaune, et commandés par un adjudant, étaient de- 
vant la porte de Mattéo. Cet adjudant était quelque peu 
parent de Falcone. Il se nommait Teodoro Gamba. 
C'était un homme actif, fort redouté des proscrits, dont 
il avait traqué plusieurs. " Bonjour, petit cousin, dit-il à 
Fortunato, en l'abordant ; comme te voilà grandi ! As-tu 
vu passer un homme tout à l'heure ? — Oh ! je ne suis pas 
encore aussi grand que vous, mon cousin, reprit l'enfant 
d'un air niais. — Cela viendra. Mais n'as-tu pas vu passer un 
homme ? Dis-moi. — Si j'ai vu passer un homme ? — Oui, 
un homme avec un bonnet pointu, une veste brodée de 



166 MÉRIMÉE. 

rouge et de jaune? Oui, reponds vite, et ne répète point mes 
questions. — Ce matin, M. le curé est passé devant notre 
porte sur son cheval Pietro, et m'a demandé comment papa 
se portait ; je lui ai répondu... — Ali ! petit drôle, tu fais le 
malin ! Dis-moi vite par où est passé Gianetto, car c'est 
lui que nous cherclions ; et, j'en suis certain, il a pris par 
ce sentier. — Qui sait ? — Qui sait ? c'est moi, qui sais que 
tu l'as vu. — Est-ce qu'on voit les passants quand on dort? 
— Tu ne dormais pas, vaurien, les coups de fusil t'ont ré- 
veillé. — Vous croyez donc, mon cousin, que vos fusils font 
tant de bruit ? l'escopette de mon père en fait bien da- 
vantage. — Que le diable te confonde ! maudit garnement ! 
Je suis bien sûr que tu as vu le Gianetto, peut-être même 
l'as-tu caché. Allons, camarades, entrez dans cette maison, 
voyez si votre homme n'y est pas. Il n'allait plus que 
d'une patte, et il a trop de bons sens, le coquin, pour avoir 
cherché à gagner le maquis en clopinant. D'ailleurs les 
traces de sang s'arrêtent ici. — Et que dira papa? demanda 
Fortunato, en ricanant, que dira-t-il, s'il sait qu'on est 
entré dans sa maison pendant qu'il était sorti ? — Vaurien, 
dit l'adjudant en le prenant par l'oreille, sais-tu qu'il ne 
tient qu'à moi de te faire changer de note? Peut-être qu'en 
te donnant ujie vingtaine de coups de plat de sabre, tu par- 
leras enfin ?" Et Fortunato ricanait toujours. " Mon père 
est Mattéo Falcone, dit-il avec emphase. — Sais-tu bien, 
petit drôle, que je puis t'emmener à Corte ou à Bastia. 
Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille, les fers 
aux pieds, et je te ferai guillotiner, si tu ne me dis pas où 
est G-ianetto." L'enfant éclata de rire à cette ridicule me- 
nace. Il répéta : " Mon père est Mattéo Falcone. — Adju- 
dant, dit tout bas un des voltigeurs, ne nous brouillons 
pas avec Mattéo." 

Gamba paraissait évidemment embarrassé. Il causait 
à voix basse avec ses soldats qui avaient déjà visité toute la 
maison. Ce n'était pas une opération fort longue, car la 
cabane d'un Corse ne consiste qu'en une seule pièce 
carrée. L'ameublement se compose d'une table qui sert 
de lit, de bancs, de coffres, et d'ustensiles de chasse ou de 
ménage. Cependant le petit Fortunato caressait sa chatte, 
et semblait jouir malignement de la confusion des vol- 
tigeurs. 



167 MATTÉO FALCONE. 

Un soldat s'approclia du tas de foin. Il vit la chatte, et 
donna un coup de baïonnette dans le foin avec négligence, 
et haussant les épaules, comme si la précaution était ridi- 
cule. Eien ne remua, et le visage de l'enfant ne trahit pas 
la plus légère émotion. L'adjudant et sa troupe se don- 
naient au diable ; déjà ils regardaient sérieusement du 
côté de la plaine, comme disposés à s'en retourner par 
où ils étaient venus, quand leur chef, convaincu que les 
menaces ne produiraient aucune impression sur le fils de 
Falcone, voulut faire un dernier effort et tenter le pouvoir 
des caresses et des présents. " Petit cousin, dit-il, tu me 
parais un gaillard bien éveillé ! Tu iras loin ; mais tu 
joues un vilain jeu avec moi, et si je ne craignais de faire 
de la peine à mon cousin Mattéo, le diable m'emporte, si 
je ne t'emmènerais pas avec moi. — Bah ! — Mais quand 
mon cousin sera revenu, je lui conterai l'affaire, et pour ta 
peine d'avoir menti, il te donnera le fouet jusqu'au sang. 
— Savoir ! — Tu verras. . . mais, tiens. . . sois brave garçon, 
et je te donnerai quelque chose. — Moi, mon cousin, je 
vous donnerai un avis, c'est que, si vous tardez davantage, 
le Grianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus 
d'un luron pour aller l'y chercher." L'adjudant tira de sa 
poche une montre d'argent qui valait bien six écus, et re- 
marquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en 
la regardant, il lui dit, en tenant la montre suspendue au 
bout de sa chaîne d'acier : "Fripon, tu voudrais bien 
avoir une montre comme celle-là suspendue à ton cou ; et 
tu te promènerais dans les rues de Porto-Vecchio fier 
comme un paon ; et les gens te demanderaient : " Quelle 
heure est-il?" Et tu leur dirais: " Eegardez à ma 
montre." 

L'enfant se laisse tenter ; l'adjudant voit revenir Mattéo 
armé de son fusil et craint son approche. 

Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux, ce 
fut de s'avancer seul vers Mattéo, pour lui conter l'affaire, 
en l'abordant comme une vieille connaissance, mais le 
court intervalle qui le séparait de Mattéo lui parut terri- 
blement long. " Hola ! eh ! mon vieux camarade, criait-il, 
comment cela va-t-il, mon brave ? C'est moi, je suis Gamba, 
Ion cousin 1" Mattéo, sans répondre un mot, s'était arrêté, 
et, à mesure que l'autre parlait, il relevait doucement le 



1^8 MÉRIMÉE. 

canon de son fusil, de sort qu'il était dirigé vers le ciel, 
au moment où l'adjudant îe joignit. 

" Bonjour, frère, dit l'adjudant, en lui tendant la main, 
il y a bien longtemps que je ne t'ai vu. J'étais venu pour 
te dire bonjour en passant, et à ma cousine Pepa. Nous 
avons fait une longue traite aujourd'hui, mais il ne faut 
pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse 
prise. Nous venons d'empoigner Gianetto Sampiéro. — 
Dieu soit loué! s'écria Griuseppa. Il nous a volé une 
laitière la semaine passée." Ces mots réjouirent Gamba. 
"Pauvre diable ! dit Mattéo, il avait faim. — Le drôle s'est 
défendu comme un lion, poursuivit l'adjudant un peu 
mortifié. H m'a tué un de mes voltigeurs. Et non content 
de cela, il a cassé le bras au caporal Chardon ; mais il 
n'y a pas grand mal, ce n'était qu'un Français. Ensuite 
il s'était si bien caché que le diable ne l'aurait pas décou- 
vert. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l'aurais 
jamais pu trouver. — Fortunato ! s'écria Mattéo. — Oui, 
le Gianetto s'était caché sous ce tas de foin, là-bas ; mais 
mon petit cousin m'a montré la malice, — Malédiction ! 
dit tout bas Mattéo." Us avaient rejoint le détachement. 
Gianetto était déjà couché sur la litière et prêt à partir. 
Quand il vit Mattéo et la compagnie de Gamba, il sourit 
d'un sourire étrange, puis se tournant vers la porte de la 
maison, il cracha sur le seuil, en disant : " Maison d'un 
traître !" 

Il n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui pût pro- 
noncer le mot de traître, en l'appliquant à Falcone. Un 
bon coup de stylet, qui n'aurait pas eu besoin d'être 
répété, aurait immédiatement payé l'insulte. Cependant 
Mattéo ne fit aucun geste que celui de porter la main à 
son front comme un homme accablé. Fortunato était 
entré dans la maison en voyant arriver son père. Il repa- 
rut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta les yeux 
baissés à Gianetto. "Loin de moi!" lui cria le proscrit 
d'une voix foudroyante ; puis se tournant vers un des 
voltigeurs : " Camarade, donne-moi à boire," dit-il. Le 
soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but 
l'eau que lui donnait un homme avec lequel il venait 
d'échanger des coups de fusil. Puis l'adjudant fit le signal 
du départ. 

Il se passa dix minutes avant que Mattéo ouvrît la 



MATTÉO FALCONE. 1^^ 

bouche. L'enfant regardait d'un œil inquiet, tantôt sa 
mère et tantôt son père, qui, s'apiDuyant sur son fusil, le 
considérait avec une expression de colère concentrée. 
" Tu commences bien," dit enfin Mattéo d'une voix calme, 
mais effrayante pour qui connaissait l'homme. " Mon 
père !" s'écria l'enfant, en s'avançant, les larmes aux 
yeux, comme pour se jeter à ses genoux. Mais Mattéo lui 
cria: "Arrière de moi!" L'enfant s'arrêta et sanglota 
immobile à quelques pas de son père. Giuseppa s'approcha, 
elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre, dont un 
bout sortait de la chemise de Fortunato. '^ Qui t'a donné 
cette montre ? demanda-t-elle d'un ton sévère. — Mon 
cousin l'adjudant." Falcone saisit la montre, et la jetant 
avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces. 
Puis il frappa la terre de la crosse de son fusil, le rejeta 
sur son épaule et reprit le chemin du maquis en criant à 
Fortunato de le suivre. L'enfant obéit. 

Griuseppa courut après Mattéo, et lui saisit le bras : 
" C'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante, en at- 
tachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour 
lire ce qui se passait dans son âme. — Laissez-moi, reprit 
Mattéo, je suis son père." Giuseppa embrassa son fils et 
rentra en pleurant dans sa cabane. Elle se jeta à genoux 
devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cepen- 
dant Falcone marcha quelque deux cents pas dans le sen- 
tier, et ne s'arrêta que dans un petit ravin où il descendit. 
Il sonda la terre avec la crosse de son fusil, et la trouva 
molle et facile à creuser. L'endroit lui parut convenable 
pour son dessein. "Fortunato, va auprès de cette grosse 
pierre." L'enfant fit ce qu'il lui commandait ; puis il 
s'agenouilla. "Dis tes prières. — Mon père, mon père! 
ne me tuez pas! — Dis tes prières," répéta Mattéo, d'une 
voix terrible. L'enfant, tout en balbutiant et en sanglo- 
tant, récita le Pater et le Credo. Le père, d'une voix forte, 
répondit : Amen ! à la fin de chaque prière : " Sont-ce là 
toutes les prières que tu sais? — Mon père, je sais encore 
VAve Maria, et la litanie que ma tante m'a apprise. — Elle 
est bien longue ; n'importe." L'enfant acheva la litanie 
d'une voix éteinte. " As-tu fini ? — Oh ! mon père, grâce ! 
pardonnez-moi ! je ne le ferai plus !" Il parlait encore ; 
Mattéo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui 
disant : " Que Dieu te pardonne !" L'enfant fit un effort 
8 



170 QUINET. 

désespéré pour se relever et embrasser les genoux de son 
père, mais il n'en eut pas le temps : Mattéo fit feu, et 
Fortunato tomba roide mort. 



QUINBT. 

(1803.) 

Edgard Quinet, après avoir publié une traduction du savant et 
poétique Herder et écrit sur la Grèce un volume admirable, s'essaya 
dans le genre épique et commença psuc Ahasuérus qui, malgré la gran- 
deur des tableaux et du langage, n'eut guère de succès. Le poëme de 
Na:poléon, qui vint après, ne fut pas plus goûté, et, malgré la popularité 
du nom de son héros, il n'a pu triompher de l'insouciance du public. 
M. Quinet a pris place de nos jours parmi nos meilleurs historiens 
par son bel ouvrage sur les Époques chevaleresques du Xlle siècle. 

Une horloge sonne dans la solitude; le son vibre à 
travers les fentes des rochers. C'est l'horloge de TEscurial. 
À micôte apparaît le terrible ex-voto de Philippe II, le 
gril gigantesque de saint Laurent; il est appendu à une 
chaîne de montagnes osseuses, couleur de cendre, qui s'af- 
faissent des deux côtés, comme les débris d'un monde cal- 
ciné. C'est là qu'une âme de pierre a voué l'Espagne et 
le monde à l'immobilité de la pierre. Au moment où un vieux 
monde va être submergé au seizième siècle, Philippe II 
construit en granit l'arche du passé. H j enferme tout à 
la fois le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, le pape 
et l'empereur, le monastère et le donjon. Viennent les 
tempêtes ! cette arche contiendra les reliques d'une société 
défunte. Car on sent qu'au loin la terre tremble et 
s'entr'ouvre sous une tempête terrible; aux flancs de cet 
Ararafc moderne, la nef s'arrête et se fixe. L'Église et la 
monarchie absolue se réfugient l'une dans l'autre; elles 
tendent au désert leurs bras de granit pour se soutenir 
mutuellement. . . 

Couvents, palais, cloîtres, donjons, bastilles, viUas, se 
pressent, se serrent, les uns contre les autres, dans le mo- 
ment du péril. Le dôme imité de Saint-Pierre de Rome 



171 L'ESGURIAL. 

domine avec majesté; seulement il est enveloppé de don- 
jons; vous diriez l'Italie de Michel- Ange prisonnière entre 
quatre bastilles flamandes. 

De cloître en cloître, j'erre sans rencontrer personne. 
Dans les jardins où le buis est taillé en globe, la sève 
oublie de monter. Pour un moment, je suis le roi de ces 
solitudes. Je frappe à la porte de ces cellules; le vent 
répond en sifflant à travers les serrures. Au-dessus de 
chaque porte est un tableau; ces peintures itahennes, 
ainsi délaissées et battues du vent, gémissent à demi- voix. 
Au loin, le murmure d'un jet d'eau remplace les litanies 
des frères. Dans le grand cloître s'élève un pavillon ou 
une cellule de marbre. À la magnificence réelle se mêlent 
je ne sais quelles grâces douceâtres. Le moyen de sonder 
ces murailles pleines de secrets ? elles se dérobent sous 
les fresques fardées de Pellegrino. Les pierres font effort 
pour se réjouir; mais dans ces enjolivements de granit, je 
reconnais le sourire de l'inquisition. 

L'église n'était pas même éclairée par une lampe. Quand 
mes yeux furent accoutumés à ces ténèbres, j'entrevis sur 
un fond d'or deux grands spectres à genoux; je les con- 
sidérai longtemps sans savoir ce qu'ils pouvaient être. 
J'approchai. C'étaient les deux statues d'argent de Charles- 
Quint et de Philippe EL. 

(Œuvres diverses,) 



EUaÉNB SUE. 

(1804-1857.) 



Eugène Sue, né k Paris, un des romanciers les plus populaires de 
notre époque, est le créateur d'un genre nouveau, du roman maritime, 
qu'il a malheureusement abandonné, pour se vouer au roman du 
jour. Tous les romans de Sue se distinguent par la richesse de 
l'imagination, par le coloris et l'originalité du style. Mais, comme 
Byron, il revêt d'un intérêt puissant et d'un prestige merveilleux de 
grandeur ces hommes énergiques et coupables qui font à la société 
une guerre ouverte ou cachée ; comme lui, il fait triompher le crime 
et attache le malheur a la vertu. Pendant longtemps E. Sue a con- 
tinué, dans des productions ternes et décolorées, cette guerre sourde, 
qu'il avait déclarée à la société sous les dehors menteurs de vues 
philanthropiques, et ce n'est que dans ses derniers romans, malheu- 
reusement trop connus, que l'écrivain socialiste a jeté le masque. 



172 EUGÈNE SUE. 



TJii. TaTïleaix dLe Famille. 

Métairie des Vives-Eaux, 2 juin. 

Voulant hier vous écrire, mon bon Joseph, je m'étais 
assis devant cette vieille petite table noire que vous 
connaissez ; la fenêtre de ma chambre donne, vous le 
savez, sur la cour de notre métairie ; je puis de ma table, 
en écrivant, voir tout ce qui se passe dans cette cour. 

Voici de bien graves préliminaires, mon ami ; vous 
souriez ; j'arrive au fait. 

Je venais donc de m'asseoir devant ma table, lorsque 
regardant au hasard par ma fenêtre ouverte, voilà ce que 
je vis ; vous qui dessinez si bien, mon bon Joseph, vous 
eussiez, j'ensuis sûr, reproduit cette scène avec un charme 
touchant. 

Le soleil était à son déclin, le ciel d'une grande séré- 
nité, l'air printanier, tiède et tout embaumé par la haie 
d'aubépine fleurie, qui, de côté du petit ruisseau, sert de 
clôture à notre cour ; au-dessous du gros poirier qui 
touche au mur de la grange, était assis sur le banc de 
pierre, mon père adoptif, Dagobert, ce brave et loyal 
soldat que vous aimez tant ; il paraissait pensif ; son 
front blanchi était baissé sur sa poitrine, et d'une main 
distraite, il caressait le vieux Kabat-Joie qui appuyait 
sa tête intelligente sur les genoux de son maître ; à côté 
de Dagobert était sa femme, ma bonne mère adoptive, 
occupée d'un travail de couture, et, auprès d'eux, sur un 
escabeau, Angèle, la femme d'Agricole, allaitait son 
dernier-né, tandis que la douce Mayeux, tenant l'aîné 
assis sur ses genoux, lui apprenait à épeler ses lettres 
dans un alphabet. 

Agricole venait de rentrer des champs, il commençait 
de dételer ses bœufs du joug, lorsque, frappé sans doute 
comme moi de ce tableau, il resta un instant immobile à 
le regarder, la main toujours appuyée au joug sous lequel 
ployait, puissant et soumis, le large front de ses deux 
grands bœufs noirs. 

Je ne puis vous exprimer, mon ami, le calme enchan- 
teur de ce tableau, éclairé par les derniers rayons du 
soleil, brisés ça et là dans le feuillage. 

Que de types divers et touchants ! La figure vénérable 



UN TABLEAi: DE FA^IILLS. 



173 



du soldat, la physionomie si bonne et si tendre de ma 
mère adoptive, et le frais et charmant visage d'Angèle 
souriant à son petit enfant, la douce mélancolie de la 
Mayeux, appuyant, de temps à autre, ses lèvres sur la tête 
blonde et rieuse du fils aine d'Agiicole, et enfin lui- 
même, ÂgTicole, d'une beauté si mâle, où semble se re- 
fléter cette âme loyale et valeureuse. . . . 

O mon ami ! en contemplant cette réunion d'êtres si 
bons, si dévoués, si nobles, si aimants, et si chers les uns 
aux autres, retii^és dans l'isolement d'une petite métaii'ie 
de notre 23au^T:e Sologne, mon cœur s'est élevé vers Dieu 
avec un sentiment de reconnaissance ineffable ; cette paix 
de la famille, cette soirée si pure, ce parfum des fleurs 
sauvages et des bois, que la brise apportait, ce profond 
silence, seulement troublé 'pa.r le bruissement de la petite 
chute d'eau qui avoisine la métairie, tout cela me faisait 
monter au cœur de ces bouffées de va.gue et suave atten- 
diissement, que l'on ressent et que l'on n'exprime pas. 
Vous le savez, mon ami . . . vous, qui dans vos promenades 
solitaires, au milieu de vos immenses plaines de bruyères 
roses entourées de grands bois de sapins, sentez si souvent 
vos yeux devenir humides, sans pouvoir vous exphquer 
cette émotion mélancohque et douce ; émotion que 
j'ejDrouvai aussi tant de fois, durant d'admirables nuits 
passées dans les profondes solitudes de l'Amérique. . . . 

Quelquefois vous avez pu, dans nos veillées d'hiver, 
apprécier l'esjDrit si délicat, si charmant de la douce 
Mayeux, la rare intelligence poétique d' AgTicole, l'admi- 
rable sentiment maternel de sa mère, le sens parfait de 
son père, le naturel gracieux et exquis d'Angèle ; aussi 
dites, mon ami, si jamais l'on a pu réunir tant d'éléments 
d'adorable intimité. Que de longues soirées d'hiver nous 
avons ainsi passées autour du foyer de sarments pétillants, 
lisant tour à tour, ou commentant ces quelques Hvres 
toujoui'S nouveaux, impérissables, divins, qui rechauffent 
toujoui's le cœur, agrandissent toujoiu's l'âme. . . . Que de 
causeries attachantes, prolongées ainsi bien avant dans la 
nuit! ... Et les j)C)ésies pastorales d'Agiicole, et les 
timides confidences littéraires de la jJayeux ! Et la voix 
si pure, si fi'aîche d'Angèle, se joignant à la voix mâle et 
vibrante d'Agricole, dans les chants d'une mélodie simple 
et naïve ! Et les récits de Dagobert, si énergiques, si pit- 



174 ALEXANDEE DUMAS. 

toresques dans leur naïveté guerrière, et l'adorable gaieté 
des enfants, et leurs ébats avec le bon vieux Eabat-Joie, 
qui se prête à leurs jeux plus qu'il n'y prend part. Bonne 
et intelligente créature qui semble toujours chercher 
quelqu'un, dit Dagobert qui le connaît ; et il a raison. . . 
Oui . . . ces deux anges, dont il était le gardien fidèle, lui 
aussi les regrette. . . . 

Ne croyez pas, mon ami, que notre bonheur nous rende 
oublieux ; non, non, il ne se passe pas de jour que des 
noms bien chers à tous nos cœurs ne soient prononcés 
avec un pieux et tendre respect. . . . Aussi les souvenirs 
douloureux qu'ils rappellent, planant sans cesse autour 
de nous, donnent à notre existence calme et heureuse 
cette nuance de douce gravité qui vous a frappé. . . . 

Sans doute, mon ami, cette vie restreinte dans le cercle 
intime de la famiUe et ne rayonnant pas au dehors pour 
le bien-être et l'amélioration de nos frères, est peut-être 
d'une félicité un peu égoïste, mais, hélas ! les moyens 
nous manquent, et quoique le pauvre trouve toujours une 
place à notre table frugale et un abri sous notre toit, il 
nous faut renoncer à toute grande pensée d'action fr-ater- 
nelle. ... 

(Le Juif errant.) 



ALEXANDRE DUMAS. 
(1803.) 



Alexandre Dumas est ne à YiUers-Cotterets. — Comme auteur 
dramatique et comme romancier il a épuise' tous les succès et fatigue' 
les cent voix de la lenomme'e. Pour faire des œuvres de premier 
ordre, peut-être ne lui a-t-il manqué que la patience; mais dans ce 
siècle d'improvisation force'e, il a produit beaucoup plus vite et con- 
Sc'quemment beaucoup plus que les autres. Nous ne saurions dire 
ce qui restera de ces mille productions dont la moins importante, 
travaillée avec jplus de soin, aurait suffi a fonder et à établir d'une 
manière durable la réputation d'un grandpoète et d'un grand écrivain. 

Cependant il y avait à Nîmes une chose plus curieuse 
encore pour moi que ses monuments; c'était son poète. 



JEAN EEBOUL. 175 

J'avais une lettre de Taylor pour lui et elle portait cette 
singulière suscription: "À Monsieur Eeboul, poète et 
boulanger." . . . 

Ma première visite, en me réveillant dans la capitale 
du Gard, fut donc à Reboul. Un jeune homme que je 
rencontrai en sortant de riiôtel, et à qui je demandai son 
adresse, non-seulement me l'indiqua, mais, charmé sans 
doute de cette curiosité d'un étranger, s'offrit à me con- 
duire; j'acceptai. . . . 

— Mon guide s'arrêta à l'angle d'une petite rue. 

— Voici la maison où demeure RebouL — Mille grâces. 
Savez- vous si je le trouverai à cette heure ? — H allongea 
la tête, afin que son regard pût plonger de biais par la 
porte entr'ouverte. — H est dans sa boutique, me répon- 
dit-il, et s'éloigna. 

Je restai un moment pensif et ma lettre à la main. 
Qui allait l'emporter, dans la réception que me préparait 
cet homme, ou de sa nature ou de son état ? Me parlerait il 
poésie ou farine, académie ou agriculture, publication ou 
récolte ? Je savais déjà que je le trouverais grand; mais 
je ne savais pas si je le trouverais simple. — J'entrai. 

— C'est à M. Reboul que j'ai l'honneur de parler? 

— A lui-même. 

— ^Une lettre de Taylor. 

—Ah! que fait-il? 

— n poursuit la mission d'art qu'il a entreprise. Vous 
le savez, c'est une de ces existences dévouées à la recherche 
du beau, et qui passent leur vie à rêver une gloire plus 
grande pour leur patrie et leurs amis, sans penser qu'ils 
usent pour les autres leur santé et leur fortune. 

— C'est bien cela; je vois que vous le connaissez. — Et il 
commença de lire la lettre que je lui avais remise. 

Je l'examinai pendant ce temps: c'était un homme de 
trente-trois à trente -cinq ans, d'une taille au-dessus de 
la moyenne, avec un teint d'un brun presque arabe, des 
cheveux noirs et luisants, des dents d'émail. Arrivé à 
mon nom, il reporta son regard de la lettre à moi, et je 
m'aperçus seulement alors qu'il avait des yeux magni- 
fiques, de ces yeux indiens, veloutés et puissants, faits pour 
exprimer l'amour et la colère. 

— Monsieur, me dit-il, je n'ai vraiment que des obliga,- 
tions au baron Taylor, et je ne sais comment je m'acquit- 



176 ALEXANDRE DUMAS. 

terai jamais envers lui. — Ce fut moi qui m'inclinai à mon 
tour. — Mais, continua-t-il, voulez-vous me permettre 
d'agir franchement et librement avec vous ? 

— Je vous en supplie. 

— ^Vous venez voir le poète et non le boulanger, n'est-ce 
pas? Or je suis boulanger depuis cinq heures du matin 
jusqu'à quatre heures du soû*; de quatre heures du soir 
à minuit, je suis poète. Voulez-vous des petits pains? 
restez; j'en ai d'excellents. Voulez-vous des vers ? revenez 
à cinq heures; je vous en donnerai de mauvais. 

— Je reviendrai à cinq heures. 

— Marie î (En ce moment deux ou trois pratiques en- 
trèrent.) Vous voyez, me dit-il, nous n'aurions pas un 
instant. — Et il les servit. Presque en même temps la porte 
du fournil s'ouvrit, et un garçon parut. 

— Le four est chauffé, maître. 

— ^Envoyez Marie à la bou.tique; je l'ai déjà appelée, 
mais elle n'a pas entendu : j'enfournerai moi-même. — Une 
femme d'un certain âge vint prendre sa place au comp- 
toir. — À cinq heures, me dit-il. — Oh! certes! — Et il 
rentra pour cuire son pain. 

Je sortis, singulièrement préoccupé de ce mélange de 
simplicité et de poésie. Tout cela était-il de la manière 
ou de la nature ? Cet homme jouait-il une comédie ou 
suivait-il naïvement le double mécanisme de son organi- 
sation ? c'était ce que la suite devait m'apprendre. 

Je marchai au hasard pendant les trois heures qui 
devaient séparer cette première entrevue de la seconde; 
je ne sais trop ce que je vis: j'étais plongé dans les ab- 
stractions sociales. Ce peuple, duquel tout est sorti 
depuis cinquante ans, après avoir donné à la France des 
soldats, des tribuns et des maréchaux, allait donc lui 
fournir des poètes. Le regard de Dieu avait pénétré au 
plus profond de notre France: ce peuple avait son 
Lamartine. 

Je revins à l'heure dite; Reboul m'attendait à une 
petite porte d'allée. Sa boutique, toujours ouverte, était 
confiée, pour les simples détails de la vente, à cette femme 
de confiance qui l'avait déjà remplacé le matin. Il fit 
quelques pas au-devant de moi. H avait changé de cos- 
tume: celui qu'il portait était très-simple, mais très- 
propre, et tenait un milieu sévère entre le peuple et la 
bourgeoisie. 



.JEAX EEBOLX. 177 

Xou3 montâmes un petit escalier tournant, et notis 
nous trouvâmes au seuil d'un grenier sur le planclier 
ducfael était amoncelé, en tas séparés, du froment de 
qualités différentes. Nous nous engageâmes dans une 
des petites yallées que ces montagnes nourricières for- 
maient entre elles, et au bout de dix jDas nous nous trou- 
Yames à la j)orte d'une chambre. 

— Xous voila, me dit Eeboul en la refermant demère 
nous, séparés du monde matériel; à nous maintenant le 
monde des illusions. Ceci est le sanctuaire; la prière, 
rinspii'ation et la poésie ont seules le droit d'y entrer. 
C'est dans cette chambre bien simjDle, vous le voyez, que 
j'ai passé les plus douces heui'es que j'ai vécu: celles du 
travail et de la rêverie. 

En effet, cette chambre était d'une simplicité presque 
monastique: des rideaux blancs au ht et à la croisée, 
quelques chaises de paille, un bureau de noyer, formaient 
tout l'ameublement; cjuant à la bibhothèque, elle se 
composait de deux volumes: la Bible et Corneille. 

— Je commence, lui dis-je, à comprendre votre double 
vie, qui jusqu'à présent me paraissait inconciliable. 

— Eien n'est plus simple cependant, me répondit Ee- 
boul, et l'une sert l'autre : quand les bras travaillent, la 
tête se re^^ose, et quand les bras se reposent, la tête 
travaille. 

— Mais pardon de mes questions. 

— Faites. 

— Étiez-vous d'ime famiUe élevée ? 

— Je suis ûls d'ouviier. 

— Tous avez reçu quelque éducation, au moins ? 

— Aucune. 

— Qui vous a fait poète ? 

— Le malheur. 

Je regardai autoiu^ de moi; tout semblait si calme, 
si doux, si heureux dans cette petite chambre, que le 
mot malheur pronouncé ne paraissait pas devoii' y trouver 
d'écho. 

— Vous cherchez une exphcation à ce que je viens de 
vous dii'e, n'est-ce pas ? continua Eeboul. 

— ^Et je ne la trouve point, je l'avoue. 

— ^X'êtes-vous jamais passé siu' une tombe sans vous en 
douter ? 



178 JULES JANIN. 

— Si fait; mais j'y voyais Tlierbe plus verte et les fleurs 
plus fraîches. 

— Eh bien! c'est cela: j'avais épousé une femme que 
j'aimais; ma femme est morte. 

Je lui teniis la main. — Alors, comprenez-vous ? con- 
tinua-t-il. Je ressentis une grande douleur que je cher- 
chai vainement à épancher. Ceux qui m'avaient entouré 
jusqu'alors étaient des hommes de ma classe, aux âmes 
douces et compatissantes, mais communes; au lieu de me 
dire: Pleurez, et nous pleurerons avec vous, ils tentèrent 
de me consoler. Mes larmes, qui ne demandaient qu'à se 
répandre, refluèrent vers mon cœur et l'inondèrent. Je 
cherchai la solitude, et, à défaut d'âmes qui pussent me 
comprendre, je me plaignis à Dieu. Ces plaintes solitaires 
et religieuses prirent un caractère poétique et élevé que 
je n'avais jamais remarqué dans mes paroles; mes pensées 
se formulèrent dans un idiome presque inconnu à moi- 
même, et comme elles tendaient au ciel, à défaut de sym- 
pathies sur la terre, le Seigneur leur donna des ailes, et 
elles montèrent vers lui. 

— Oui, c'est cela, lui dis-je, comme s'il m'avait exphqué 
la chose du monde la plus simple, et je comprends main- 
tenant: ce sont les vrais poètes qui le deviennent ainsi. 
Combien d'hommes à talent à qui il ne manque qu'un 
grand malheur pour devenir hommes de génie ! Vous 
m'avez dit d'un seul mot le secret de votre vie; je la con- 
nais maintenant comme vous-même. 

(Impressions de Voyage,) 



JULES JANIN. 

(1804.) 



Jules Janin, ne k Condrien, est un de nos écrivains les plus féconds et 
les plus originaux. Après s'être fait connaître par ses nombreux articles 
dans les journaux de l'opposition, et une quantité prodigieuse de 
romans, pour la plupart peu moraux, de nouvelles, de contes, de 
feuilletons, de critiques, etc., il a composé, ces dernières années, 
sous le titre pompeux, <M Histoire dramatique et littéraire, un recueil de 
ses principaux feuilletons, qui restent, malgTé tout ce qu'il a écrit, 
l'œuvre capitale de sa vie. 



179 LE BIBLIOPHILE. 



Xie ]Bil3liopÎ2J.le. 



Pendant que la passion des tableaux amuse T arrière- 
saison de l'un, la passion des K^u'es s'empare de cet autre 
que vous voyez là-bas, marcbant la têts haute, le corps 
tout droit, yieiUard bien portant et clairvoyant, qui sort 
de chez lui bien brossé, et qui rentrera tout poudi^eux le 
soir. 

C'est celui-là qui est heureux ! Ne lui parlez pas de ta- 
bleaux à celui-là ! il a en horreur les vieilles toiles où l'on 
ne voit rien, les couleurs passées, les cadres ternis, les 
lambeaux de couleur disséminés ça et là; sa passion est 
bien meilleure : il en veut, lui, à des passions qu'on tient 
dans sa main, qu'on met dans sa poche, dont on jouit 
tout seul et partout, la nuit comme le jour. Parlez-lui des 
vieux li\T:es, des belles éditions, des Elzevirs non rognés; 
parlez-lui des reliures de Derome et de Thouvénin: pauvi^e 
Thouvenin, mort jeune, et si grand artiste! Parlez-lui des 
vieux chefs-d'œuvre de la typographie ii^ançaise;il les a tous 
vus; il les a tous touchés; il vous en dira l'histoire, et à quels 
maîtres il ont apj)artenu depuis la vente du duc delà Yalhè- 
re. H y atel volum.e qu'il a suivi depuis dix années. Eniin le 
dernier maître de ce volume est mort il a y un mois. La 
vente se fera demain; demain! dans vingt-quatre heures ! 
Quelle impatience pour le bibhophile ! IL s'agite, il s'in- 
quiète, n ne peut rester en place. Quelle heure est-il ? Il 
ne sera jamais à demain. Cependant il va à sa promenade 
accoutumée; il faut bien qu'il achète un périt livre pour 
se distrah'e : donc il cherche, il remue, il ou'\Te, il ferme 
les livres ; il les étudie, il les flaire. '*Yoici un volume 
mieux conservé que tel autre volume que j'ai déjà; — mais 
le fi'ontispice de mon volume est mieux tiré que le fron- 
tispice de ce volume. J'aurais un chef-d'œuvre en mettant 
mon ù'ontispice à cet exemplaire." Et il a^chète l'exem- 
plaire. Un autre joar il en achètera un troisième pour 
remplacer un feuillet de la table des matières qui est 
légèrement jauni : il faut du temps pour fake un beau 
hvi'e. La journée se passe ainsi. Q^^^i'^ heures venus, le 
bibliophile rentre à la maison; ses poches sont pleines; il 
les vide sur la table, et il mange; et, tout en mangeant, il 



180 JULES JANIN. 

coUationne ses livres, il les tourne dans tous les sens ; il 
boit, il mange ; sa digestion est facile ; il à tant d'amis à sa 
table ! Au dessert, il va à sa bibliothèque, et il arrange 
tous les nouveau venus. En même temps, il met les an- 
ciens à la réforme ; car c'est un homme de peu de livres: 
il n'en veut qu'à certains ouvrages, mais il les veut beaux; 
et quand il les a beaux, il les veut parfaits. Ainsi il change, 
il arrange, il troque, il achète sans cesse ; plus il donne 
d'aliment à sa passion, et plus sa passion grandit et s'en- 
flamme. Quand tout est en ordre chez ses livres, il se met 
au lit et il dort. Il dort, et il rêve gravures, parchemins, 
reliures; il ne fiait que du cuir de Kussie ; son sommeil 
est calme. Le matin il se lève, et il regarde ses Hvres ; il 
leur donne de l'air et du soleil ; et, par la même occasion, 
il en prend pour lui-même. Ce jour-là il est plus heureux 
que de coutume; car c'est ce soir, à huit heures, chez Syl- 
vestre, qu'on vend l'exemplaire en question, qu'il pour- 
suit depuis tant d'années. Le soir venu, il s'y rend des 
premiers. Celui qui fait la vente, MerHn ou Crozet, lui a 
gardé une place à ses côtés; il prend sa place: il a tous les 
beaux livres sous ses regards ; il les voit, il les touche ; 
mais dans le nombre il n'en voit qu'un seul. Enfin son 
livre est annoncé, le cœur lui manque. — A vingt francs, 
à vingt-cinq; — à trente francs, — trente-cinq, — quarante, — 
cinquante, — soixante-dix;— soixante-quinze, — quatre-vingt 
cinq. Et pendant tout ce temps, il se trouble,, il pâlit, il 
frissonne. — Quatre-vingt-cinq, — dix, — quinze, — cent 
francs ! Cent francs, répète lentement le commissaire-pri- 
seur. — Cent francs ! Qui pourrait dire l'émotion du biblio- 
phile!... Mais enfin, le ciel est juste; notre homme l'em- 
porte, le livre est à lui ; il triomphe, il est heureux. Ses 
rivaux le regardent d'un œil d'envie ; lui, triomphant, il 
emporte son livre : vous le feriez officier de la Légion 
d'honneur qu'il ne serait pas plus superbe. Heureuse pas- 
sion ! elle ne laisse pas même voir à cet homme qu'à pré- 
sent qu'il a ce bouquin, subhme entre tous les bouquins, 
c'est à lui, à présent, à mourir. 

(Mélanges,) 



LES POÈTES ROMANTIQUES. 1^1 

SAINÎE-BÏÏÏÏVS. 
(1804.) 

M. Charles-Aiigustiii Sainte-Beuye, fils d'un contrôleur des droits 
réunis, est né à Boulogne-sur-lvier. Après de brillantes études, termi- 
nées à Paris, il débuta, à vingt ans, dans la rédaction du journal le 
Globe. En 1827, il fut gagné à l'école romantique par Victor Hugo, 
et il en devint le défenseur le plus savant et le plus habile. En 1831, 
il passa dans la Revue des Deux Mondes, où il donna cette série de 
Portraits littéraires, qui seront un monument précieux pour l'histoire 
de la littérature du temps présent. Nous avons de M. Sainte-Beuve 
trois recueils de poésie, intitulés les Poésies de Joseph Delorme, les Con- 
solations, et les Pensées d'août. Sa gloh'e est d'avoir le premier cultivé 
en France la poésie familière, domestique, à l'imitation de Crabbe et 
de Wordsworth. Quelques-unes des pièces des Consolations, le meil- 
leur de ses recueils, ne seraient ]3as désavouées par les lakists anglais. 

Outre les poésies, nous devons a M. Sainte-Beuve six volumes de 
Portraits littéraires et une Histoire de ta poésie française au xvie siècle 
qui sont des modèles de critique vive, pleine de finesse et de sagacité; 
un roman intitulé Volujjfé, écrit avec émotion,, une excellente Histoi- 
re de Port-Royal, et une série d'articles de biogra]3hie et de critique 
littéraire pleins de savoir, de fine raison et d'agrément, dont plus que 
vingt volumes ont déjà paru sous le modeste titre de Causeries du lundi 
et Nouveaux lundis. 

I^es JPoetes x^oîïiaîitiqLues. 

La poésie en France allait dans la fadeur, 

Dans la description sans vie et sans grandeur, 

Comme un ruisseau chargé dont les ondes avares 

Expirent en cristaux sous des grottes bizarres, 

Quand soudain se rouvrit avec limpidité 

Le rocher dans sa veine. André ressuscité 

Parut : Hybla rendait à ce fils des abeilles 

Le miel frais, dont la cire éclaira tant de veilles 

Aux pieds du vieil Homère il chantait à plaisir, 

Montrant l'autre horizon, l'Atlantide à saisir. 

Des rivaux, sans l'entendre, y couraient pleins de flamme; 

Lamartine ignorant, qui ne sait que son âme, 

Hugo puissant et fort, Vigny soigneux et fin. 

D'un destin inégal, miiis aucun d'eux en vain. 

Tentaient le grand succès et disputaient l'empire. 

Lamartine régna ; chantre ailé qui soupire, 

Il planait sans efiort. Hugo, dur partisan. 

Comme chez Dante on voit, Florentin ou Pisan, 

Un baron féodal, combattit sous l'armure, 

Et tint haut sa bannière au milieu du murmure : 



182 SAINTE-BEUVE. 

Il la maintient encore ; et Vigny, plus secret, 
Comme en sa tour d'ivoire, avant midi, rentrait. 

Venu bien tard, déjà quand chacun avait place, 
Que faire ? où mettre pied? en quel étroit espace ? 
Les vétérans tenaient tout ce champ des esprits. 
Avant qu'il fût à moi, l'héritage était pris. 
Les sentiments du cœur dans leur domaine immense, 
Et la sphère étoilée où descend la clémence, 
Tout ce vaste de l'âme et ce vaste des cieux, 
Appartenaient à l'un, au plus harmonieux. 
L'autre à de beaux élans vers la sphère sereine 
Mêlait le goût du cirque et de l'humaine arène ; 
Et pour témoins, au fond, les lutins familiers, 
Le moyen âge en chœur, heurtant ses chevaliers. 
Emerveillaient l'écho ! Sous ma triste muraille, 
Loin des nobles objets dont le mal me travaille. 
Je ne vis qu'une âeur, un puits demi-creusé. 
Et je partis de là pour le peu que j'osai. 

{Pensées d'août,) 



Au mois de mai dernier (1849) a disparu une figure 
unique entre les femmes qui ont régné par leur beauté et 
par leur grâce ; un salon s'est fermé, qui avait réuni lor.g- 
temps, sous une influence charmante, les personnages les 
plus illustres et les plus divers, où les plus obscurs 
même, un jour ou l'autre, avaient eu chance de passer... 

M. de Chateaubriand y régnait, et, quand il était pré- 
sent, tout se rapportait à lui : mais il n'y était pas tou- 
jours, et même alors il y avait des places, des degrés, des 
apartés pour chacun. On y causait de toutes choses, mais 
comme en confidence et un peu moins haut qu'ailleurs. 
Tout le monde, ou du moins bien du monde allait dans 
ce salon, et il n'avait rien de banal ; on y respirait, en 
entrant, un air de discrétion et de mystère. La bienveil- 
lance, mais une bienveillance sentie et nuancée, je ne sais 
quoi de particulier qui s'adressait à chacun, mettait aussi- 
tôt à l'aise et tempérait le premier effet de l'initiation 
dans ce qui semblait tant soit peu un sanctuaire. On y 
trouvait de la distinction et de la familiarité, ou du moins 
du naturel, une grande facilité dans le choix des sujets, ce 
qui est très-important pour le jeu de l'entretien, une 



LE SALON DE MADAME EÉCAMIEE. 183 

promptitude à entrer dans ce qu'on disait, qui n'était pas 
seulement de complaisance et de bonne grâce, mais qui 
témoignait d'un intérêt plus vrai. Le regard rencontrait 
d'abord un sourire qui disait si bien : Je comiorends, et 
qui éclairait tout avec douceur. On n'en sortait pas, 
même une première fois, sans avoir été touché à un en- 
droit singulier de l'esprit et du cœur, qui faisait qu'on 
était ûatté et surtout reconnaissant. Il y eut bien des 
salons distingués au xviii® siècle, ceux de madame Geof- 
frin, de madame d'Houdetot, de madame Suard. Madame 
Bécamier les connaissait tous et en parlait très-bien ; 
celui qui aurait voulu en écrire avec goût aurait dû en 
causer auparavant avec elle ; mais aucun ne devait res- 
sembler au sien. 

C'est aussi qu'elle ne ressemblait à personne. M. de 
Chateaubriand était l'orgueil de ce salon, mais elle en 
était l'âme. . . Dans son j)etit salon de l'Abbaye, elle pen- 
sait à tout, elle étendait au loin son réseau de sympathie. 
Pas un talent, pas une vertu, pas une distinction qu'elle 
n'aimât à connaître, à convier, à obHger, à mettre en 
lumière, à mettre surtout en rapport et en harmonie au- 
tour d'elle, à marquer au cœur d'un petit signe qui était 
sien. H y a là de l'ambition, sans doute ; mais quelle am- 
bition adorable, surtout quand, s'adressant aux plus célè- 
bres, ë\lQ ne néglige pas même les plus obscurs, et quand 
elle est à la recherche des plus souffrants ! C'était le ca- 
ractère de cette âme si multiphée de madame Récamier 
d'être à la fois universelle et très-particulière, de ne rien 
exclure, que dis-je ? de tout attirer et d'avoir pourtant le 
choix. 

Ce choix pouvait même sembler unique. M. de Cha- 
teaubriand, dans les vingt dernières années, fut le grand 
centre de son monde, le grand intérêt de sa vie, celui au- 
quel je ne dirai pas qu'eUe sacrifiait tous les autres (elle 
ne sacrifiait personne qu'elle-même), mais auquel elle su- 
bordonnait tout. H avait ses antipathies, ses aversions 
et même ses amertumes, que les Mémoires d' outretombe 
aujourd'hui déclarent assez. Elle tempérait et corrigeait 
tout cela. Comme elle était ingénieuse à le faire parler 
quand il se taisait, à supposer de lui des paroles aimables, 
bienveillantes pour les autres, qu'il lui avait dites sans 
doute tout à l'heure dans l'intimité, mais qu'il ne répétait 



184 



GEORGE SAND. 



pas toujours deyant des témoins ! Comme elle était co- 
quette pour sa gloire ! Comme elle réussissait parfois à 
le rendre réellement gai, aimable, tout à fait content, élo- 
quent, toutes choses qu'il était si aisément dès qu'il le 
voulait !... 

Une personne d'un esprit aussi délicat que juste, et qui 
l'a bien connue, disait de madame Eécamier : " Elle a 
dans le caractère ce que Shakspeare appelle milk of hu- 
man kindness (le lait de la bonté humaine), une douceur 
tendre et compatissante. Elle voit les défauts de ses amis, 
mais elle les soigne en eux comme elle soignerait leurs in- 
firmités physiques." Elle était donc la sœur de charité de 
leurs peines, de leurs faiblesses, et un peu de leurs dé- 
fauts. 

f Causeries du lundi.) 



aSORGB SAND. 
(1804.) 



Amantine Lucike Aueoee Dupin, baronne Dudeyai^, connuô 
sous le pseudonyme de Geoege Sakd, est née à Paris. 

Poixsse'e par des idées de dévotion outrée, elle pensa un instant en 
1820 à se faire religieuse ; mais la lecture approfondie de Jean- Jacques 
Rousseau l'arrêta, et décida entièrement d'elle. 

Mariée en 1822 à M. le baron Dudevant, elle commença à écrire, 
mais plutôt pour satisfaire son pencliant que pour se faire connaître. 
Delatouche, son compatriote et directeur alors du Figaro, fut d'avis, 
lui, qu'une femme peut fort bien écriî*e, mais qu'elle ne doit pas signer 
ses ouvrages. Ce fut lui qui fabriqua pour elle le nom masculin de 
George Sand, qu'elle a toujours gardé depuis. Après avoir publié 
quelques nouvelles sans importance, elle se mit à parcourir l'Italie et 
l'Espagne, et donna à son retour a la Bévue des Befiix Mondes, les fruits 
de ses voyages, parmi lesquels on remarque V Uscoque, les Maîtres 
Mosaïstes, mais surtout Mauprat Les Lettres à Marcie, publiées, en 
1837, dans le journal le Monde, que Lamennais avait fondé, respirent 
la résignation la plus chrétienne. Le Compagnon du Tour de France et 
le Meunier d'Angïbault sont des œuvres mixtes d'imagination et de 
philosophie des plus abstraites. Dès 1844, pourtant, on voit revenir 
George Sand à un art plus désintéressé. Isidora, Téverino, la Petite 
Fadette, François-le-Champi, les Maîtres Sonneurs, la Filleule, et princi- 
palement la Mare-au~Diable, sont des œuvres purement littéraires, et 
celles dont le temps n*a pas encore altéré le succès. Aussi les Lettres 



LES PBEMÈEES LECTURES. 185 

â^un Voyageur sont un des plus beaux livres sortis de sa plume. Ce 
sont des révélations remplies de poésie. 

George Sand n'a pas moins réussi au théâtre que dans la presse, 
quoique ses débuts, arrivés en 1848, y aient été signalé par des échecs; 
mais François-Je-Qiampi à l'Odéon, Glaudie a la Porte Saint-Martin, le 
Pressoir, le Mariage de Vidorine, et Maître FaviUa au Gymnase, ont 
atteint plus de cent représentations et fait courir tout Paris. 

On lui doit dans ces derniers temps les Beaux, Messieurs de Bois- 
Doré, Jean de la Boche, et le Marquis de Villeiner, qui unissent à la 
maturité du talent toute la vie et la fraicbeur de la jeunesse. N'ou- 
blions pas, en terminant, de citer Mademoiselle de la Qidntiniey et 
La Confession d'une jeune fille. 

Le talent de George Sand est incontesté. Cependant tous ses 
romans ne sont pas d'égale valeur. Les personnages dont elle a 
revêtu ses abstractions sont parfois d'étoffe un peu trop légère ; on 
sent en eux souvent des fantômes plutôt que des êfa-es de chair et 
d'os ; ils agissent en général moins qu'ils ne parlent, mais en somme, 
ils intéressent, et de quelque façon qu'ils y soient parvenus, ils ont 
conquis par là le droit à l'existence. Comme style, George Sand est 
citée avec raison comme un maître. Parlant une langue pure, forte, 
éclatante, et harmonieuse, elle peut et doit être regardée, tant pour 
son talent que poiu' son influence, comme un des plus grands 
écrivains de notre temps. 



I^es r^i'emiei'es I^ectxix'es. 

Je suis de ceux pour qui la connaissance d'un livre peut 
devenir un véritable événement moral. Le peu de bons 
ouvrages dont je me suis pénétré depuis que j'existe, a 
développé le peu de bonnes qualités que j'ai. Je ne sais ce 
qu'auraient produit de mauvaises lectures: je n'en ai point 
fait, ayant eu le bonheur d'être bien dirigé dès mon 
enfance. H ne me reste donc à cet égard que les plus 
doux et les plus cliers souvenirs. Un livre a toujours été 
pour moi un ami, un conseil, un consolateur éloquent et 
calme, dont je ne voulais pas épuiser vite les ressources, 
et que je gardais pour les occasions favorables. Oh ! quel 
est celui de nous qui ne se rappelle avec amour les pre- 
miers ouvrages qu'il a dévorés ou savoui^és ! La couvertui-e 
d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les ra3^ons 
d'une armoire oubliée, ne vous a-t-elle jamais retracé les 
gracieux tableaux de vos jeunes années ? N'avez-vous pas 
cru voir surgir devant vous la grande prairie baignée des 
rouges clartés du soir, lorsque vous le lûtes pour la pre- 
mière fois? le vieil ormeau et la haie qui vous abritèrent, 
et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de 



186 GEORGE SAM). 

table de travail, tandis que la giive cliantait la retraite à ses 
compagnes, et que le pipeau du vacher se perdait dans 
réloignement ? Oh ! que la nuit tombait vite sur ces pages 
divines ! que le crépuscule faisait cruellement flotter les 
caractères sur la feuille pâlissante ! C'en est fait, les 
agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable, le 
grillon prend possession des chaumes de la plaine. Les 
formes des arbres s'effacent dans le vague de l'air, comme 
tout à l'heure les caractères sur le livre. Il faut partir; le 
chemin est pierreux, l'écluse est étroite et glissante; la 
côte est rude; vous êtes couvert de sueur; mais vous 
aurez beau faire, vous arriverez trop tard, le souper sera 
commencé. C'est en vain que le vieux domestique qui 
vous aime aura retardé le coup de cloche autant que pos- 
sible, vous aurez l'humiliation d'entrer le dernier, et la 
grand'mère, inexorable sur l'étiquette, même au fond de 
ses terres, vous fera, d'une voix douce et triste, un 
reproche bien léger, bien tendre, qui vous sera plus sen- 
sible qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous 
demandera le soir la confession de votre journée, et que 
vous aurez avoué en rougissant, que vous vous êtes oublié à 
lire dans un pré, et que vous aurez été sommé de montrer 
le livre, après quelque hésitation et une grande crainte 
de le voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en trem- 
blant de votre poche quoi ? Estplle et Nèmorin ou Bohinson 
Crusoé. Oh ! alors la grand'mère sourit. Eassurez-vous, 
votre trésor vous sera rendu; mais il ne faudra pas 
désormais oublier l'heure du souper. Heureux temps ! ô 
ma vallée noire ! ô Corinne ! ô Bernardin de Saint-Pierre ! 
ô l'Iliade ! ô Millevoye ! ô Atala ! ô les saules de la 
rivière ! ô ma jeunesse écoulée ! ô mon vieux chien qui 
n'oubliait pas l'heure du souper, et qui répondait, au son 
lointain de la cloche, par un douloureux hurlement de 
regret et de gourmandise ! 

(Lettres d'un voyageur.) 



Je marchais sur la lisière d'un champ que des laboureurs 
étaient en train de préparer pour la semaille prochaine. 



LE LABOUE. 187 

L'arèue était vaste comme celle du tableau d'Holbein; le 
paysage était vaste aussi, et encadi'ait de grandes lignes 
de verdure, un peu rougie aux approches de l'automne, 
ce large terrain d'un brun vigoureux, où des j)luies récentes 
avaient laissé, dans de lai^ges sillons, des lignes d'eau que 
le soleil faisait briller comme de minces filets d'ai'gent. 
La joiuTiée était claire et tiède, et la terre, fraîchement 
remuée par le tranchant des chaiTues, exhalait une vapeur 
légère. Dans le haut du champ, un vieillard, dont le dos 
large et la figui^e sévère rapjDelaient celui d'Holbein, mais 
dont les vêtements n'annonçaient pas la misère, j)oussait 
gravement son areau de forme antique, traîné par des 
bœufs tranquilles, à la robe d'un jaune pâle, véritables 
patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu maigres; 
les cornes longues et rabattues de ces vieux travailleurs 
qu'une longue habitude a rendus fi^ères comme on les 
appelle dans nos campagnes, et qui, privés l'un de l'autre, 
se refusent au travail avec un nouveau comj)agnon, et se 
laissent mourir de chagrin. Le vieux laboiu^eui^ travaillait 
lentement, en silence, sans effoi'ts inutiles; son docile 
attelage ne se pressait pas plus que lui; mais grâce à la 
continuité d'un labeui^ sans distractions, et d'une dépense 
de forces éprouvées et soutenues, son sillon était aussi 
vite creusé que celui de son fils, qui menait à quelque dis- 
tance quatre bœufs moins robustes, dans une veine de terre 
plus foi-te et plus pierreuse. 

Mais ce qui attii'a ensuite mon attention, était véritable- 
ment un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre. 
A l'autre extrémité de la plaine labourable, un jeune 
hojnme de bonne mine conduisait un attelage magnifique; 
quatre paires de jeunes animaux à robe sombre, mêlée de 
noii^ fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et fi-isées 
qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros jeux 
farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux 
et saccadé qui s'ii^ite encore du joug et de l'aiguillon, et 
n'obéit qu'en fi'émissant de colère à la domination 
nouvellement imposée. C'est ce qu'on appelle des bœufs 
fraîchement liés. L'homme qui les gouvernait avait a 
défricher un coin naguère abandonné au pâturage et rempli 
de souches séculaires, travail d'athlète auquel suMsaient 
à peine son énergie, sa jeunesse et ses huit animaux quasi 
domptés. Un enfant de six à sept ans, beau comme un 



188 GEORGE SAND. 

ange, et les épaules couvertes sur sa blouse d'une peau 
d'agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean- 
Baptiste des peintres de la renaissance, marchait dans le 
sillon parallèle à la charrue, et piquait le flanc des bœufs 
avec une gaule longue et légère, armée d'un aiguillon peu 
acéré. Les fiers animaux frémissaient sous la petite main 
de l'enfant, et faisaient grincer les jougs et les courroies 
liés à leur front, en imprimant au timon de violentes 
secousses. Lorsqu'une racine arrêtait le soc, le laboureur 
criait d'une voix puissante, appelant chaque bête par son 
nom, mais plutôt pour calmer que pour exciter; car les 
bœufs irrités par cette brusque résistance, bondissaient, 
creusaient la terre de leurs larges pieds fourchus, et se se- 
raient jetés de côté, emportant l'areau à travers champs, si, 
de la voix et de l'aiguillon, le jeune homme n'eût maintenu 
les quatre premiers, tandis que l'enfant gouvernait les quatre 
autres. H criait aussi, le pauvret, d'une voix qu'il eût 
voulu rendre terrible et qui restait douce comme sa figure 
angélique. Tout cela était beau de force ou de grâce: le 
paysage, l'homme, l'enfant, les taureaux sous le joug; et, 
malgré cette lutte puissante où la terre était vaincue, il y 
avait un sentiment de douceur et de calme profond qui 
planait sur toutes choses. Quand l'obstacle était surmonté 
et que l'attelage reprenait sa marche égale et solennelle, 
le laboureur dont la feinte violence n'était qu'un exercice 
de vigueur, et une dépense d'activité, reprenait tout à 
coup la sérénité des âmes simples et jetait un regard de 
contentement paternel sur son enfant, qui se retournait 
pour lui sourire. Puis la voix mâle de ce jeune père de 
famille entonnait le chant solennel et mélancolique que 
l'antique tradition du pays transmet, non à tous les 
laboureurs indistinctement, mais aux plus consommés 
dans l'art d'exciter et de soutenir les bœufs au travail. — 
Il se trouvait donc que j'avais sous les yeux un tableau 
qui contrastait avec celui d'Holbein, quoique ce fût une 
scène pareille. Au lieu d'un triste vieillard, un homme 
jeune et dispos ; au heu d'un attelage de chevaux efflanqués 
et harassés, un double quadrige de bœufs robustes et 
ardents; au heu de la mort, un bel enfant; au lieu d'une 
image de désespoir et d'une idée de destruction, un 
spectacle d'énergie et une pensée de bonheur. 



LE PASSA::^. 18D 

C'est alors que le fameux quatrain : 

Ala sueur de ton visaige 
Tu gagneras ta pauvre vie; 
Après long travail et usaige, 
Voicy la mort qui te convie, 

et le Fortunafos agricolas de Virgile, me revinrent 
ensemble à l'esprit; et qu'en voyant ce couple si beau, 
l'homme et l'enfant, accomplir dans des conditions si poé- 
tiques, et avec tant de grâce unie à la force, un travail 
plein de grandeur et de solennité, je sentis une pitié 
profonde mêlée à un respect involontaii^e. Heui^eux le 
laboureur ! oui, sans doute, je le serais à sa place, si mon 
bras, devenu tout d'un coup robuste, et ma poitrine 
devenue puissante, pouvaient féconder et chanter la 
nature, sans que mes yeux cessassent de voir et mon 
cerveau de comprendre l'harmonie des couleurs et des 
sons, la finesse des tons et la grâce des contours, en un 
mot, la mystérieuse beauté des choses; et surtout sans 
que mon cœur cessât d'être en relation avec le sentiment 
divin qui a présidé à la création immortelle et sublime. 

Mais, hélas ! cet homme n'a jamais compris le mystère 
du beau, cet enfant ne le comprendra jamais! 

(La Mare au diable.) 



Mme DE aiRARDIN. 

(1805—1855.) 



Mme Emile de GzRAiiDiN. (Delphine Guy), est née à Aix-la Chapelle. 
Le caractère patriotique de ses poésies la fit surnommer, dès l'âge de 
dix-sept ans, la Muse de la Pairie. Cette femme justement célèbre par 
ses talents, par sa beauté et par les amitiés illustres qu'elle sut méri- 
ter et conserver, a laissé au théâtre un chef-d'œuvre : la Joie fait peur, 
dans les lettres, la Correspondance du Vicomte de Launay, et l'ingé- 
nieux roman intitu] é le Lorgnon. Ses Poésies complètes ont été recueil- 
lies en un volume (1857). 

I^e ^Passant. 

Qu'est-il devenu, cet être aimé des dieux, chéri du 
poète, béni du pauvre, cet inconnu que chacun veut se- 



190 



MME DE GIKAKDIN. 



duire, cet indifférent qui vous apporte l'espérance mal- 
gré Ini, cet être indéûni que Ton l'appelle le passant ? 
Homme toujours aimable qui, sans compromettre jamais 
sa dignité, fait l'amusement de tout le monde. Les gens 
de la maison assis devant la porte le regardent longtemps 
marcher, il fournit plus d'un mot plaisant à leurs discours 
oisifs; la jeune fille, du haut de son balcon, le suit des yeux 
en souriant; le vieux goutteux, de sa fenêtre, le regarde 
cheminer et l'envie ; l'enfant qui pleure sèche ses larmes 
pour le contempler: il porte sur lui une idée pour chacun 
de ceux qui l'aperçoivent; il leur envoie à chacun un sen- 
timent qu'il ignore, c'est la distraction personnifiée ; or, 
une distraction est presque toujours un bienfait; c'est un 
bienfait quand la pensée est triste, c'est encore un bien- 
fait quand elle est heureuse; car il est doux de quitter un 
moment une douce pensée, on y revient avec plus de plai- 
sir. Le PASSANT 1 espoir du marchand, avenir du pauvre, 
le passant n'existe plus à Paris. Peut-être traverse-t-il 
encore quelques rues solitaires ; mais dans nos brillants 
quartiers, il ne se hasarde plus: dans nos rues le passant 
proprement dit, ne saurait vivre. Chez nous, la course 
est une lutte, le chemin lui-même est un champ de ba- 
taille: marcher, c'est combattre. Mille obstacles vous en- 
vironnent, mille pièges vous sont tendus; les gens qui vien- 
nent là sont vos ennemis; chaque pas que vous faites est 
une victoire remportée : les rues ne sont plus de libres 
passages, des vois publiques qui conduisent là ou vos in- 
térêts vous appellent; les rues aujourd'hui sont des ba- 
zars où chacun étale ses marchandises, des ateliers où 
chacun vient exercer au grand jour son état ; les trot- 
toirs, déjà si étroits, sont envahis par une exposition per- 
manente. Vous partez de chez vous rêveur ;■ une affaire 
importante, une inquiétude de cœur, ou bien un travail 
d'imagination vous préoccupe ; confiant dans M. le pré- 
fet de police, vous marchez les yeux baissés, vous ne redou- 
tez comme danger, comme obstacle, que les chevaux, les 
voitures, ou les ânesses mal élevées; c'est déjà bien assez, 
mais votre instinct vous fait éviter ces périls à votre insu, 
et vous n'y pensez pas : vous voilà donc en chemin, aveu- 
gle comme un homme vivement préoccupé. Au coin de 
votre rue, premier obstacle. . . . Devant la boutique 
d'un marchand de vin, une douzaine de tonneaux sont 



LE PASSANT. 191 

rangés avec symétrie ; vous vous heurtez au premier 
assez durement ; vous exprimez votre mauvaise humeur 
d'une façon plus ou moins énergique, selon votre langa- 
ge, puis vous quittez le trottoir et vous continuez votre 
route. La pensée qui vous domine s'empare de vous 
de nouveau ; vous oubliez et vous marchez sans crainte. 
Ah I qu'est-ce que c'est que cela ? . . . . On vient 
de vous jeter un seau d'eau sur les jambes; ce n'est rien, 
c'est une attention, c'est le luxe des portières : cela s'ap- 
pelle, faire de la fraîcheur devant la maison ; le trot- 
toir est inondé, il sera propre et sec tout à l'heure ; mais 
à présent il vous faut encore le quitter. Patience! et 
vous continuez votre route. Tout à coup vous sentez 
une grande chaleiir, et vous vous trouvez suffoqué par 
une épaisse fumée ; vous regardez avec effroi ; ce n'est 
rien, c'est un emballeur qui ferme ses caisses, qui les 
entoure de toile, qui se livre à tous les maléfices de son 
art ; il est établi sur le trottoir que ces deux grandes 
caisses envahissent tout entier. Yous quittez une troi- 
sième fois le trottoir, et vous continuez votre route. En- 
nuyé de ces joetits retards, vous pressez le pas. Pan ! vous 
vous heurtez contre une chaise! une chaise au coin de la 
rue, sur le trottoir. — Comment prévoir cela ? à qui appar- 
tient cette chaise? quelle est cette femme qui a établi 
son domicile au coin de la rue, sur une chaise de paille ? 
C'est une marchande de cure-dents ; elle est en grand 
deuil, et cela depuis cinq ans. Son désespoir est toujours 
le môme ; il a lassé la pitié du quartier. Nous lui con- 
seillons de déménager et de porter sa chaise dans une rue 
oà sa douleur sera plus nouvelle. Cependant vous res- 
pectez cette infortune, vous quittez une quatrième fois 
le trottoir et vous continuez votre route. Un peu plus 
loin, vous remontez sur le trottoir. Vous voyez venir à 
vous un vitrier. " Il porte sur son dos des ailes de lu- 
mière,"c'est-à-dire que les rayons du soleil se jouent dans 
les grandes vitres qu'il porte sur ses crochets. Comme 
ses ailes ont une envergure effrayante, vous vous rangez 
un peu vers la droite pour le laisser passer sans les heurter ; 
mais, en approchant de la muraille, vous sentez deux 
pattes froides qui vous repoussent ; c'est un grand bœuf 
tout saignant suspendu devant l'étal d'un boucher. Vous 
vous éloignez avec dégoût et vous marchez plus ^ite ; 



192 



MME DE GIEARDIN. 



VOUS faites quelques pas assez heureux. Mais le vent s'est 
élevé : tout à coup la rue entière disparaît devant vous. 
C'est que le magasin de nouveautés ^ûent de déployer 
toutes ses voiles. Les mousselines à vingt-neuf sous 
l'aune s'enflent de tous côtés comme des ballons légers, les 
fichus à vingt-deux sous flottent dans les airs comme des 
pavillons vainqueurs, les calicots se soulèvent, les toiles 
imprimées s'agitent, les foulards frémissent, les taffetas 
frissonnent, les gazes transparentes vous caressent, les 
écharpes d'azur vous enveloppent ; vous vous croyez en- 
traîné dans une ronde de sylphides, dans un ballet de baya- 
dères; le vent redouble, les banderoles vous enlacent; vous 
êtes prisonnier ; enfin un des commis du magasin a pitié 
de vous et vous dehvre, et vous repartez en riant. Encore 
ému de ce dernier obstacle, vous ne prévoyez pas qu'il 
puisse en survenir tout de suite un nouveau, et vous mar- 
chez avec hardiesse, et vous allez franchement donner de la 
tête contre un objet étrange dont vous êtes longtemps avant 
de vous expliquer l'existence; un être immobile qui re- 
mue: un être vivant qai a l'air d'être en carton, qui 
tousse, qui renifle, qui souffle, qui sort d'un mur et qui y 
reste ; une enseigne animée, une apparition fantastique s'il 
en fut jamais: Eh ! qu'est-ce donc?— c'est un commence- 
ment de cheval, dont la fin est avec un cabriolet sous une 
factice remise; c'est une demi-tête de cheval qui vous 
invite à employer tout le reste. Voyez plutôt sur la 
porte: Cabriolet à volonté. Un cocher desœuvré vous 
fait comprendre par un agaçant coup de fouet qu'il est à 
votre disposition; alors, fatigué des dangers de votre 
course, ennuyé de ne pouvoir rêver en liberté, vous vous 
élancez dans le cabriolet bienveillant qui semble n'attendre 
que vous; vous rendez le mouvement au coursier incon- 
venant qui eut l'audace de se trouver face à face, nez 
à nez, ou plutôt nez à naseau avec vous, et vous pardon- 
nez à ce dernier obstacle, parce qu'il vous a délivré de 
tous les autres. Voilà ce que c'est qu'une promenade dans 
Paris; voilà pourquoi le passant n'existe plus, ce passant 
qu'aimaient tant les poètes; car jadis ils disaient: ''Le 
passant verra sur ma tombe, etc.;" on disait aussi: " C'est 
à faire fuir les passants; ça ferait rire les passants." 
Maintenant on ne parle plus ainsi, parce qu'il n'y a plus 
de passants, il y a des voyageurs. On appelle voyageurs 



LE PASSANT 193 

les gens qui montent dans les omnibus pour aller de la 
Madeleine à la porte Saint-Denis, comme on appelle au- 
teurs les gens qui font un quart de yaudeville, cela tient 
à ce qu'il n'y a plus de distance. 

Le fait est qu'aujourd'hui le trottoir appartient à tout 
le monde, excepté a celui qui en est le possesseur naturel, 
c'est-à-dire le piéton; les marchands de fruits l'encombrent 
de leurs paniers, les marchands de porcelaine l'envahissent 
à demi par la plus ingénieuse des spéculations : vous ne 
pouvez passer près d'eux sans casser quelques flacons, 
quelque tasses, ou quelques verres, et vous êtes forcé de 
payer ce que vous avez cassé; c'est une manière de ven- 
dre qui en vaut bien une autre. Le chaland malgré lui 
est une des belles inventions de notre époque. Les com- 
missionnaires ont aussi une manière assez adroite d'attirer 
votre attention. Ils dorment sur le trottoir, les bras 
étendus, de sorte qu'on ne peut passer sans les heurter et 
sans tomber dans le ruisseau; on est si couvert de boue 
qu'on n'ose plus se montrer : alors ils vont vous chercher 
un fiacre. Les obstacles terrestres ne sont pas les seuls 
qui poursuivent le piéton ; il y a encore la pluie des tapis : 
de neuf heures à midi, la poussière des maisons tombe 
sur vous de chaque fenêtre. Heureux encore lorsque la 
poussière tombe seule ! une de nos amies a reçu l'autre 
jour une paire de ciseaux sur son chapeau. C'étaient de 
fort johs petits ciseaux anglais, que l'on cherche probable- 
ment dans tous les coins de la demeure, sans se douter 
que, détachés par une secousse des franges du tapis, ils 
sont venus se planter dans un magnifique chapeau de 
paille d'Itahe. 

Ne pourrait-on pas faire secouer ses tapis dans la cour ? 
Pourquoi faut-il que le piéton soit victime de tous les soins 
du ménage? pourquoi donc semez-vous sa route des 
débris de votre festin ? pourquoi lui jetez- vous ainsi vos 
restes ? pourquoi lui faut-il marcher sur les côtes de vos 
melons, sur les écailles de vos huîtres, sur votre salade 
méprisée? Que lui importe ce récit, ce menu ^dvant de 
votre repas ? Laissez-lui l'espace, c'est tout ce qu'il vous 
demande ; la rue est son empire, il y doit YiYve en liberté. 
La rue est un chemin, ce n'est pas un asile; la rue ap- 
partient à ceux qui y passsent, et non pas à ceux qui 
l'habitent. (Lettres Parisiennes,) 



19'1 ALEXIS DE TOCQUEVILLE. 

ALEXIS DE TOCQUEVILLE. 
(1805-1859.) 

Henri Alexis Cléret de Tocqueyille, un de nos plus savants pub- 
licistes, naquit au château de Yerneuil, près de Mantes. Au sortir du 
collège, il e'tudia le droit, puis il entra dans la magistrature. En 1831, 
il fit un voyage en Amérique pour e'tudier l'influence de la de'mocratie 
sur le gouvernement, les lois, les institutions, la socie'te, la littéra- 
ture, les mœurs ; et quatre ans après, il publia son célèbre ouvrage 
De la Démocratie en Amérique, que Eoyer-Collard appela "une con- 
tinuation de Montesquieu," et qui est un des plus savants et des 
mieux laits de notre siècle. Il y a une finesse d'observation et une 
sagacité de jugement qui étonnèrent dans un si jeune publiciste. Sa 
diction simple et pleine de force a la couleur et la vivacité que com- 
porte le sujet. 

Alexis de TocqueviUe travaillait à un grand ouvrage sur la révolu- 
tion française, ses causes et ses résultats ; la mort ne lui a pas permis 
de l'acbever. Il n'en a écrit que le premier volume, qui traite de 
l'ancien régime et qui fait vivement regretter qu un travail si distin- 
gué soit resté incomplet. Depuis sa mort, on a publié deux volumes 
de sa Correspondance avec ses amis. 

A 

I^es forets d.ii l^oixT^eavi-Mioncle. 

Un soir, en ^SiciIe5 il nous arriva de nous perdre dans 
un vaste marais qui occupe maintenant la place oîi était 
bâtie jadis la ville d'Himère. L'impression que fit naître 
en nous la vue de cette fameuse cité devenue un désert 
sauvage fut grande et profonde. Jamais nous n'avions 
rencontré sur nos pas un plus magnifique témoignage de 
l'instabilité des choses humaines et des misères de notre 
nature. Ici c'était bien encore une solitude ; mais l'imagi- 
nation, au lieu d'aller en arrière et de chercher à remonter 
vers le passé, s'élançait au contraire en avant, et se perdait 
dans un immense avenir. Nous nous demandions par 
quelle singulière loi de la destinée, nous qui avions pu 
contempler les ruines d'empires qui n'existent plus et 
marcher dans des déserts de fabrique humaine, nous en- 
fants d'un vieux peuple, nous étions conduits à assister à 
l'une des scènes du monde primitif, et à voir le berceau 
encore vide d'une grande nation. Ce ne sont point là les 
prévisions plus ou moins hasardées de la sagesse ; ce sont 
des faits aussi certains que s'ils étaient accomplis : dans 



LES FOEÊTS DU NOUYEAU-MONDE. ^^^ 

pen d'années, ces forêts impénétrables seront tombés, le 
bruit de la civilisation et de l'industrie rompra le silence 
de la Saginaw. Son écho se taira ; des quais emprisonne- 
ront ses rives : ses eaux qui coulent aujourd'hui ignorées 
et tranquilles au milieu d'un désert sans nom seront 
refoulées dans leurs cours par la proue des vaisseaux. 
Cinquante lieues séparent encore cette sohtude des grands 
étabhssements eui'023éens, et nous sommes peut-être les 
derniers vojageui's auxquels il ait été donné de la con- 
templer dans sa primitive splendeur, tant est gTande 
l'impulsion qui entraîne la race blanche vers la conquête 
entière du Nouveau-Monde ! C'est cette idée de destruc- 
tion, cette arrière-pensée d'un changement prochain et 
inévitable qui donne, suivant nous, aux sohtudes de 
l'Amérique un caractère si original et une si touchante 
beauté. On les voit avec un plaisir mélancolique. On se 
hâte en quelque sorte de les admirer. L'idée de cette 
grandeur naturelle et sauvage qui va finir se mêle aux 
magnifiques images que la marche de la civihsation fait 
naître. On se sent fier d'être homme, et l'on éprouve en 
même temps je ne sais quel amer regret du pouvoir que 
Dieu vous a accordé sur la nature. L'âme est agitée par 
des idées, des sentiments contraii'es ; mais toutes les im- 
pressions qu'elle reçoit sont gTandes, et laissent une trace 
profonde. 

(De la démocratie en Amérique,) 



BARBIER. 

(1805.) 

Henri-Auguste Barbier, ne' a Paris, pubHa en 1830 les ïambes, 
poèmes satiriques écrits en strophes yéhémentes d'où de'borde une 
indignation poussée quelquefois jusqu'à la \dolence. L'audace de 
cette poésie étrange fit dans le monde littéraire une sensation profon- 
de. Nier ou même contester la valeur du poète était impossible. — 
llpianto et Lazare, publiés ensuite, prouvèrent la souplesse du talent 
de l'auteur, et lui ont mérité une place distinguée pai*mi les écrivains 
contemporains. 



19^ EMILE SOUVESTRE. 



Dante, vieux gibelin ! quand je vois en passant 
Le plâtre blanc et mat de ce masque puissant 

Que l'art nous a laissé de ta divine tête,, j 

Je ne puis m'empêcher de frémir, ô poëte ! | 

Tant la main du génie et celle du malheur ] 

Ont imprimé sur toi le sceau de la douleur ! ] 
Sous rétroit chaperon qui presse tes oreilles 
Est-ce le pli des ans, ou le sillon des veilles 
Qui traverse ton front si laborieusement ? 

Est-ce au champs de l'exil, dans l'aviUssement, ■ 

Que ta bouche s'est close à force de maudire ? \ 

Ta dernière pensée est-elle en ce sourire *; 

Que la mort sur ta lèvre a cloué de ses mains ? ? 

Est-ce un ris de pitié sur les pauvres humains ? j 

Oh ! le mépris va bien sur la bouche de Dante, ] 

Car il reçut le jour dans une ville ardente, l 
Et le pavé natal fut un champ de gravier 
Qui déchira longtemps la iDlante de ses pieds. 
Dante vit comme nous les factions humaines 

Bouler autour de lui leurs fortunes soudaines : ■ 

Il vit les citoyens s'égorger en plein jour. \ 
Les partis écrasés renaître tour à tour ; . j 

n vit sur les bûchers s'allumer les victimes . | 

Il vit pendant trente ans passer les flots de crimes, \ 

Et le mot de patrie à tous les vents jeté, J 

Sans profit pour le peuple et pour la liberté ! j 

O Dante Alighieri î poëte de Florence ! | 

Je comprends aujourd'hui ta mortelle soufîrance. ■] 



EMILE SOUVESTRE. 

(1806—1854.) 



Emile SoTJVESTRE, né à Moiiaix, un de nos écrivains les plus aima- 
bles, a écrit une longue série de romans bretons très-remarquables par 
l'exactitude des descriptions et la peinture des moeurs ; tous ses 
ouvrages se distinguent par une haute moralité: î^.ussi plusieurs d'en- 
tre eux ont-ils été mentionnés et couronnés par l'Académie française. 
Les principaux sont : un Philosophe sous les toits, les Confessions 
d'un ouvrier, Au coin du feu, Mémorial de famille, Biche et pauvre, 
le Foyer breton, les Scènes de la chouannerie, et les derniers Bretons, sorte 
d'encyclopédie historique, où s'entre-mêlent les paysages, les tradi- 
tions populaires et les poésies nationales. 



UES DIX TEAYAILLEUES. ^^T 



lues dix: Ti*a/^v^ailleixi^s. 

— Bonhomme, Prudence, une histoire ! une histoire ! 

La paysan sourit, et jette un regard de côté vers Mar- 
tha, toujours inoccupée. 

C'est-à-dire qu'il faut payer ici sa bienvenue, dit-il, eh 
bien! il sera fait à votre volonté, mes braves gens. La der- 
nière fois, je vous ai parlé des vieux temps oà les armées 
des païens ravageaient nos montagnes ; c'était un récit 
fait pour les hommes. Aujourd'hui je parlerai (sans vous 
déplaire) pour les femmes et les petits enfants. Il faut 
que chacun ait son tour. Nous nous étions occupés de 
César; nous allons passer, pour l'heure, à la mère Vert- 
d'Eau. 

Tout le monde poussa un grand éclat de rire ; on s'ar- 
rangea vite, Guillaume ralluma sa pipe, et le bonhomme 
Prudence reprit : 

" Ce conte-ci, mes mignons, n'est point de ceux qu'on 
laisse aux nourrices, et vous pourriez le hre dans Talma- 
nach avec les vraies histoires; car l'aventure est arrivée à 
notre grand'mère Charlotte, que Gruillaume a connue, 
et qui était une femme de merveilleuse vaillance. 

La grand'mère Charlotte avait été jeune aussi dans son 
temps, ce qu'on avait peine à croire, quand on voyait ses 
mèches grises et son nez crochu toujours en conversation 
avec son menton; mais ceux de son âge disaient qu'aucune 
jeune fille n'avait eu meilleur visage, ni Thumeur plus in- 
clinée à la gaieté. 

Par malheur, Charlotte était restée seule, avec son 
père, à la tête d'une grosse ferme plus arrentée de dettes 
que de revenus ; si bien que l'ouvrage succédait à l'ou- 
vrage, et que la pauvre fille, qui n'était point faite à tant 
de soucis, tombait souvent en désespérance, et se mettait 
à ne rien faire pour mieux chercher le moyen de faire 
tout. 

Un jour donc qu'elle était assise devant la porte, les 
deux mains sous son tablier comme une dame qui a des 
engelures, elle commença à se dire tout bas: 

— Dieu me pardonne, la tâche qui m'a été faite n'est 
point d'une chrétienne ! et c'est grand'pitié que je sois 
seule tourmentée, à mon âge, de tant de soins ! Quand je 
serais plus dîUgente que le soleil, plus leste que l'eau, et 



1^8 EMILE SOUYESTEE. 

plus forte que le feu, je ne pourrais suffire à tout le tra- 
vail du logis. Ah! pourquoi la bonne fée Vert-d'Eau n'est- 
elle plus de ce monde, ou que ne l'a-t-on invitée à mon 
baptême ? Si elle pouvait m'entendre et si elle voulait 
me secourir, peut-être sortirions-nous, moi de mon souci, 
et mon père de sa mal-aisance. 

— Sois donc satisfaite, me voilà ! interrompit une voix. 
Et Charlotte aperçut devant elle la mère Vert-d' Eau 

qui la regardait, appuyée sur son petit bâton de houx. 

Au premier instant, la jeune fille eut peur, car la fée 
portait un habillement peu en usage dans le pays : elle 
était vêtue tout entière d'une peau de grenouille dont la 
tête lui servait de capuchon, et elle-même était si laide, 
si vieille et si ridée qu'avec un million de dot elle n'eût 
pu trouver un épouseur. 

Cependant Charlotte ^e remit assez vite pour deman- 
der à la fée Vert-d' Eau, d'une voix un peu tremblante, 
mais très-polie, ce qu'elle pouvait faire pour son service ? 

— C'est moi qui viens me mettre au tien, répliqua la 
vieille; j'ai entendu ta plainte, et je t'apporte de quoi sor- 
tir d'embarras. 

— Ah! parlez-vous sérieusement, bonne mère? s'écria 
Charlotte, qui se familiarisa tout de suite ; venez-vous 
pour me donner un morceau de votre baguette avec le- 
quel je pourrai rendre tout mon travail facile ? 

— Mieux que cela, répondit la mère Vert-d' Eau ; je 
t'amène dix petits ouvriers qui exécuteront tout ce que tu 
voudrais bien leur ordonner. 

— Où sont-ils ? s'écria la jeune fille. 

— Tu vas les voir. 

La vieille entr'ouvrit son manteau et en laissa sortir dix 
nains de grandeur inégale. 

Les deux premiers étaient très-courts, mais larges et 
robustes. 

— Ceux-ci, dit-elle, sont les plus vigoureux ; ils t'aide- 
ront à tous les trauvaux et te donneront en force ce qui 
leur manque en dextérité. Ceux que tu vois et qui les sui- 
vent sont plus grands, plus adroits ; ils savent traire, 
tirer le lin de la quenouille et vaqueront à tous les ouvra- 
ges de la maison. Leurs frères, dont tu peux remarquer la 
haute taille, sont surtout habiles à manier l'aiguille, comme 
le prouve le petit dé de cuivre dont je les ai coiffés. En 



LES DIX TEAYAILLEUES. 199 

voici denx autres, moins savants, qui ont une bague pour 
ceinture, et qui ne pourront ^uère qu'aider au travail gé- 
néral, ainsi que les derniers, dont il faudra estimer sur- 
tout la bonne volonté. Tous les dix te paraissent, je pa- 
rie, bien peu de chose; mais tu vas les voir à l'œuvre, et 
tu en jugeras. 

A ces mots, la vieille fit un signe, et les dix nains s'élan- 
cèrent. Charlotte les vit exécuter successivement les tra- 
vaux les plus rudes et les plus délicats, se plier à tout, 
suffire à tout, préparer tout. Émerveillée, elle poussa un 
grand cri de joie, et étendant les bras vers la fée : 

— Ah ! mère Vert-d'Eau, s'écria-t-elle, prêtez-moi ces 
dix vaillants travailleurs, et je ne demande plus rien à 
celui qui a créé le monde ! 

— Je fais mieux, répliqua la fée, je te les donne ; seule- 
ment, comme tu ne pourrais les transporter partout avec 
toi sans qu'on t'accusât de sorcellerie, je vais ordonner à 
chacun d'eux de se faire petit et de se cacher dans tes 
dix doigts. 

Quand ceci fut accompli : 

— Tu sais maintenant quel trésor tu possèdes, reprit la 
mère Vert-d'Eau ; tout va dépendre de l'usage que tu 
en feras. Si tu ne sais point gouverner tes petits servi- 
teurs, si tu les laisses s'engourdir dans l'oisiveté, tu n'en 
tireras aucun avantage ; mais donne-leur une bonne di- 
rection, de peur qu'ils ne s'endorment, ne laisse jamais 
tes doigts en repos, et le travail dont tu étais effrayée se 
trouvera fait comme par enchantement. 

La fée avait dit vrai, et notre grand'mère, qui suivit 
ses conseils, vint non-seulement à bout de rétablir les af- 
faires de la ferme, mais elle sut gagner une dot avec la- 
quelle elle se maria heureusement, et qui l'aida à élever 
huit enfants dans l'aisance et dans l'honnêteté. Depuis, 
c'est une tradition parmi nous qu'elle a transmis les tra- 
vailleurs de la mère Vert-d'Eau à toutes les femmes de la 
famille, et que, pour peu que celles-ci se remuent, les pe- 
tits ouvriers se mettent en action et nous font profiter 
grandement. Aussi avons-nous coutume de dire, parmi 
nous, que c'est dans le mouvement des dix doigts de la 
ménagère qu'est toute la prospérité, toute la joie et tout 
le bien-vivre de la maison." 

(Au coin du feu,) 



2Û0 GOZLAN. 

GOZLAN. 
(1806—1866.) 

Léon, GozLAN, né à Marseille, est autenr d'un très-grand nombre 
de nouvelles et de roman qui prouvent la fécondité de son esprit. Il 
a donné au théâtre des drames, des comédies et des vaudevilles, 
dont la plupart ont été favorablement accueillis. Ses œuvres, plus 
ingénieuses que solides, sont écrites avec une verve trés-remarquable ; 
par malheur le style est quelquefois entaché d'une fausse élégance qui 
le dépare, et l'on regrette que cet écrivain ait fait trop souvent bon 
marché des règles que le bon goût ne permet pas d'enfreindre. 

Le comte dn Nord, plus tard Paul I®^, empereur de tou- 
tes les E/Ussies, voyageait en Europe ; il vint en France, à 
Paris. A la cour, on lui parla de Chantilly ; il voulut le 
voir. 

La réception fut majestueuse ; elle parut froide. Après 
le dîner, après la promenade, après le jeu, il y avait encore 
de l'ennui, comme pendante le jeu, la promenade et le 
dîner. 

Alors Monsieur le prince proposa au comte du Nord, 
pour passer plus agréablement le reste de la soirée, une 
partie de chasse dans la forêt. Cette invitation, faite à 
dix heures de la nuit et d'un ton sérieux, étonna beau- 
coup le comte qui se la fit répéter, et qui n'y adhéra que 
sous forme de plaisanterie, n'imaginant pas qu'il fût pos- 
sible de courre le sanglier et le cerf au milieu de l'obscu- 
rité. 

Aussitôt, à un signal donné par le prince, les chevaux 
tout sellés, tout bridés, sont conduits dans la cour des 
écuries, les chiens réunis en groupe, les piqueurs rassem- 
blés ; gentilshommes, valets coureurs, tout met le pied 
à rétrier. Le cor sonne; les princes de Condé et le comte 
du Nord s'élancent sur leurs chevaux ; quelques dames 
osent suivre ces aventureux chasseurs. 

La soirée est belle ; la lune rayonne sur les magnifi- 
ques bois de Sylvie ; la pelouse, vaste lac de gazon, jette 
son parfum à la nuit ; on la foule quelque temps en silen- 
ce. Il y a de l'étonnement dans ces chiens et dans ces 
chevaux éveillés au milieu de leur sommeil, pour obéir à 



LA CHASSE AUX FLAMBEAUX. 201 

rimpérieuse voix de la chasse à rheure ou tout dort, jus- 
qu'aux arbres. Ils cherchent leur soleil et leur rosée si 
fraîche du rnacin et ces masses sonores d'air qui répètent 
avec la pureté du cristal les aboiements, les hénissements, 
les fanfares ; ils ne comprennent pas pour quel étrange 
courre on a réuni leurs meutes. Humbles comme tous 
les animaux le sont la nuit, les chevaux battent le gazon 
d'un galop douteux; les chiens, l'oreille basse et le mu- 
seau en quête, ne savent où chercher leur piste, sous un 
ciel sans vent connu, plein d'exhalaisons où ne se mêle 
aucune trace de gibier. Le gibier dort, le sangher dans 
ses joncs sauvages et ses mares; le cerf sous les charmes 
immobiles, sous les oiseaux immobles, sous un ciel immo- 
bile. La grande âme de la forêt, avec toutes ses agita- 
tions et ses intelligences, repose. 

Et les chasseurs ont déjà passé la grille du château ; 
ils sont deux cents, maîtres et valets. C'est la grande 
route du connétable. Le cor retentit. 

Une lumière brille, deux lumières, vingt lumières, mille; 
on y voit à vingt pas, à une Heue, à droite, à gauche, par- 
tout; mille sinuosités, trente ou quarante lieues de lignes 
courbes s'embrasent ; les lumières ruissellent comme des 
fleuves; les routes qui s'entre-coupent, étroites et rapides, 
s'illuminent aussi et vont comme une flèche jusqu'à ce 
qu'elles rencontrent une table, un carrefour qui les fasse 
tourner ou jaillir en nouvelles routes de feu, pour, plus 
loin, après avoir encore couru, être brisées de nouveau 
jusqu'aux limites indéterminées du bois, de carre- 
four en carrefour, de poteau en poteau, de rond-point 
en rond-point. Le jour n'a pas cet éclat. Sur le 
feuillage ou sous le feuillage, les mêmes tremblements 
de lumière ; les mêmes gouttes de clarté sur les branches 
intermédiaires, comme à midi, l'été ; et à ce jour factice, 
les oiseaux s'éveillent, battent des ailes et chantent ; les 
chiens ont retrouvé leurs voix,les chevaux leur pas. Dans 
les fourrés, le cerf remue ; dans sa bauge, le sanglier gro- 
gne. Toutes les harmonies s'éveillent sans l'ordre de Dieu. 
En avant les chevaux, les chiens et les hommes ! En avant 
les limiers, qui débusquent le cerf, trompent toutes ses al- 
lures, qui saisissent dans l'air le cri qu'il y a jeté, £ur la 
terre le souffle qu'il y a répandu, dans l'eau la trace qu'il 
y a laissée, qui vont, qui bondissent, qui nagent, avec 



202 GOZLAN. 

cette rectitude de volonté dont la pensée s'épouvante ! 
En ayant donc les chiens ! puisqu'il est midi ! qu'on va 
sonner la curée ! H est midi, le ciel est rempli d'étoiles. 

Quelle magnifique surprise pour M. le comte du Nord 
que cette forêt, qui contient près de huit mille arpents, 
illuminée comme un palais le jour de la naissance d'un 
souverain ! Ce fut dans cet instant qu'il dit au plus âgé 
des princes: "Jusqu'à présent, les rois m'ont reçu en ami; 
aujourd'hui Condé me reçoit en roi." 

Le prestige de cette illumination était dû à des torches 
de résine portées par les vassaux de monseigneur. De dix 
pas en dix pas, un paysan à la livrée du prince était le 
chandelier immobile d'une torche. 

Continuons la fête. 

Les cerfs de la forêt, à ce midi sans aurore, reconnu- 
rent leur ennemi, l'homme, et s'élancèrent dans les aillées 
par troupeaux, croyant à la réalité du jour. C'était vrai- 
ment grand et digne d'un prince que ce spectacle d'ani- 
maux courant sur une ligne de feu entre d'immobiles 
flambeaux, surtout lorsqu'ils apparaissaient au fond de la 
perspective, alors qu'on ne distinguait plus que leur bois, 
et que les torches semblaient des étincelles. 

C'était vraiment grand et beau ! Le bruit du cor dans 
une nuit semblable, où le plaisir avait l'aspect du désas- 
tre, la joie le caractère de l'effroi, la fête celui d'un in- 
cendie. 

Le cerf fut débusqué; alors un spectacle toujours neuf, 
toujours admirable à la clarté du jour, emprunta de la 
clarté des flambeaux un étrange aspect. Chevaux, chiens 
et chasseurs dérobent en courant à ce bariolage de cou- 
leurs, tranchées de vert sombre et de fumée de résine al- 
ternativement, des ombres fortes ou effacées par les lu- 
mières. Obligé de parcourir sans déviation la ligne de feu 
qui brûle ses deux prunelles, le cerf renverse, tantôt à 
droite, tantôt à gauche, six hommes ou six flambeaux, peu 
importe. Les vassaux se rapprochent et la symétrie n'a pas 
à souffrir. Pauvre cerf ! comme il va malgré les chiens pen- 
dus en grappe à ses flancs, malgré les chevaux, autres chiens 
plus forts qui hennissent, malgré les hommes, autres chiens 
qui parlent ! H devance ces chiens, ces hommes, ces che- 
vaux, le vent, la pensée; mais il ne peut devancer ce qui 
est immobile et qui ne finit pas, des hommes debout, des 



LA CHASSE AUX ELAMBExiUX. 203 

torches enflammées. Il sait le carrefour du connétable ; 
il y pense; il y est ; c'est une lieue. Il en franchit d'un 
bond la colossale table de pierre; autour de la table en- 
core du feu ! Il sait le carrefour de l'Abreuvoir, il y est ; 
il est déjà plus loin ; il a encore vu du feu. Alors sa vi- 
tesse n'est plus un élan, c'est un vol ; ses quatre jambes 
pliées sous le ventre, sa tête disparue dans la ligne allon- 
gée de son corps, entièrement masquée par le massif 
de son bois, il parcourt les espaces avant de les avoir con- 
çus; les espaces ne sont plus que des êtres de raison ; les 
hommes et les arbres sont des lignes noires, les torches 
une ligne rouge, lui une pensée. Il ne doit plus compter 
ni sur l'air ni sur la terre ; la terre et l'air son peuplés de 
bruits qui sonnent sa mort. Aux étangs ! aux étangs ! 
n y en a cinq au milieu de la forêt. À des heures plus 
douces et quand la lune les éclairait, il y est venu avec 
les faons et les biches y boire et s'y rafraîchir. 

Aux étangs ! il y court. 

Aux étangs, les chiens ont devancé le cerf, et là, comme 
ailleurs, la fatale illumination des torches l'attend. Rien 
n'est beau comme les étangs, pourpres des flammes qui 
les cernent, refléchissant les étoiles immobiles et la fumée 
qui court à leur sarface. Le cerf y plonge, et le bruit de 
sa chute se perd au milieu du bruit des chevaux et des 
hommes qui arrivent, des chiens qui sont arrivés. Ce fut 
un moment dont le souvenir ne se perdra pas, celui où 
les princes et leur innombrable suite, penchés curieuse- 
ment sur leui^s chevaux, à la lueur de ce lac, alors vérita- 
ble miroir ardent, furent témoins de la prise et de la 
mort du cerf. Tout était rouge ; eaux, ciel, cavaliers da- 
mes, chasseurs, chevaux, chiens ; auprès et au loin tout 
était rouge. 

On déchira le cerf; les chiens eurent le morceau d'élite; 
des dames de la cour rirent comme des folles ; le cerf 
pleura. Cette fête coûta prodigieusement, mais monsei- 
gneur le comte du Nord avait eu une chasse aux flam- 
beaux. 

Au château, le souper attendait le retour des chasseurs. 
Ils furent reçus sous une tente parée d'emblèmes analo- 
gues à la fête: des bois de cerf soutenaient les rideaux et 
les draperies. Au dessert, quand les prestiges du cuisinier et 
de i'échanson, deux emplois o a les premiers mérites se sont 



204 



NISARD. 



toujours mis en relief dans la maison des Conde, témoin 
Vatel, eurent achevé d'éblouir l'imagination septentrionale 
, de l'auguste étranger, le prince se leva et dit au comte 
du Nord, "Où monsieur le comte croit-il être? — Je crois 
être, répond celui-ci, dans le château de Condé, le plus 
noblement hospitalier des princes, et dans son plus riche 
appartement." 

Les rideaux s'écartent; les deux côtés du pavillon s'ou- 
vrent, et le comte du Nord, à son inexprimable étonne- 
ment, se trouve au centre des écuries du château. Trois 
cents chevaux, chacun dans sa stalle, ceux-ci hennissant, 
ceux-ci courbés sur l'avoine, ceux-là perdant la sueur sous 
l'éponge, ceux-là frappant les dalles, tous sous la main 
d'un domestique, complètent cette surprenante perspec- 
tive. 



NISARD. 

(1806.) 

Jean-Marie-Napoleon-Désiré Nis-Ied^ né k ChâtiUon-snr-Seine, 
débuta au Journal des Débats en 1826, et fut attaclié au National en 
1830. H s'était déjà fait un nom par ses articles de polémique 
littéraire lorsqu'il publia en 1834 les Poètes latins de la décadence, étude 
curieuse et remarquable comparaison de la littérature latine au siècle 
de Lucain avec la littérature française moderne. Ses principaux 
ouvrages sont, Y Histoire de la littérature française, qui abonde en 
jugements admirablement exprimés et en portraits tracés de main de 
maître, les Souvenirs d' Angleterre, son volume de Mélanges, et la 
traduction des Classiques latins. 



I^a fia"ble axis: dlifTerexits âges «le la %^îe. 

On lit des fables à tous les âges de la vie, et les mêmes, 
fables ; et à chaque âge elles donnent tout le plaisir qu'on 
peut tirer d'un ouvrage de l'esprit, et un profit propor- 
tionné. 

Dans l'enfance, ce n'est pas la morale de la fable qui 
frappe, ni le rapport du précepte à l'exemple; mais on 
s'y intéresse aux propriétés des animaux et à la diversité 
des caractères. Les enfants y reconnaissent les mœurs du 



LA FABLE AUX DEB'FÉEENTS AGES DE LA VIE. 205 

chien qu'ils caressent, du cliat dont ils abusent, de la 
souris dont ils ont peur; toute la basse-cour, où ils se 
plaisent mieux qu'à l'école. Pour les animaux féroces, 
ils y retrouvent ce que leur mère leur en a dit, le loup 
dont on menace les méchants enfants, le renard qui rôde 
autour du poulailler, le lion dont on leur a vanté les 
mœurs clémentes. Us s'amusent singuhèrement des petits 
di'ames dans lesquels figurent ces personnages; ils y 
prennent parti j)o^ii' 1^ faible contre le fort, pour le 
modeste contre le superbe, pour l'innocent contre le 
coupable. Ils en tirent ainsi une première idée de la 
justice. Les plus avisés, ceux devant lesquels on ne dit 
rien impunément, vont plus loin; ils savent saisir une 
première-ressemblance entre les caractères des hommes 
et ceux des animaux; et j'en sais qui ont cru voir telle 
de ces fables se jouer dans la maison paternelle. L'esprit 
de comparaison se forme insensiblement dans leurs ten- 
dres intelligences. Us apprennent par le hvre à recon- 
naîti'e leurs impressions, à se représenter leurs souvenii^s. 
En voyant peint si au vif ce qu'ils ont senti, ils s'exercent 
à sentir vivement. Ils regardent mieux et avec plus d'in- 
térêt. C'est là, pour cet âge, le profit pro23ortionné dont 
j'ai parlé. 

Les fables ne sont pas le livre des jeunes gens. Us pré- 
fèrent les illustres séducteurs qui les trompent sur eux- 
mêmes, et leur persuadent qu'ils x)euvent tout ce qu'ils 
veulent, que leur force est sans bornes et leur vie inépui- 
sable. Ils sont trop superbes x^our goûter ce qu'enfants on 
leur a donné à lii^e. C'était une lecture de j^ère de famille, 
dans le temps des conseils minutieux et réitérés, où le 
fabuliste était complice des réj)rimandes, et le docteur de 
la morale de ménage. Mais si, dans cet orgueil de la vie, 
il en est un qui, par désœuvrement ou par fatigue de 
quelque plaisir que son imagination avait grossi, ouvre 
le Hvre dédaigné, quelle n'est pas sa surjDrise, en se re- 
trouvant, parmi les animaux auxquels il s'était intéressé 
enfant, de reconnaître par sa propre réflexion, non plus 
sur la parole du maître ou du père, la ressemblance de 
leurs aventui^es avec la vie, et la vérité des leçons que le 
fabuliste en a tirées ! 

Ce temps d'ivresse passé, quand chacun a trouvé enfin 
la mesure de sa taille en s'approchant d'un plus grand, 



206 EENEST LEGOUYÉ. 

de ses forces en luttant avec un plus fort, de son intelli- 
gence en voyant le prix remporté par un plus habile ; 
quand la maladie, la fatigue lui ont appris qu'il n'y a 
qu'une mesure de vie; quand il est arrivé à se défier 
même de ses espérances, alors revient le fabuliste qui 
savait tout cela, et qui le lui dit, et qui le console, non 
par d'autres illusions, mais en lui montrant son mal au 
vrai, et tout ce qu'on peut en ôter de points par la com- 
paraison avec le mal d' autrui. 

Vieillards enfin, arrivés au terme "du long espoir et 
des vastes pensées," le fabuliste nous aide à nous sou- 
venir, n nous remet notre vie sous nos yeux, laissant la 
peine dans le passé, et nous récliau:ffant par les images 
du plaisir. Enfermés dans ce petit espace de jours pré- 
caires et comptés, quand la vie n'est plus que le dernier 
combat contre la mort, il nous en rappelle le commence- 
ment et nous en cache la fin. Tout nous y plait: la 
morale, qui se confond avec notre propre expérience, de 
telle sorte que lire le fabuliste, c'est ranimer l'art, dont 
nous sommes touchés jusqu'à la fin de notre vie comme 
d'une vérité supérieure et immortelle; les mœurs et les 
caractères des animaux, auxquels nous prenons le même 
plaisir qu'étant enfants, soit ressouvenir des imperfections 
des hommes, soit l'effet de cette ressemblance justement 
remarquée entre la vieillesse et l'enfance. Il est peu 
de vieillards qui n'aient quelque animal familier, c'est 
quelquefois le dernier ami; celui-là du moins est connu. 
Il souffre nos humeurs et joue avec la même grâce pour 
le vieillard que pour l'enfant. Le maître du chien n'a ni 
âge, ni condition, ni fortune; le faible est pour le chien 
le seul puissant de ce monde; le vieillard lui est un enfant 
aux fraîches couleurs; le pauvre lui est roi. 

(Histoire de la littérature française,) 



ERNEST LEaOUVE. 
(1807.) 



Emest-Wilfrid Legouvé, est né a Paris. — Son premier essai lit- 
téraire lui mérita le prix de poésie de l'Académie française. Seul ou 



LES DEUX HIEONBELLES DE CHEMINÉE. 2v07 

en collaboration, il a donné au théâtre des drames et des comédies, 
dont la plupart ont obtenu un grand succès. Guerrero, Médée, Un 
jeune homme qui ne fait rien^ sont ses ouvrages dramatiques les plus 
importants ; on lui doit encore deux très-remarquables romans, Beatrix 
et Edith de Falsen. Mais l'œuvre où il a révélé les plus solides qualités 
comme écrivain, c'est son Histoire morale des femmes, qui a été im- 
primée sous plusieurs formats et mérite d'être placée dans toutes les 
bibliothèques. 



I^es d.exxx: Hîrond-elles d.e cîiemîxiee. 

Hier, à mon logis par le froid ramené, 
J'inaugurais l'hiver dans l'âtre abandonné. 
Lorsque par le foyer, an milieu d'un bruit d'ailes, 
La bise m'apporta ces deux voix d'hirondelles : 

*'Ma fille, il faut partir : précurseurs de l'hiver. 
Des bandes de vanneaux ce matin fendaient l'air, 
Et du haut de ce frêne, à la cime effeuillée, 
A retenti trois fois notre cri d'assemblée. 
Cependant sur ton nid tu demeures encor : 
Appelle tes ])etits, ma fille, et prends l'essor ! 

— Je dois rester. 

— Non; viens ! La première colonne, 
Par avance déjà se gToupe et s'échelonne; 
Le moment du départ est fixé pour ce soir; 
Car tu sais que la nuit, sous son grand manteau noir, 
Peut seule à tous les yeux d-érober notre fuite. 
Et des oiseaux de proie égarer la poursuite. 

— O ma mère ! ta fille, hélas ! ne partira 
M ce soir, ni demain, ni le jour qui suivra. 

— Pourquoi donc ? 

— Dans le nid où tu m'as élevée 
J'élevais en espoir ma première couvée ; 
Un cruel m'en chassa ; je fuis : cette maison 
N'abrita mes amours qu'à l'arrière-saison, 
Et de mes cliers petits l'aile encore incertaine 
Ne les porterait pas jusqu'à cette fontaine. 

— Viens : l'enfance est peureuse ; et toi, ma fille, aussi, 
L'an dernier tu tremblais de t'éloigner d'ici ; 

Ton -pèce te soutint, et tu suivis ton père : 
Soutiens-les ; ils suivront. 



208 ERNEST LEGOUYÉ. 

— Eegarde-les, ma mèro ; 
Un rare et fin duvet couvre à peine leur corps. 

— Mais que deviendras-tu, pauvre enfant ? Sur ces bords 

L'hiver est si terrible ! Ah ! je me le rappelle ! 

Un automne, le plomb avait brisé mon aile ; 

Je restai. Que de maux ! La neige couvrait tout. 

Pas un seul moucheron ! pas un abri ! partout 

Je voyais des oiseaux s'abattre sur la terre, 

Et tomber morts de froid ! 

Morts de froid î o ma mère ! | 



— Fendre l'air en criant, et tomber morts de faim ! 

— Morts de faim ! 

— Et moi, moi, je ne vécus, enfin, 

Qu'en m'attachant aux murs, et de givre imprégnée, 
Cherchant dans les débris de toile d'araignée 
Des cadavres d'insecte... Appelle tes petits !... 

— A peine autour du toit sont-ils encor sortis. 

— n n'importe : voltige, en offrant à leur vue 
Quelque ver, quelque mouche à ton bec suspendue : 
La convoitise sert de courage à l'enfant ; 

Il s'avance d'un pas, ou s'éloigne d'autant ; 
L'objet qui fuit l'attire ; il le suit, il s'élance. 
Et, radieux, dans l'air voilà qu'il se balance : 
Ainsi t'ai-je donné ta première leçon. 

— Mais ils n'étaient pas nés au temps de la moisson. 

— Viens donc seule,... et fuyons loin de ces lieux funestes. 
Moi, les laisser mourir ! 

— Vivront-ils si tu restes ? 

— Us ne mourront pas i^euls au moics ! Et dût le froid 
Me glacer avec eux sur notre nid étroit. 

Dût en ce foyer mort la flamme rallumée 

M 'étouffer dès demain sous des flots de fumée. 

Je ne les quitte pas. Au dedans, au dehors. 

Le jour, la nuit, partout, mon corps couvre leur corps, 

L'amour agrandira mes ailes !...La nature 



LES DEUX HIRONDELLES DE CHEMINÉE. 209 

Ne veut pas que mon sang leur serve de pâture, 
Mais il peut réchauffer s'il ne peut pas nourrir ; 
Pour les défendre encore à cet instant suprême, 
Et leur faire un abri de ma dépouille même. 

— Ma fille, tu fais bien. J'eusse été dans ces lieux 
Vaillante comme toi, pour toi faible comme eux, 
Beste donc ! Mes petits m'attendent sous le frêne ; 
Le devoir qui t'arrête est celui qui m'entraîne ; 
Il faut nous séparer, il le faut. Que ce lieu 
Te soit hospitalier !... Adieu, ma fille. 

— Adieu !" 

Je n'entendis plus rien. Puis un battement d'aile 
M'annonça le départ de la mère hirondelle ; 
Puis un faible soupir. Et moi je dis tout bas : 
"Ne crains rien, doux oiseau, tu ne périras pas ; 
Chaque jour, par mes soins, une ample nourriture 
Ira chercher la mère et sa progéniture ; 
Élevée entre nous, une épaisse cloison, 
Des vapeurs du foyer détournant le poison. 
Ne laissera monter jusqu'à ton nid paisible 
Que la douce chaleur d'une flamme invisible; 
Et, je le sens, mon cœur d'émotion battra 
Quand au printemps ta mère en ces lieux accourra, 
Te trouvera vivante, et que, sans l'oser croire. 
De tes jours préservés tu lui diras l'histoire." 

{Poésies diverses.) 



1 
GÉRARD DE NERVAL. ] 

(1808—1855.) 1 

i 



Gérard de Nerval, né à Paris, s'est fait connaître comme poëte et 
comme prosateur : comme poëte, par ses JÉlégies nationales et satires 
politiques ; comme prosateur, par son Voyage en Orient, son meilleur 
ouvrage, ses romans, ses articles et surtout des impressions de voya- 
ge dans plusieurs journaux et revues. Dans tous ses écrits, il a su 
aUier aux plus riches fantaisies de l'imagination une précieuse sim- 
phcite' de style. H pubha aussi, en 1828, une traduction de Faust, 
qui fut, dit-on, très goûtée de Goethe. 



210 GÉEAED DE NERVAL. 



I^'j^rcliipel de Oytliere. 

Hier au soir, on nous avait annoncé qu'au point du 
jour nous serions en vue des côtes de la Morée. 

J'étais sur le pont dès cinq heures, cherchant la terre 
absente, épiant à quelque bord de cette route d'un bleu 
sombre, que tracent les eaux sous la coupole azurée du 
ciel; attendant la vue du Taygète lointain comme l'appa- 
rition d'un dieu. L'horizon était obscur encore, mais 
l'étoile du matin rayonnait d'un feu clair dont la mer 
était sillonnée. Les roues du navire chassaient l'écume 
éclatante, qui laissait bien loin derrière nous sa longue 
traînée de phosphore. " Au delà de cette mer, disait Co- 
rinne en se tournant vers l'Adriatique, il y a la Grèce 

Cette idée ne suffit-elle pas pour émouvoir ?" Et moi, 
plus heureux qu'elle, plus heureux que Winkelman, qui 
la rêva toute sa vie, et que le moderne Anacréon qui vou- 
drait y mourir, j'allais la voir enfin, lumineuse, sortir des 
eaux avec le soleil ! 

Je l'ai vue ainsi, je l'ai vue ; ma journée a commencé 
comme un chant d'Homère ! C'était vraiment l'aurore 
aux doigts de rose qui m'ouvrait les portes de l'Orient ! 
Et ne parlons plus des aurores de nos pays, la déesse ne 
va pas si loin. Ce que nous autres barbares appelons l'aube 
ou le point du jour, n'est qu'un pâle reflet, terni par l'at- 
mosphère impure de nos climats déshérités. 

Voyez déjà cette ligne ardente qui s'élargit sur le cer- 
cle des eaux, partir des rayons roses épanouis en gerbe 
et ravivant l'azur de l'air qui plus haut reste sombre en- 
core. Ne dirait-on pas que le front d'une déesse et ses 
bras étendus soulèvent peu à peu le voile des nuits res- 
plendissants d'étoiles ? Elle vient, elle approche, elle glisse 
amoureusement sur les flots divins qui ont donné le jour 
à Cythérée... Mais que dis-je ? devant nous, là-bas, à 
Wiorizon cette cote vermeille, ces collines empourprées 
qui semblent des nuages, c'est l'île même de Vénus, c'est 
l'antique Cythère aux rochers de porphyre. Aujourd'hui 
cette lie s'appelle Cérigo, et appartient aux Anglais. 

Voilà mon rêve... et voici mon réveil ! Le ciel et la mer 
sont toujours là; le ciel d'Orient, la mer d'Ionie se don- 
nent chaque matin le saint baiser d'amour ; mais la terre 



l'aechipel de COTHÈRE. 211 

est morte, morte sous la main de ITiomme, et les dieux se 
sont envolés ! 

Pour rentrer dans la prose, il faut avouer que Cythère 
n'a conservé de toutes ses beautés que ses rues de por- 
phyre, aussi tristes à voir que de simples rochers de grès. 
Pas un arbre sur la côte que nous avons suivie, pas une 
rose, hélas ! pas un coquillage le long de ce bord où les 
Néréides avaient choisi la conque de Cypris. Je cherchais 
les bergers et les bergères de Watteau, leurs navires 
ornés de guirlandes abordant des rives fleuries; je rêvais 
ces folles bandes de pèlerins d'amour aux manteaux de 
satin changeant... Je n'ai aperçu qu'un gentleman qui 
tirait aux bécasses et aux pigeons et des soldats écossais 
blonds et rêveurs, cherchant peut-être à l'horizon les 
brouillards de la patrie. 

L'accident dont j'ai parlé avait contraint le navire à 
s'arrêter au port San-Mcolo, à la pointe orientale de l'île, 
vis-à-vis du cap Saint- Ange, qu'on apercevait à quatre 
Heues en mer. Le peu de dm^ée de notre séjour n'a per- 
mis à personne de visiter Capsali, la capitale de l'île ; 
mais on apercevait au midi le rocher qui domine la ville, 
et d'où Ton peut découvrir toute la sui^face de Cérigo, 
ainsi qu'une partie de la Morée et les côtes même de Can- 
die quand le temps est pur. 

C'est sur cette hauteur, couronnée aujourd'hui d'un 
château militaire, que s'élevait le temple de Vénus céles- 
te. La déesse était vêtue en guerrière, armée d'un javelot, 
et semblait dominer la mer et garder les destins de l'Ar- 
chipel grec comme ces figures cabalistiques des contes 
arabes, qu'il faut abattre pour détruire le charme attaché à 
leur présence. Les Romains, issus de Vénus par leur aïeul 
Enée, purent seuls enlever de ce rocher superbe la sta- 
tue de bois de myrte, dont les contours puissants, drapés 
de voiles symboliques, rappelaient l'art primitif des Pélas- 
ges. C'était bien la grande déesse Aphrodite Metenia ou 
la Noire, portant sur la tête le polos hiératique, ayant les 
fers aux pieds, comme enchaînée par force aux destins 
de la Grèce, qui avait vaincu sa chère Troie... Les Ro- 
mains la transportèrent au Capitole, et bientôt la Grèce, 
étrange retour des destinées ! appartint aux descendants 
dégénérés des vaincus d'Ilion. 

{Voyage en Orient) 



212 GUSTAVE PLANCHE. 

GUSTAVE PLANCHE. 

(1808—1857.) 

Gustave Plaistche, né à Paris, a fait longtemps autorité comme critique, 
et ses premiers ouvrages ne sont pas moins remarquables par les con- 
naissances variées et profondes qu'ils révélaient que par une sûreté de 
goût et une impartialité qu'on ne trouve pas toujours dans les publi- 
cations de ce genre. H a fait insérer dans r Artiste, la Revue des Deux 
Mondes, le Journal des Débats et la Chronique de Paris, une masse 
considérable d'articles où il a traité en maître les questions les plus 
élevées de la littérature, du théâtre et des beaux-arts. Son style, d'une 
élégance heureuse et d'une pureté toujours irréprochable, pèche 
peut-être par un peu trop de solennité; mais la lecture en est 
agréable et attachante, et il est peu de livres de critique dont l'étude 
soit aussi profitable et plus instructive. 

Sliakespeax^e et IKlean. 

Depuis la mort de Kean, il n'y a pas en Angleterre 
un acteur tragique digne de Shakespeare. Entre Kean 
et Shakespeare, la sympathie était complète; entre le 
poëte et le comédien, c'était la même inspiration, la 
même soudaineté de génie. Le créateur du drame mo- 
derne, bien qu'habitué à composer ses rôles avec une 
remarquable prévoyance, s'interdit volontiers les len- 
teurs et les préparations officielles. Il n'improvise pas, 
comme le croient et le répètent quelques docteurs 
ignorants; il ne s'abandonne pas à l'abondance impé- 
tueuse de sa pensée; il intervient par sa volonté, et 
même par sa patience, dans les moindres parties de son 
œuvre. Mais il aime, particulièrement, les traits impré- 
vus par lesquels se révèle le caractère d'un personnage. 
Il s'efforce d'effacer l'art sous la nature, et selon lui 
c'est l'art suprême. Façonné par la pratique du théâtre 
à toutes les ressources mécaniques de la scène, à tous 
les procédés de la poésie dramatique, il aurait pu 
donner à son dialogue une régularité plus symétrique; 
s'il a choisi une méthode contraire, ce n'est pas im- 
puissance, c'est pénétration et liberté. La poésie dra- 
matique était pour lui autre chose qu'une occupation 
littéraire, c'était nn développement actif de toutes les 
facultés humaines; et comme la vie qu'il se proposait 
de peindre ne se pliait pas aux lignes harmonieuses et 



SHAKESPEAEE ET KEAN. 213 

convenues de la tragédie grecque, il n'acceptait pas 
pour l'exercice de son génie le système dramatique 
préconisé par Ben- Johnson. Ce qu'il voulait avant tout, 
c'était la réalité vivante, réalité qu'il agrandissait, qu'il 
élevait jusqu'à l'idéal; mais l'idéal tel qu'il le concevait, 
c'était plutôt l'énergie que la simplicité. 

Or, le génie de Kean s'adaptait merveilleusement 
à cette théorie de la poésie dramatique. Comme 
Shakespeare, il aimait l'énergie: comme lui, il savait 
l'atteindre, comme lui, il savait donner pour soudain 
ce qu'il avait longuement préparé. Non que je con- 
teste l'inspiration toute-puissante qui a souvent animé 
cet acteur illustre. Mais j'ai la certitude qu'il ne se fiait 
pas, pour traduire dignement un j)ei'sonnage, aux mou- 
vements imprévus de la soirée. Il avait de son art une 
plus haute idée, et ne croyait pas que la réflexion dé- 
rogeât en se mêlant de l'expression d'un rôle. Il n'at- 
tendait pas, que la foule eût les yeux fixés sur lui, pour 
inventer le moyen de remouvoii\ Il arrivait sur la 
scène armé d'une puissance prévoyante, résolu à des 
gestes déterminés d'avance, à des intonations étudiées; 
l'action magnétique exercée sur l'acteur par les deux 
mille visages sur lesquels il allait régner, ne le prenait 
pas au dépour^Ti; mais chez lui comme chez les gTands 
orateurs, comme chez Démosthène et Mirabeau, la 
volonté ressemblait au destin. Il commandait, mais en 
obéissant lui-même à une force supérieure. Tout entier 
au dessein qu'il se proposait, il y avait dans l'emploi 
de ses facultés un dévouement, une abnégation surna- 
turelle, n ne s'appartenait plus, il suivait son démon 
famiHer. Les auditeurs fi'ivoles croyaient Kean livré à 
toutes les chances de* l'inspiration; ils ne lui accor- 
daient pas la responsabilité de sa puissance, et ils se 
trompaient: la spontanéité apparente de ses mouve- 
ments n'allait jamais jusqu'à l'entier abandon. Mais 
l'identification de l'auteur et du personnage était si 
profonde que l'acteur se faisait illusion à lui-même, 
qu'il partagait l'émotion de l'auditoire, et succombait 
le premier sous l'emploi de sa puissance. Pareille chose 
a dû arriver à Shakespeare. Je me figure l'auteur du 
roi Léar, seul dans sa chambre pauvi^ement décorée, 
assis, la tête dans ses mains, devant un feu qui pâlit, reh- 



214: THÉOPHILE GAUTIER. 

sant d'un œil mélancolique la tragédie qu'il vient d'a- 
chever, s'attendrissant sur les malheurs du vieux roi, 
et finissant par fondre en larmes comme s'il eût souffert 
lui-même l'abandon. Tant qu'il cherchait la nature, son 
esprit gardait sa force et sa liberté; il épiait dans ses 
souvenirs les traits qu'il voulait choisir pour la peinture 
de la paternité désolée, de l'ingratitude filiale; mais une 
fois qu'il avait rencontré la parole prédestinée, l'homme 
s'agenouillait devant le poëte et pleurait comme un 
enfant. 

Ce privilège accordé à Shakespeare et à Kean est, à 
coup sûr, un des éléments de la véritable grandeur. H 
renferme le secret des actions les plus surprenantes 
dont l'histoire ait gardé le souvenir. Au fond de toutes 
les destinées éclatantes, il y a quelque chose de pareil. 
Le mutuel gouvernement, de la volonté par les choses 
et des choses par la volonté, peut servir de formule au 
plus grand nombre des hommes illustres. La ligne in- 
saisissable où la volonté s'abolit devant les événements, 
oîi les événements s'arrêtent devant l'ambition exagé- 
rée de la volonté, sépare les hommes en deux classes 
bien distinctes, ceux qui rêvent les grandes choses et 
ceux qui les font: Shakespeare et Kean étaient de la 
dernière. 



THEOPHILE GAUTIER. 

(1808.) 



Théophile Gauttee, né à Tarbes, est un de nos écrivains les pins 
féconds et les plus originaux. En prose comme en vers, il peint tout 
ce qu'il décrit avec une merveilleuse vivacité de couleurs. Son style 
toujours pittoresque révèle, dans ses plus grandes hardiesses et dans 
ses excentricités même, une connaissance profonde et un véritable 
respect de la langue. Depuis bientôt trente ans il tient en main le 
sceptre de la critique, et ses feuilletons d'art ou de théâtre ne sont 
pas ceux de ses ouvrages dont la lecture offre le moins d'intérêt. Les 
œuvres de cet écrivain sont si nombreuses que nous ne pouvons ici 
en donner la liste ; ,nous nous contenterons de citer le poëme de la 
Comédie de la mort, Émaux et Camées, Tras los montes ; Italia, MUitarwL, le 
Uoman de la Momie. 



LE SOULIER DE CORNEILLE. 215 



I^e SoTLlîei^ d.e Oomeîlle. | 

Par une rue étroite, au cœur du vieux Paris, j 

Au milieu des passants, du tumulte et des cris, } 

La tête dans le ciel, et le pied dans la fange, ' 

Cheminait à pas lents une figure étrange; j 

C'était un grand vieillard sévèrement drapé, ^ j 

Noble et sainte misère, en son manteau râpé ! ? 

Son œil d'aigle, son front argenté vers les tempes, ^ 

Rappelaient les fiertés des plus mâles estampes; ; 

Et l'on eût dit, à voir ce masque souverain, , 

Une médaille antique à frapper en airain. ] 

Chaque pli de sa joue austèrement creusée ■[ 
Semblait continuer un sillon de pensée. 

Et dans son regard noir qu'éteint un sombre ennui, [ 
On sentait que l'éclair autrefois avait lui. 

Le vieillard s'arrêta dans une pauvre échoppe. ] 

Le roi-soleil illuminait l'Europe, 

Et les peuples baissaient leurs regards éblouis 

Devant cet Apollon qui s'appelait Louis. 

A le chanter, Boileau passait ses doctes veilles; . 

Pour le loger, Mansard entassait ses merveilles; ^ 

Cependant, en un bouge, auprès d'un savetier. 

Pied nu, le giand Corneille attendait son soulier i 

Sur la poussière d'or de sa terre bénie i 

Homère, sans chaussure, aux chemins d'Ionie, ^ 

Pouvait marcher jadis avec l'antiquité, j 

Beau comme un marbre grec par Phidias sculpté ; | 

Mais Homère, à Paiis, sans crainte du scan dale, j 

Un jour de pluie eût fait recoudre sa sandale ; ' 

Ainsi faisait l'auteur d'Horace et de Ginna, ^ 

Celui que de ses mains la Muse couronna, t 

Le fier dessinateur, Michel- Ange du drame, j 

Qui peignit les Romains si grands, d'après son âme..." ^ 

Louis, ce vil détail que le bon goût dédaigne. 
Ce soulier recousu me gâte tout ton règne. 
A ton siècle en perruque et de luxe amoureux. 

Je ne pardonne pas Corneille malheureux. } 

Ton dais fleurdelisé cache mal cette échoppe;, ] 

De la pourpre oii ton faste à grands plis s'enveloppe, i 

Je voudrais prendi-e un peu pour Corneille vieilli, j 

S'éteignant pauvre et seul, dans l'ombre et dans l'orubH. j 

Sur le rayonnement de toute ton histoire, j 

Siir l'or de ton soleil c'est une tache noire, i 

O roi, d'avoir laissé, toi qu'ils ont peint si beau, « 

Corneille sans souliers, Molière sans tombeau ! | 



216 THÉOPHILE GAUTIER* 

Mais pourquoi s'indigner ? Que viennent les années. 

L'équilibre se fait entre les destinées ; 

A fia place chacun est remis par la mort : 

Le roi rentre dans l'ombre et le poëte en sort ! 

Pour courtisans, Yersaille a gardé ses statues, 

Les adulations et les eaux se sont tues ; 

Versaille est la Palmyre où dort la royauté. 

Qui des deux survivra, génie ou majesté ? 

L'aube monte pour l'un, le soir descend sur l'autre; 

Le spectre de Louis, au jardin de Le Nôtre, 

Erre seul, et Corneille, immortel comme un dieu, 

Toujours sur son autel voit reluire le feu 

Que font briller plus vif en ses fêtes natales 

Les générations, immortelles vestales. 

Quand en poudre est tombé le diadème d'or 

Son vivace laurier pousse et verdit encor : 

Dans la postérité, perspective inconnue, 

Le poëte grandit, et le roi diminue. 

{Poésies diverses,) 

ï^ortraît de Ti'bu.rce. 

Tiburce était réellement un jeune homme fort singu- 
lier; sa bizarrerie avaib surtout l'avantage de n'être pas 
affectée; il ne la quittait pas comme son chapeau et ses 
gants en rentrant chez lui : il était original entre quatre 
murs, sans spectateurs, pour lui tout seul. 

N'allez pas croire, je vous prie, que Tiburce fût ridicule 
et qu'il eût une de ces manières agressives, insupporta- 
bles à tout le monde : il ne mangeait pas d'araignées, ne 
jouait d'aucun instrument, et ne Usait des vers à personne ; 
c'était un garçon posé, tranquille, parlant peu, écoutant 
moins, et dont l'œil à demi ouvert semblait regarder en 
dedans. 

n vivait accroupi sur le coin d'un divan, étayé de chaque 
côté par une pile de coussins, s'inquiétant aussi peu des 
affaires du temps que de ce qui se passe dans la lune. — ^11 
y avait très-peu de substantifs qui fissent de l'effet sur 
lui, et jamais personne ne fut moins sensible aux grands 
mots. Il ne tenait en aucune façon à ses droits politiques 
et pensait que l'homme est toujours libre au cabaret. 

Ses idées sur toutes choses étaient fort simples : il 
aimait mieux ne rien faire que de travailler ; il préférait 
le bon vin à la piquette, et en histoire naturelle, il avait 



LE TABAC. 217 

une classification on ne peut plus succincte : ce qui se 
mange et ce qui ne se mange pas. Il était d'ailleurs par- 
faitement détaché de toute chose humaine, et tellement 
raisonnable qu'il paraissait fou. 

H n'avait pas le moindre amour-propre ; il ne se croyait 
pas le pivot de la création, et comprenait fort bien que la 
terre pouvait toui'ner sans qu'il s'en mêlât... en face de 
l'éternité et de l'infini, il ne se sentait pas le courage 
d'être vaniteux. 

(Nouvelles,) 



ALPHONSE KARR. 

, (1808.) 



Alplionse Kahe, né à Paris, a publié nu très-gi'and nombre d'ouv- 
rages qui renferment tous des pages charmantes ; Fon style est re- 
marquable par une netteté et une précision pleines d'originalité. 
C'est un écrivain humoriste, qui suit sa fantaisie sans se soucier le 
moins du monde du goût ou des sentiments de la foule. Le roman de 
Geneviève est sa création la plus heiu'euse et la plus poétique. Une 
Poignée de vérités, les Guêpes, Voyage autour de mon jardin, sont entre 
tous ses ouvrages ceux dans lesquels il a mis dans un plus vif relief 
les qualités de son esprit et de son talent. 

I^e Tal>ac 

H est une famille de plantes vénéneuses dans laquelle 
on remarque la jusquiame, le datura strainonium et le 
tabac. 

Le tabac est peut-être un peu moins vénéneux que le 
datura ; mais il l'est plus que la jusquiame, qui est un 
poison violent. 

Voici un pied de tabac qui est une aussi belle plante 
qu'on en puisse voir ; elle s'élève à six pieds de hauteur, 
et du sein de larges feuilles, d'un beau vert, fait sortir des 
bouquets de fleurs roses, d'une forme gTacieuse et élégante. 

Pendant longtemps le tabac a fleuri sohtaire et ignoré 
dans quelques coins de l'Amérique. Les sauvages, aux- 
quels nous avons donné de l'eau-de-vie, nous ont donné 
en échange le tabac, dont la fumée les enivrait dans les 
10 



218 ALPHONSE KAER. 

grandes circonstances. C'est par cet aimable échange de 
poisons qu'ont commencé les relations entre les deux 
mondes. 

Les premiers qui jugèrent devoir se mettre la poudre 
du tabac dans le nez furent bafoués d'abord, puis un peu 
persécutés. Jacques F^\ roi d'Angleterre, fit contre ceux 
qui prenaient du tabac un livre appelé Miso-Capnos, Peu 
d'années après, le pape Urbain VIII excommunia les per- 
sonnes qui prenaient du tabac dans les églises. L'impéra- 
trice Elisabeth crut devoir ajouter à la peine de l'excom- 
munication contre ceux qui pendant l'office divin se 
bourraient le nez de cette poudre noire ; elle autorisa les 
bedeaux à confisquer les tabatières à leur profit. Amurat IV 
aéfendit l'usage du tabac, sous peine d'avoir le nez coupé. 

Une plante utile n'eût pas résisté à de pareilles attaques. 

Si avant cette invention un homme s'était trouvé qui 
dît : *' Cherchons un moyen de faire entrer dans les 
coffres de l'État un impôt volontaire de plusieurs milhons 
par an ; il s'agit de vendre aux gens quelque chose dont 
tout le monde se serve, quelque chose dont on ne puisse 
pas se passer. Il y a en Amérique une plante essentielle- 
ment vénéneuse ; si vous exprimez de son feuillage une 
huile empjreumatique, une seule goutte fait périr un 
animal dans d'horribles convulsions. Oifrons cette plante 
en vente, hachée en morceaux ou réduite en poudre : nous 
la vendrons très cher: nous dirons aux gens de se fourrer 
la poudre dans le nez. 

— Vous les y forcerez par une loi ? 

— Nullement, je vous ai parlé d'un impôt volontaire. 
Pour celui qui sera haché, nous leur dirons d'en respirer 
et d'en avaler un peu la fumée. 

— Mais ils mourront ? 

— Non, ils seront un peu pâles ; ils auront des maux 
d'estomac, des vertiges, quelquefois des coliques et des 
vomissements de sang, quelques douleurs de poitrine, 
voilà tout. D'ailleurs, voyez-vous, on a dit : L'habitude est 
une seconde nature ; on n'a pas dit assez : l'homme est 
comme ce couteau auquel on avait changé successivement 
trois fois la lame et deux fois le manche ; il n'y a plus 
pour l'homme de nature, il n'y a que les habitudes. Les 
gens d'ailleurs feront comme Mithridate, roi de Pont, qui 
s'était habitué à prendre du poison. 



219 LE Tx\3AC. 

La première fois qu'on fumera le tabac, on aura des 
maux de cœur, des nausées, des vertiges, des coliques, des 
sueurs froides ; mais cela diminuera un peu ; et avec le 
temps on s'y accoutumera au point de n'éprouver plus ces 
accidents que de temps à autre, et seulement quand on 
fumera de mauvais tabac, ou du tabac trop fort, ou quand 
on sera mal disposé, ou dans cinq ou six autres cas. 

Ceux qui le prendront en poudre éternueront, sentiront 
un peu mauvais, perdront l'odorat et établiront dans leur 
nez une sorte de vésicatoire perpétuel. 

— Ah ça ! cela sent donc bien bon ? 

— Non, au contraire, cela sent très-mauvais. Je dis 
donc que nous vendrons cela très-mauvais. Je dis donc 
que nous vendrons cela très-cher, que nous nous en ré- 
serverons le monopole. 

Mon bon ami, aura-t-on dit à l'homme assez insensé 
pour tenir un pareil langage, personne ne vous disputera 
le privilège de vendi^e une denrée qui n'aura pas d'ache- 
teurs. Il y aurait de meilleurs chances d'ouvrir une 
boutique et d'écrire dessus : 
— Ici on vend des coups de pied. 

Ou: 

TJn tel vend des coups de BATON EN GROS ET EN DETAIL. 

Vous trouveriez plus de consommateurs que pour votre 
herbe vénéneuse. 

Eh bien ! c'est le second interlocuteur qui aurait eu 
tort; la spéculation du tabac a parfaitement réussi. Les 
rois de France n'ont pas fait des satires contre le tabac, 
ils n'ont pas fait couper les nez, ils n'ont pas confisqué 
les tabatières. Loin de là, ils ont vendu du tabac, ils ont 
étabH un impôt sur les nez, et ils ont donné des tabatières 
aux poètes avec leur portrait dessus et des diamants 
alentour. Ce petit commerce leur rapporte plus de cent 
miUions par an. 

(Voyage autour de mon jardin.) 



220 LAFONT. 

LAFONT. 

(1809—1864) 

Charles Lafont, né à Liège, a donne' an théâtre deux tragédies, 
Ivan de Russie et Daniel, particulièrement remarquables Tune et 
l'autre par la correction et l'élégance du style, un drame poétique, 
Un Chef-d'œuvre inconnu^ qui est resté au répertoire, et sur des scènes 
secondaires des vaudevilles et des drames qu on revoit avec plaisir. 
Ses Légendes de la charité, couronnées par l'Académie française, sont 
des récits touchants composés dans les moments de calme que lui 
laissait la maladie cruelle qui l'a enlevé aux lettres. C'est entre tous 
ses ouvrages celui où il a montré avec le plus d'éclat le charme de 
son talent poétique. 

La mort vient d'entrer là, céleste messagère ; 
Dieu retire du monde une veuve, une mère, 
Qui, du travail béni de ses fiévreuses mains, 
Nourrissait deux enfants, maintenant orphelins. 
On voit, à la lueur incertaine et blafarde 
Qu'une aube de janvier répand dans la mansarde, 
Le berceau, nid d'amour doucement balancé, 
Où le couple enfantin sommeille entrelacé ; 
Le métier à broder oii l'aiguille acharnée 
Gagnait hier encor le pain de la journée ; 
Quelques meubles chétifs, un crucifix de bois 
Devant qui les enfants joignaient leurs petits doigts, 
Et, libre enfin des maux que la misère apporte. 
Sur un lit délabré, la mère froide et morte. 



Voici que dans la chambre à pas lents s'introduit ' 

Une femme inquiète et qui marche sans bruit. i 

Elle avance, et sa main, qui tremble à cette épreuve, 

Se pose en frémissant sur le front de la veuve. 

Qu'il est froid 1 mais pourquoi repousser tout espoir ? 

Elle prend dans un coin un débris de miroir, 

Et demandant au ciel d'en ternir la surface, : 

Des lèvres de la morte eUe approche la glace. 

Bien n'y monte : la mort, révélant son secret, ■ 

Sur le verre sans tache a tracé son arrêt. :] 

Pauvres enfants ! pour eux quel malheur î l'étrangère 

S'agenouille devant les restes de leur mère, ] 

Ferme ses yeux, qu'au ciel les anges rouvriront, ; 

Et de son dernier drap fait un voile à son front. | 



LES ENFANTS DE LA MORTK 221 

I 

Cependant les enfants, sans s'éveiller encore, ' 
Frottaient leurs jeux charmants agacés par l'aurore ; 
Des miirmures confus sortaient de leur berceau, 

Comme d'un nid caché des ramages d'oiseau. \ 

La femme, qui déjà les couvrait sous son aile ] 

Et sentait tressaillir la fibre maternelle, j 

Sans troubler la douceur de leur sommeil heureux, \ 

De pleurs et de baisers les couvrit tous les deux ; < 

Et, ne prenant conseil que de la loi céleste : \ 

" Emportons-les, dit-elle, et Dieu fora le reste." î 

Le reste, c'était tout. Comment ? On va le voir. 

Cette femme au cœur d'or, qui, prompte à s'émouvoir, j 

Imposait à ses jours cette charge nouvelle, \ 

Mère comme la veuve, était pauvre comme elle. 1 

Son mari, travailleur actif, intelligent, ] 

Dans la bonne saison gagnait bien quelque argent ; * 

Mais l'hiver, pour nourrir ses enfants et leur mère, j 

n n'avait plus qu'un faible et hasardeux salaire. ! 

A l'heure du repas il vint les retrouver. \ 

Sa femme était distraite et paraissait rêver. i 

Elle se demandait tout bas de quelle sorte l 

H recevrait chez lui les enfants de la morte, ; 

Et s'il verrait sans peur ces nouveaux appétits l 

Mordant au pain sacré dont vivaient ses petits. \ 

i 

*^Eemme, dit-il après avoir avec ivresse | 

Serré contre son cœur les fruits de leur tendresse, l 

D'où te vient cet air triste et ce regard baissé ? j 
Dans ton cœur maternel (|uelqae crainte a passé ? 

— Non, rien ne trouble encor mon bonheur ni le vôtre; 

Ce qui me fait rêver, c'est le malheur d'une autre. ; 

— .*iit quel est ce malheur ? qu'on me l'explique enfin. \ 

— Eh bien, notre voisine est morte ce matin :" ' 
En prononçant ces mots, la charitable femme, i 
Qui sentait redoubler ses craintes dans son âme, l 
Regardait un rideau dont les plis agités 

Cachaient les deux enfants, sur son lit transportés. \ 

"Morte ! dit le mari, c'est un bonheur pour elle; i 

Mais pour ses deux enfants quelle perte cruelle ! ] 

Je sais qu'ils ne mourront ni de froid ni de faim, \ 

Qu'on trouvera pour eux un asile et du pain ; \ 
Mais sans un peu d'accueil la vie est bien amère ; 

Il faudrait les aimer comme faisait leur mère. i 

Ecoute, bien qu'on soit mal payé quelquefois, ' 



MARMIER. 

Nous vivons ; mon travail vous suffit à tous trois ; 
Eh bien, Dieu m'aidera si ma tâche est plus forte ; 
Adoptons les enfants de cette pauvre morte, 
Et choyons-les si bien, qu'oublieux et trompés. 
Ils ne soupçonnent i^as quel coup les a frappés. 
Tu ne me réponds pas ? Parle, tu m'embarrasses ; 
Blâmes-tu mon dessein? Non, puisque tu m'embrasses: 
N'est-ce pas que c'est Dieu qui me le conseilla ? 
Va chercher les enfants. — Tiens, dit-elle, ils sont k !" 

(^Légendes de la charité.) 



MARMIER. 

(1809.) 

Xavier Maumiee, célèbre voyageur et auteur qui se recommande 
par rhonnêtë et par l'élégance du style, a publié une série d'ouvrages 
intéressants sur l'Allemagne et sur le Nord et des traductions nombreu- 
ses de l'Allemand, {Gœthe, Schiller, Hoffmann, etc.) Parmi ses récits 
de voyage et ses œuvres d'imagination on doit citer : Au bord de la 
Neva, Les Fiancés de Spitzherg, ou^^age couronné par l'Académie fran- 
çaise, Oazida, roman auquel l'Académie a décerné un prix de 2000 frs. 
Hélène et Suzaine, etc. 

Je le vois encore, ce magnifique cheval, avec sa peau 
noire comme la poix, ses jambes comme de l'acier, et 
quelle force! Il faisait ses cinquante verstes au galop sans 
s'arrêter; en même temps, il était si doux et si bien dres- 
sé, qu'il accourait à la voix de son maître comme un lé- 
vrier. Souvent celui-ci ne se donnait pas la peine de l'at- 
tacher, c'était là le type d'un cheval de brigand. 

Un jour que nous admirions ce superbe coursier, le fier 
Tartare nous dit : "Dans toute la Kabardie, il n'y a pas 
un animal pareil. Une fois, j'avais entrepris avec quelques 
camarades une expédition pour enlever des chevaux rus- 
ses. Nous échouâmes dans notre projet, et nous primes 
la fuite, qui d'un côté, qui de l'autre. Quatre Cosaques 
me poursuivaient; déjà j'entendais les cris de sesgiaours, 
et devant moi était une épaisse forêt. Je me couche sur 
ma seUe, me confiant à la protection d'Allah, et pour la 



LE CHEVAL DU TAETAEE. 223 

première fois, j'offense mon cheval par un coup de fouet. 
Le généreux animal se précipite avec la légèreté d'un oiseau 
à travers les ronces et les épines qui déchii-ent mes vête- 
ments ou me frappent au visage. Il bondit à travers les 
tiges d'arbres, brisant avec son poitrail les rameaux en- 
lacés. J'aurais mieux fait de l'abandonner à lui-même et 
de me cacher dans les broussailles. Mais je ne ^^o^vais 
me résigner à me séparer de lui, et le prophète m"a assis- 
té. Déjà cjuelques balles sifflaient près de ma tête, et les 
Cosaques redoublaient d'efforts poui' m'atteindre. Tout 
à coup je me trouve au bord d'un ^Drofond ravin. Mon cheval 
s'arrête, puis s'élance. Ses pieds de derrière glissent sur 
l'autre rive, il y reste suspendu par ses pieds devant. Je lâ- 
che les rênes, je me jette dans la fondi'ière ; mon cheval se 
relève et il est sauvé. Les Cosaques témoins de cette scène 
n'essayèrent pas de me chercher. Probablement ils suppo- 
sèrent que je m'étais tué dans ma chute, et ils ne songè- 
rent plus qu'à s'emparer de mon cheval. Tremblant de le 
perdi'e, je me traîne dans de hautes touffes d'herbes, le 
long du ravin; je regarde, je suis à l'extrémité de la fo- 
rêt, il galo^^e dans les plaines ; les Cosaques coui^ent 
après lui. Longtemps, longtemps, ils le poui'suivent ; 
l'un d'eux parvient à s'en approcher et lui lance son lacet. 
J'ai peur, je ferme les yeux, j'invoque le secours du pro- 
phète. Un instant après, je regarde de nouveau, et mou 
JDrave coui'sier bondit dans l'espace, la crinière flottante, 
rapide comme le vent, et les giaours, dispersés de côté et 
d'autre, se retii'ent à travers le stej)pe avec leurs montu- 
res fatiguées. Par Allah î ce cpie je raconte est vrai, par- 
faitement vi'ai. Je restai caché dans le ravin jusqu'au mi- 
lieu de la nuit. Soudain, imaginez-vous ma sui'prise, j'en- 
tends un cheval qui accoui't, hennit et fi^appe du pied le 
sol près de moi. C'était mon cheval, mon fidèle comjDa- 
gnon. Dès ce jour nous ne pouvons plus nous quitter." 

En parlant ainsi, l'homme fi'ajDpait d'iuie main cares- 
sante le col de son cheval, et lui prodiguait des noms affec- 
tueux. 

(Au bord de la Xéva,) 



224 HÉGÉSIPPE MOEEAU. 

HBGESIPPB MOREAU. 
(1810—1838.) 

Hégésippe Moeeait, naquit a Paris, et fut mené jeune à Provins, 
où son père et sa mère moururent bientôt à l'hôpital. Il fut élevé 
par charité. A dix-huit ans il alla chercher fortune à Paris, où 
il devint successivement maître d'étude dans un collège, rédacteur 
d'un petit journal, et correcteur dans une imprimerie. De mauvaises 
connaissances le perdirent : il se dégoûta d'un travail pénible, tom- 
ba dans le découragement et la misère, et mourut à l'hôpital. 

Moreau promettait à la France un poète de plus. 

H était doué des ces qualités rares qui font les écrivains originaux, 
et il y avait dans son taleut une souplesse heureuse qui lui permettait 
de passer avec un égal bonheur de la satire à l'élégie et de l'élégie à la 
chanson. Il alliait la verve la plus piquante a la grâce et à la délicatesse 
la plus exquise, et son vers a toujours cette franchise d'allure qui n'ap- 
partient qu'aux poètes originaux. 

lue diant cI'Isitis. 



Ouvrez, je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un coup 
de vent ferait mourir. 

Un jour, il y a douze ans, un pygmée tomba de la peau 
de lion d'Hercule : ce pygmée, c'était moi. Mon père ne 
m'aimait pas parce que j'étais faible et petit ; et lorsque, 
enfant, je me heurtais a ses genoux, j'entendais sur ma 
tête une voix gronder comme l'orage. Mes frères me bat- 
tent quand je les appelle tout haut mes frères, et pour- 
tant je veux vivre, car j'ai une sœur, une sœur qui m'ai- 
me.... Elle est si bonne, Macaria! 

Ouvrez! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un 
coup de vent ferait mourir. 

IL 

Mes frères m'ont dit un jour: "Sois bon à quelque 
chose ; apprends à élever des statues et des autels, car 
nous serons dieux peut-être." Et j'essayai d'obéir à mes 
frères ; mais le ciseau et le marteau étaient bien lourds ! 
Et puis des visions étranges passaient, passaient sans 
cesse entre moi et le bloc de Paros; et mon doigt distrait 
écrivait sur la poussière un nom, toujours le même, le 
doux nom de Macaria. 



LE CHANT d'IXUS. 225 

Ouvrez ! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un 
coup de vent ferait mourir. 

m. 

Alors mes frères m'ont dit : "Nous avons pour hôte au 
palais un blanc vieillard de la Clialdée, qui sait lire dans 
le ciel les choses à venir : écoute ses leçons, et dis-nous 
si tu vois dans les nues venir des trésors ou des victoires." 
Et j'ai écouté le vieillard, j'ai passé de longues nuits se- 
reines à regarder le ciel; mais je n'ai vu ni victoires ni 
trésors, je n'ai vu que des étoiles humides et brillantes 
qui me regardaient avec amour comme les yeux de Ma- 
caria. 

Ouvrez! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un 
coup de vent ferait mourir. 

IV. 

Alors mes frères m'ont dit : "' Prends un arc et des flè- 
ches, et va chasser dans les bois." Et j'ai couru par les 
bois avec un arc et des flèches ; mais j'oubUais bientôt la 
chasse et mes frères. Pendant que j'écoutais chanter les 
vents et les rossignols, une biche mangea mon pain dans 
ma robe, et un petit oiseau, fatigué d'un long vol, vint 
s'endormir dans mon carquois. Je l'ai porté à Macaria. 

Ouvi'ez! je suis Ixus, le pauvre gui de chêne qu'un 
coup de vent ferait mourir. 

V. 

Alors mes frères m'ont dit : '^ Tu n'es bon à rien," et 
m'ont battu; mais je n'ai pas pleuré parce que je pensais à 
ma sœur. Et demain on me prendra ma sœur, et demain, 
quand Macaria, assise au banquet nuptial, dira : " Quelle 
est donc cette fumée bleue qui monte là-bas derrière ce 
bois de lauriers ? Oh ! ce n'est rien," diront les convives. 

C'est le bûcher d'Ixus, le pau^a-e gui de chêne qu'un 
coup de vent a fait mourir. 

10* 



226 ALFEED DE MUSSET, 

ALFRED DE MUSSET. 

(1810-1857.) 

Alfred de Musset, ne' à Paris, débuta a vingt ans, par des Contes 
en vers, qui le placèrent an premier rang des poètes contemporains. 
Depuis, il a publie' des N uvelles en prose, des Comédies tt Proverbes, 
et deux Recueils de poésies, qui renferment des e'iégies, des contes, 
des satires, des stances, des chansons, des sonnets, etc. A. de Musset 
n'a pas l'éle'vation et l'harmonieuse douceur de M. de Lamartine, ni 
la puissance et la richesse de M. Victor Hugo; mais il l'emporte sur 
ces deux poètes par la spontane'ite', la franchise gauloise, l'esprit, la 
passion, la sobrie'té et la perfection de la langue. C'est peut-être dans 
ses deux petits Recueils qu'on trouveraitles vers les plus touchants et les 
plus purs de notre poésie contemporaine. On regrette qu'un style aussi 
sain exprime trop souvent des idées et des sentiments qui ne le sont 
guère. Keprésentant des faiblesses de notre époque, A. de Musset af- 
fiche un scepticisme et une licence qui rappellent Byron, a qui on l'a 
quelquefois comparé. Hâtons-nous de dire que son dernier recueil 
contient des pièces où il s'élëve à de consolantes vérités, et où il célè- 
bre en vers éloquents l'espoir en Dieu et la croyance a l'immortalité 
de l'âme. 

Sans doute il est trop tard pour parler encor d'elle ; 
Depuis qu'elle n'est plus quinze jours sont passés ; 
Et dans ce pays-ci, quinze jours, je le sais, 
Font d'une mort récente une vieille nouvelle. 
De quelque nom d'ailleurs que le regret s'appelle, 
L'homme, par tout pays, en a bien vite assez. 

O Maria-Félicia ! le peintre efc le poëte 
Laissent en expirant d'immortels héritiers; 
Jamais l'affreuse nuit ne les prend tout entiers. 
A défaut d'action, leur grande âme inquiète 
De la mort et du temps entreprend la conquête. 
Et, frappés dans la lutte, ils tombent en guerriers.,. 

Becevant d'âge en âge une nouvelle vie, 
Ainsi s'en vont à Dieu les gloires d'autrefois ; 
Ainsi le vaste écho de la voix du génie 
Devient du genre humaine l'universelle voix., 
Et de toi, morte hier, de toi, pauvre Marie, 
Au fond d'une chapelle il nous reste une croix! 

Une croix î et ton nom écrit sur une pierre, 
Non pas même le tien, mais celui d'un époux, 
Voilà ce qu'après toi tu laisses sur la terre, 



LES EXAGÉEÉS. 227 

Et ceux qui t'iront voir à ta maison dernière, 
N'y trouvant pas ce nom qui fut aimé de nous, 
Ne sauront pour prier on poser las genoux. 

Ce qu'il nous faut pleurer sur ta tombe liâtive, 
Ce n'est pas l'art divin, ni ses savant secrets; 
Quelque autre étudiera cet art que tu créais; 
C'est ton âme, Ninette, et ta grandeur naïve, 
C'est cette voix du cœur qui seule au cœur arrive, 
Que nul autre, ax^rès toi, ne nous rendra jamais.' 

Soixante badauds, assis au large, composent l'auditoi- 
re de Florimond; les trois quarts sont des femmes. D'où 
viennent ces visages-ià ? Personne ne peut le dire. On les 
a évoqué, et ils sont sortis de terre. Florimond a cédé aux 
instances de ses nombreux et indiscrets amis, et il consent à 
ébaucher à ses heures perdues un cours d'histoire philo- 
sophique, fantastique et pittoresque. Mais il annonce 
que, parlant au beau sexe, il ne s'astreindra pas à une mé- 
thode aride, et il voltige, comme un papillon, de Phara- 
mond à la Pompadour, et de Gengis-Khan à Moise. Les 
uns se pâment, d'autres tendent le cou pour se donner 
un air d'attention ; quelques gens graves froncent le 
sourcil et regardent si on croit qu'ils réfléchissent ; les 
petites filles écarquillent leurs yeux et poussent de pro- 
fonds soupirs. Florimond soulève son verre d'eau sucrée, 
se recueille une seconde, diroule sa péri235ti9, lance le 
trait, et avale le verre d'eau. On se lève, on l'entoure, il 
est épuisé. La foale s'écoule avec respect, et un petit 
nombre d'élus accompagne l'orateur au logis. Là, étendu 
sur un sofa, passant son mouchoir sur ses lèvres, il tend le 
nez aux encensoirs, et se couronne de palmes inconnues. 
" Vous avez parlé comme Bossuet, comme Fénélon, 
comme Jean-Jacques, comme Quintilien, comme Mira- 
beau." Cependant le pauvre diable, assomma d'éloges, 
conserve encore une lueur de bon sens ; il soulève le ri- 
deau, regarde les passants dans la rue; à l'aspect de cette 
ville immense, il sent que sa coterie s'agite au fond d'un 
puits, et que personne ne se doute à Paris de son triom- 
phe d'entre-sol... . 

Ce n'est pas l'habileté qui manque à Isidore; il parle 
bien, il écrit mieux; les hommes en font cas et il plaît 



228 ALFRED DE MUSSET. 

aux femmes ; il a tout; ce qu'il faut pour réussir, mais 
il ne réussira jamais. En tout ce qu'il fait, il fait un 
peu trop, il veut toujours être un peu plus que lui- 
même. Le cardinal de Retz disait du grand Condé, 
qu'il ne remplissait pas son mérite. Isidore déborde 
le sien; c'est un verre de vin de Champagne qui mous- 
se si bien qu'il n'est plus que mousse, et qu'il ne reste 
plus rien au fond. Il rencontrera un bon mot, et il en 
voudra faire quatre, moyennant quoi le seul bon n'y sera 
plus. D'une idée longue comme un sonnet, il composera 
un poëme épique. Vous a-t-il vu trois fois au bal ? vous 
êtes son ami intime. A-t-il lu un livre qui lui a plu ? c'est 
la plus belle chose qu'il y ait en aucune langue. A-t-il 
une piqûre au doigt ? il souffre un martyre sans égal. Et 
ne croyez pas qu'il joue une comédie : il parle ainsi de 
bonne foi, tant l'habitude a de puissance. À force de se 
tendre de tous les côtés, il s'est allongé et élargi, mais 
aux dépens de l'étoffe première qui craque et se rompt 
à tout moment.... 

Salut au plus exagéré de tous ! salut à l'homme qui 
veut être simple, et qui a l'affectation de la simplicité ! Il 
va faire une visite, et, avant de sonner, il à regardé si son ja- 
bot passe, si sa cravate n'est pas en désordre ; car il tient, 
par-dessus toute chose, à n'avoir rien d'extraordinaire 
dans sa toilette. Il sonne doucement ; on ouvre, il est 
entré; mais il a prié qu'on n'annonçât pas. IL traverse le 
cercle à pas mesurés, comme s'il réglait une distance pour 
un duel; il salue et s'assoit; une légère contraction de ses 
lèvres annonce l'effort qu'il vient de faire. Content de lui, 
il ne dit rien; cependant sa voisine l'interroge; il s'incli- 
ne à demi, sourit du bout des lèvres, et lâche un mot sec 
comme la pierre ponce ; charmant convive ! La conversa- 
tion, peu à peu, s'échauffe et devient générale. H s'agit 
d'une pièce nouvelle sur laquelle il n'a point d'avis, d'un 
bal oiï il n'a point dansé, et d'une femme qu'il ne trouve 
point jolie. On parle d'autre chose; on parle d'un mort, 
c'est un de ses amis qu'on a enterré. Notre silencieux 
prend la parole; on écoute, on s'arrête ; il ne paraît 
pas ému, mais il pourrait l'être ; il était lié d'enfance 
avec le défunt : '' Cela ne m'étonne pas, dit-il, qu'il soit 
mort ; M. Dupuytren a scié son crâne, et on lui a trouvé 
un quart de pinte d'eau dans la tête." Voyez un peu 
quelle simplicité !... 



LES COMÉDIES DE MOLIÈEE. 229 



ESNRI MARTIN. 
(1810.) 

Bon-LoTiis-Heim jMabtin, né à Saint-Quentin, s'est fait connaître 
par la publication de plusieurs romans historiques, parmi lesquels 
nous citerons Tancrtde de Bohan, qui eut les honneurs de la réimpres- 
sion. Mais il se Hvra à des travaux beaucoup plus sérieux, et ses 
recherches sur les origines de notre histoire étabh'rent les fondements 
d'une réputation que la publication de son Histoire de France a 
agrandie et consohdée. Ce remarquable et consciencieux travail a 
deux fois mérité a l'auteur le grand prix Montyon que l'Académie 
décerne à l'œuvre qu'elle juge entre toutes la plus utile et la plus 
importante. 

I^es OoirtedLîes d-e 3Xoliex^e. 

A vingt ans, Molière monta sur le théâtre, qu'il ne 
devait plus quitter, et, comme Shakespeare, il commença 
à se préparer, en représentant les éphémères productions 
des auteiu's contemporains, à les remplacer par des 
œuvres immortelles. Sa renommée n'eut rien de précoce. 
La comédie est un fi'uit de 1 âge mûr, pour les poètes 
comme pour les nations. H courut longtemps les provinces 
avec une troupe de comédiens, étudiant le monde et la 
vie, et préludant à ses créations par des essais pleins de 
verve et de mouvement, mais où le poète original ne se 
décelait pas encore. Les Précieuses ridicules révélèrent 
enfin Molière : ce fut l'inauguration de la vraie comédie 
de mœurs (1659). Le succès fut éclatant et légitime, car 
Mohère n'avait attaqué que les fausses précieuses et non 
les véritobles, c'est-à-dire que le travers romanesque, qui, 
déjà fatigant dans la haute société, devenait insupportable 
chez les imitatrices subalternes. Maître de son art, sûr 
de lui-même, Molière était revenu à Paris. Protégé par 
Fouquet, qui accaparait tous les talents, et pour qui il 
écrivit deux ouvrages, il fit partie, poin* ainsi dire, de cette 
dépouille de Fouquet que Louis XIY transporta de Vaux 
à Versailles, et sa troupe ne tarda point à devenir officielle- 
ment la troupe royale. Chacune de ses pièces fut désormais 
un événement. 

Mohère ne touche pas seulement à des questions d'art 
et de forme : il s'en aperçoit à l'agitation qu'il soulève 



230 HENRI MARTIN. 

autour de lui; c'est le propre de la Yi^aie comédie de 
remuer à fond la société. Les précieuses, les femmes 
formées à cette école de l'iiôtel de Rambouillet, qui avait 
mérité à tant de titres la reconnaissance de la société 
française, tenaient encore trop à ce qu'il y avait de chi- 
mérique dans l'esprit de la chevalerie dégénéré en esprit 
romanesque; elles ne savent point reconnaître à quel 
point la comédie nouvelle sert les intérêts de leur sexe. 
Elles s'aheurtent avec exagération à quelques restes de 
plaisanterie un peu vulgaire et de vieille licence comique 
que Mohère a le tort de ne point bannir de son théâtre; 
elles se liguent avec les têtes éventées et les petits-maîtres 
de la cour, ennemis-nés du naturel et du bon sens, et le 
poëte est assailli de clameurs que quelques sots poussent 
jusqu'à l'insulte. 

Les représailles ne se font point attendre : Mohère con- 
somme avec les précieuses une rupture regrettable à plus 
d'un égard et charge à fond sur les marquis. . . 

Tartufe est, comme la seconde partie des Provinciales, 
destinée à rester aussi fameuse et bien plus populaire que 
la première, parce que la poésie dramatique vivifie pour 
toujours les types une fois touchés de son souffle et que 
la matière ici n'était pas susceptible de vieillir. C'est bien 
la suite de la même guerre, mais élevée à un caractère de 
générahte tout à fait nouveau : d'un côté, le philosophe 
a remplacé le sectaire; de l'autre, les adversaires se sont 
modifiés aussi. Pascal attaquait les erreurs de l'esprit; 
Molière attaque la perversité du cœur. Tartufe n'est 
plus le jésuite, mais l'athée travesti en jésuite. Il y a dans 
cette attaque contre l'hypocrisie une inspiration vraiment 
prophétique. Ce n'est pas encore là le vice dominant de 
l'époque. Tant que le roi sera jeune, aura l'esprit libre et 
ouvert, le danger ne paraît pas très-imminent, bien qu'on 
puisse saisir çà et là des symptômes alarmants, tels que le 
refus d'un éloge public de Descartes. Mais que le roi 
tourne à la dévotion pratique et à la rigidité, avec l'esprit 
d'unité, d'ordre extérieur, de convention et d'imitation qui 
règne, l'hypocrisie envahira tout. C'est l'ennemi de demain 
que Mohère combat d'avance. 

La création typique de Mohère, c'est évidemment le 
Misanthrope (1666) ; c'est là qu'il a versé toute cette 
grande âme blessée par elle-même, par les autres, par la 



LES COMÉDIES DE MOLIÈKE. 231 

société. "Ce type, cependant, il ne l'a point saisi de prime 
saut ; Alceste n'a été conçu d'abord, ainsi que don 
Quichotte, que comme la personnification d'un travers ou 
d'un ridicule; puis l'un et l'autre personnage a grandi, 
s'est transformé, s'est emparé du poëte, est devenu le 
poëte lui-même; de cœur Molière est Alceste, comme 
Cervantes a été don Quichotte; mais la raison des deux 
grands moralistes est restée libre, et ils se jugent en 
jugeant leurs héros. Les élans fougueux d' Alceste partent 
du fond de l'âme de Molière, et la raison de Molière, ou, 
si l'on veut, sa résignation au train inévitable du monde, 
en réprouve la violence. Alceste et Philinte, c'est encore 
l'idéal et le réel, l'antithèse de don Quichotte et de 
Sancho, si ce n'est qu'au lieu de l'esprit et de la matière, 
ce qui est surtout en opposition ici, c'est le vrai et le con- 
venu, l'homme selon la nature et l'homme selon la société. 

Molière et la comédie avaient atteint ensemble leur 
plus grande hauteur : ils n'avaient plus de progrès à faire 
après le Misanthrope. En 1668, il donna V Avare, un des 
chefs-d'œuvre de la comédie de caractère. En 1670 
paraît le Bourgeois gentilhomme, pièce qui cache, sous des 
scènes d'une gaieté bouffonne, des intentions fort sérieu- 
ses; il y flagelle pendant trois actes la noblesse du coffre- 
fort, que Boileau, de son côté, n'épargnait pas plus que 
la noblesse des parchemins, et il montre fort clairement 
qu'il n'est pas le poëte de l'aristocratie bourgeoise. Du 
reste, il a soin de faire en sorte qu'on ne puisse prendre 
cette chasse aux parvenus pour une amende honorable 
aux marquis, et dans sa pièce, si le bourgeois est ridicule, 
le noble est vil; le comte Dorante est le t^^e de ces che- 
valiers d'industrie vivant aux dépens de la sottise enrichie, 
qui doivent défrayer la comédie du second ordre après 
Molière. 

À ces pièces en prose succède un grand ouvrage en vers, 
digne, quant à la forme, d'être placé à côté des œuvres 
les plus parfaites de Molière, ce sont les Femmes savantes : 
par malheur, la forme mérite seule cet éloge... Si, comme 
il est difficile d'en douter, le poëte a visé plus loin qu'au 
pédantisme, s'il a voulu ridiculiser l'essor des femmes 
vers les idées et la "science, s'il a voulu flatter la défiance 
du roi contre les idées, il faut le blâmer franchement, ou 
plutôt le plaindre de s'être démenti. 

(Histoire de France.) 



^2 MME LOUISE COLET. 

Mme LOUISE COLET. 

(1810.) 

Mme Louise Révoi]>Colet, est ne' à Aix. — Ses poésies, remarqua- 
bles par l'élégance et une certaine grâce qui n'exclut pas l'énergie, 
ont été très-favorablement accueillies. — Elle a été quatre fois couron- 
née dans les concours de l'Académie française. Elle a publié en ou- 
tre un très-grand nombre de romans d'études, de traductions, d'es- 
sais dramatiques, etc. 

JL^SL "vois: d'une ^Mlere, 

Enfant qui seras femme, 
N'ouvre jamais ton âme 
Qu'aux modestes vertus ; 
Que ta charité sainte 
Berce et calme la plainte 
Des esprits abattus ! 

Que ta pure espérance 
Relève la sonfîrance ; 
Que ton hymne de foi, 
Gomme une ch aste offrande, 
Monte au ciel et répande 
La paix autour de toi. 

Sois l'ange qui console ; 

De ta douce parole 

Prodigue le secours ; 

Au malheui* tends l'oreiUe, 

Près du malade veille, 

Et près du pauvre accours. 

Travaille, prie et chante ! 
Le travail t'ennoblit ! 
La foi te rend touchante, 
La gaîté t'embellit ! 

Et si Dieu t'a douée 
D'un esprit noble et gTand, 
Sois humble et dévouée, 
Sois beUe en l'ignorant. 

Laisse à l'homme la gloire, 
Les triomphes, le bruit ; 



ELIZABETH DE HONGEIE. 233 

Pour nous, aimer et croire 
Au bonheur nous conduit. 

Coule une yie obscure 
Que le devoir remplit : 
L'onde à l'ombre est plus pure, 
Eien ne trouble son lit. 

(Penserosa.) 



DE MONTALBMBSRT. 

(1810.) 



Le Comte Charles de Mont a TjEmbebt, est ne' à Londres. Orateur à 
la fois brillant et onctueux, il s'est fait connaître, comme e'crivain par 
quelques ouvrages qui lui ont valu un fauteuil a l'Académie française. 
Nous citerons sa Vie de Sainte Elisabeth de Hongrie, des Intérêts ca- 
tholiques au XIXe siècle, V Avenir politique de V Angleterre ; Pie IX et 
Lord Palmerston, etc., M. de Montalembert, à la fois aristocrate et 
hbe'ral, s'est constamment montre' admirateur des institutions an- 
glaises et partisan zélé de la cour de Rome. 

IElisal>etli de Xlongi^îe. 

Elisabeth avait à peine atteint sa neuvième année, lors- 
que le père de son fiancé, le landgrave Hermann, vient à 
mourir. Cette mort fut un malheur pour Elisabeth. Ce 
prince illustre et j)ieux avait continué à l'aimer avec ten- 
dresse, à cause de sa piété précoce ; il l'avait toujours trai- 
tée comme sa propre fille, et personne de son vivant n'eût 
osé porter obstacle aux pratiques religieuses de la jeune 
princesse. Mais après sa mort il n'en fut plus de même. 
Bien que Louis, qu'elle regardait comme son fiancé et son 
seigneur, fût devenu souverain du pays, sa jeunesse le 
laissait encore en quelque sorte sous la dépendance de sa 
mère, la duchesse Sophie, fille du célèbre Otton de Wit- 
telsbach, duc de Bavière. Cette princesse voyait avec dé- 
plaisir l'extrême dévotion d'Elisabeth, et lui en témoi- 
gnait souvent son mécontentement, La jeune Agnes, 
sœur de Louis, qui était élevée avec sa future belle-sœur, 
et que son éclatante beauté avait rendue plus facile à sé- 
duire par les vanités du monde, lui reprochait sans cesse 



234 



DE MONTALEJMBEET. 



avec amertume ses habitudes humbles et retirées. Elle 
lui disait sans détour qu'elle n'était faite que pour deve- 
nir une femme de chambre ou une servante. Les autres 
jeunes filles de grande maison, qui étaient les compagnes 
des deux princesses, voyant qu'Elisabeth prenait chaque 
jour moins de part à leurs jeux, à leurs danses et à leur 
vie gaie et frivole, répétaient ce qu'elles entendaient dire 
à Agnès, et se moquaient ouvertement d'elle. Enfin les 
officiers les plus influents de la cour ducale, sans égard 
pour sa royale naissance, son sexe et son extrême jeunesse, 
ne rougissaient pas de la poursuivre par des dérisions 
et des injures publiques. Tous s'accordaient à dire qu'il 
n'y avait rien en elle qui ressemblât à une princesse. 

En effet, Elizabeth montrait une sorte d'éloignement 
pour la société des jeunes comtesses et des nobles demoi- 
selles qu'on élevait avec elle: elle recherchait beaucoup plus 
celle des humbles filles de quelques bourgeois d'Eisenach, 
et même celle des filles attachées à son service. Elle 
aimait surtout à s'environner des enfants des pauvres 
femmes à qui elle distribuait des aumônes. Les injures 
dont elle était l'objet ne servirent qu'à lui rendre plus 
doux et plus cher cet humble entourage. 

Le Dieu juste qui avait accueilli les prières et les lar- 
mes de sa fille Elisabeth, ne tarda pas à la récompenser 
de sa soumission et de sa patience. Seul au milieu de 
toute sa cour, le jeune duc Louis ne s'était pas laissé 
prévenir contre elle; et trompant l'espoir et l'attente de 
tous, il resta fidèle à celle qu'il avait regardée, dès son 
enfance, comme sa fiancée. Son amour pour elle augmen- 
tait chaque jour ; et bien que probablement par égard 
pour sa mère, il ne jugât point à propos de le manifester 
publiquement, cette pure et sainte affection n'en jetait 
pas moins les plus profondes racines dans son cœur. Les 
sarcasmes et les exhortations de sa mère le trouvèrent 
aussi sourd que les conseils de ses faux amis et la voix 
des passions. H voyait avec joie et admiration ce qui 
attirait à Elisabeth les injures du monde, sa modestie ex- 
trême, l'absence de toute pompe dans ses vêtements, sa 
piété, sa charité : il pensait en lui-même qu'il serait heu- 
reux d'apprendre d'elle ces vertus. Son chapelain qui a 
écrit sa vie, ne doute pas que Dieu, par une inspiration 
secrète, n'eût tourné son cœur vers la royale exilée. Plus 



EUZAEETH DE HOXGRIE. 235 

les mécliants robsédaient de perfides conseils, et plus il 
se sentait lame pénétrée de fidélité et de tendj-esse pour 
cette innocente étrangère ; plus il la voyait haïe par les 
autres à cause de sa vertu et de sa x^iété, et plus il éprou- 
vait le besoin de l'aimer et de la défendre. Bientôt il pro- 
fita de toutes les occasions qui s'o&aient à lui poiu' pou- 
voii\. sans offenser sa mère, aller la consoler secrètement 
dans ses moments de tristesse. Dans cette solitude, 
sans autre témoin que Dieu, cj^ui avait déjà béni cette sainte 
union, il se parlaient de leur secret et mutuel amoui' ; et 
le prince cliercliait, par ses paroles tendres et encoui-a- 
géantes, à adoucir les blessures que d'autres avaient fai- 
tes à cette jeune âme. Aussi trouvait-elle dans ces douces 
relations un inexpiimable soulagement... 

Une fidélité simjDle et naïve aux devoii^s les plus rigou- 
reux de la vie clii'étienne ne servait C[U à rendre j)lus écla- 
tante en lui les qualités d'un preux chevalier et d'un prin- 
ce sage et aimable. Aucun j)rince de son temjDS ne le sui'- 
passait en courage, ni même en force physic^ue et en 
adresse dans les exercices du coi'ps. Il déploya ce coura- 
ge dans une occasion cjue les historiens de l'époque ont 
commémorée avec soin. L'empereui' lui avait fait présent 
d'un Hon ; et un matin que le duc, à peine vêtu et sans 
armes ni défense quelconque, se promenait dans sa coiu^ 
il vit ce Hon, qui s'était échajDpé de sa cage, coui^ii' sui' lui 
en rugissant. Sans s'effi^ayer, il l'attendit de jDÎed ferme, 
lui montra le poing, et le menaça de la voix en se fiant en 
Dieu. Le hon vint aussitôt se coucher à ses pieds en agi- 
tant la cmeue. Une sentinelle qui était sui^ le rempai^t, 
atth'ée par le rugissement de la bète, aperçut le danger 
de son maitre, et aj^pela du secours. Le Hon se laissa en- 
chaîner sans résistance, et bien des gens vii^ent, dans cet 
emjDÛ'e exercé sur les animaux féroces, un gage évident 
de la faveui' céleste, méritée par la piété du prince et la 
sainteté de la jeune ÉHsabeth. 

(Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie,) 



236 JULES SANDEAU. 

JULES SANDEAU. 

(i8n.) 

Léonard-Sylvain-Jules Sandeau, né à Aubusson, débuta dans le 
monde littéraire par des œuvres en collaboration avec Mme Dude- 
vant, qui lui prit quand ils se séparèrent la moitié de son nom. George 
Sand est devenu un des noms les plus illustres et celui de Sandeau 
un des plus honorables de la littérature contemporaine. Une foule de 
romans des plus charmants: Madame de SornervUle, Mlle de la Sei- 
glière, Catherine, Mariana, Valcreuse, Sacs et Parchemins, surtout La 
Maison de Fenarvan, et plusieurs comédies, parmi lesquelles nous 
citerons Mlle de la Seiglière et le Gendre de M. Poirier, lui assurent 
une très-honorable place entre les hommes de lettres les plus émi- 
nents du XIXe siècle. 

Entourée comme autrefois des portraits de ses ancêtres, 
à la lueur d'une lampe avare, près de deux tisons qui fu- 
maient au fond de l'âtre, la marquise était assise dans 
son vieux fauteuil de chêne. Ses traits amaigris, ses yeux 
caves racontaient les luttes intérieures qu'elle avait sou- 
tenues, le travail sourd, mystérieux, inavoué, qui depuis 
quatre ans se faisait en elle. Elle n'était plus que le spec- 
tre d'elle-même, mais gardait encore quelque chose de 
majestueux et de superbe: on la sentait vaincue, non sou- 
mise. Autour d'elle tout s'était écroulé, tout en elle souf- 
frait et gémissait ; mais son orgueil restait de debout, 
comme une citadelle assaillie, minée, pressée de toutes 
parts, qui tient bon, combat, résiste et refuse de capitu- 
ler, pendant qu'à ses pieds la ville assiégée, écrasée de 
boulets, dévastée par la mort et par la famine, crie grâce 
et merci, et ne demande qu'à se rendre. Jamais la soli- 
tude et l'ennui n'avaient pesé sur son cœur d'un poids si 
lourd qu'en cette soirée d'octobre: elle était accoudée, la 
tête appuyée sur sa main, quand la porte s'entr'ouvrit, et 
laissa se ghsser un enfant. Intimidée par la grande figure 
qui se tenait au coin du foyer, l'enfant qui était entrée 
souriante, s'arrêta interdite au milieu du salon. 

— Qui êtes-vous ? demanda la marquise, qui ne savait 
pas même que Paule fût mère. 

— Je suis une petite fiUe. 

— Approchez, mon enfant. 



LA MARQUISE DE PENARVAN. 237 

L'enfant, encouragée, s'avança, et vint poser ses mains 
sur le bras du fauteuil où sa grand'mère était assise. 

— Comment vous nomme-t-on ? demanda la marquise, 
adoucie par ce joli visage. 

— Je m'appelle Renée. 

La marquise tressaillit, l'enveloppa d'un regard ardent 
et reconnut les traits de Paule : elle comprit, devina 
tout. 

— Va-t'en, dit elle d'une voix sourde, retourne vers ta 
mère, va retrouver Mme Caverley. 

Épouvantée par la physionomie et par l'accent plutôt 
que par les paroles qu'elle ne pouvait comprendre, l'enfant 
se tourna vers la porte et s'éloigna toute tremblante. Elle 
s'en allait à petits pas, et la marquise la suivait des yeux. Et 
à mesure que l'enfant s'éloignait, elle voyait se dérouler 
son existence tout entière: elle voyait son mari, si tendre, 
si charmant, et qu'elle avait envoyé à la mort; elle voyait 
sa fille, si belle, si touchante, qui l'eût entourée de tant 
de soins, d'amour, et dont elle portait le deuil. Elle com- 
prenait toutes les joies qu'elle avait méconnues, tous les 
bonheurs qu'elle avait repoussés. La blonde tête s'enfon- 
çait peu à peu dans la pénombre, et la marquise sentait 
que c'était la vie qui s'en allait encore une fois, qui s'en 
allait pour ne plus revenir. Elle jeta un regard de dé- 
tresse sur les portraits de ses ancêtres, et crut voir au- 
tant de minotaures qui avaient dévoré sa jeunesse et sa 
destinée. 

Et cependant, l'enfant s'éloignait. Elle était près de la 
porte entr'ouverte, et Renée hésitait encore. Au moment 
de sortir, la petite se retourna : 

— C'est donc pas vrai, dit-elle d'une voix argentine, 
que c'est vous qui êtes mon autre maman ? 

L'orgueil s'engloutit, et le cœur éclata. Renée avait 
poussé un cri : elle se précipita comme une lionne sur sa 
petite-fille, l'enleva entre ses bras, et l'inondant de lar- 
mes, la couvrant de baisers : 

— Reste ! reste ! s'écria-t-elle ; reste, la vie ! reste, le 
bonheur ! 

(La Maison de Penarvan.) 



238 LABOULAYE. 

LABOULAYE. 
(1811.) 

Edouard-René (Lefebvre) L^botilaye, né à Paris, se fit d'abord 
connaître par une Histoire du droit de propriété en Europe. Il publia 
ensuite un Essai sur de Savigny, des Recherches sur la condition civile 
et politique des femmes, et un Essai sur les lois Criminelles des Romains, 
Tous ces ouvrages ont été' couronnés. M. Laboulaye passe pour un 
des hommes dont l'enseignement et les livres, grâce à la clarté élégante 
et un savoir, sont les plus propres à régénérer l'étude de l'histoire du 
droit. Parmi ses autres écrits, il faut citer : Histoire politique des 
Étais-Unis, un des ouvrages les plus importants d'aujourd'hui. 

N'oublions pas, dans un ordre de littérature plus légère, un recueil 
de contes. Souvenirs d\m Voyageur, un roman arabe, Abdallah, Contes 
bleus, et surtout cette inimitable satire moderne : Faris en Amérique, 

Quand je revins à moi, il faisait jour. Mon fils chan- 
tait à pleine voix le Miserere du Trovatore ; ma nlle, élève 
de Thalberg, jouait avec un brio incomparable les varia- 
tions de Sturm sur un air varié de Donner. Dans le loin- 
tain, ma femme querellait la bonne qui lui répondait en 
criant. Rien n'était changé dans ma paisible demeure; 
les angoisses de la nuit n'étaient qu'un vain songe : délivré 
de ces chimériques terreurs, je pouvais, suivant une dou- 
ce habitude, rêver les yeux ouverts, en attendant le dé- 
jeuner. 

À sept heures, selon l'usage, le domestique entra dans 
ma chambre et m'apporta le journal. Il ouvrit la fenêtre, 
écarta les persiennes; l'éclat du soleil et la vivacité de l'air 
me firent l'effet le plus agréable. Je tournai la tête vers 
le jour ; horreur ! mes cheveux se hérissèrent, je n'eus 
même pas la force de crier. 

En face de moi, souriant et dansant, était un nègre 
avec des dents comme des touches de piano, et deux 
énormes lèvres rouges qui lui cachaient le nez et le men- 
ton. Tout habillé de blanc, comme s'il eût craint de ne 
pas paraître assez noir, l'animal s'approchait de moi, en 
remuant sa tête crépue, en roulant de gros yeux. 

— Massa* bien dormi, chantait-il, Zambo bien content. 



* Master (monsieur), en patois nègre. 



ZAMBO. 239 

Pour chasser ce caiicliemar, je fermai les yeux, le cœur 
me battait à me rompre la poitrine ; quand j'osai regar- 
der, j'étais seul. Sauter à bas du lit, courir à la fenêtre, 
me toucher les bras et la tête, ce fut l'affaire d'un instant. 
En face de moi, une suite de petites maisons, rangées 
comme des capucins de cartes, trois imprimeries, six jour- 
naux, des affiches partout, l'eau gaspillée débordant dans 
les ruisseaux. Dans la rue, des gens affairés, silen- 
cieux, courant les mains dans leurs poches, sans doute 
pour y cacher des revolvers ; point de bruit, point de cris, 
point de flâneurs, point de cigares, point de cafés, et, 
aussi loin que portait ma vue, pas un sergent de ville, pas 
un gendarme ! C'en était fait ! j'étais en Amérique, in- 
connu, seul, dans un pays sans gouvernement, sans lois, 
sans armée, sans pohce, au milieu d'un peuple sauvage, 
violent et cupide. J'étais perdu ! 

Plus abandonné, plus désolé que Eobinson après son 
naufrage, je me laissai tomber sur un fauteuil, qui aussi- 
tôt se mit à danser sous moi. Je me levai tout tremblant, 
je me cherchai dans la glace, hélas ! je ne me retrouvai 
même plus. En face de moi il y avait un homme maigre, 
au front chauve parsemé de quelques cheveux rouges, à la 
face blême, encadrée de favoris flamboyants qui voltigeaient 
jusqu'aux épaules. Voilà ce que la malice du sort faisait 
d'un Parisien de la Chaussée d'Antin ! J'étais pâle, mes 
dents claquaient, le froid me gagnait la moelle des os. — 
Soyons homme, m'écriai-je, j'ai une famille, et le nom 
français à soutenir. Il faut reprendre sur mes sens l'em- 
pire qui m'échappe. C'est l'adversité qui fait les héros ! 

Je voulais appeler : pas de sonnette ; j'aperçus un bou- 
ton de cuivre que je poussai à tout hasard. Soudain parut 
Zambo, comme un de ces diables qui sortent d'une boîte, 
et tirent la langue en saluant. 

— Du feu, m'écriai-je, apportez-moi du feu, je veux un 
grand feu dans la cheminée. 

■ — Massa n'a donc pas d'allumettes, dit Zambo en me 
montrant un briquet placé sur la cheminée. Massa ne 
peut donc pas se baisser ? ajouta-t-il d'un ton ironique. 
Puis, tournant une vis au bas de la cheminée, et passant 
une allumette sur la bûche de fonte, il en fit jaillir mille 
langues de flamme. 

— Est-il, bon Dieu ! permis, s'écria-t-il en sortant, de 
déranger pauvre nègre qui prend le soleil ? 



240 LABOULAYE. 

— Peuple sanyage, m'écriai-je en approchant du feu et 
en me ranimant à cette chaleur douce et égale; peuple 
sauvage, qui n'a ni peEes, ni pincettes, ni soufflets, ni 
charbon, ni fumée; peuple iDarbare, qui ne connaît même 
pas le plaisir de tisonner ! Tourner un robinet pour allu- 
mer, éteindre ou régler son feu, c'est bien l'œuvre d'une 
race sans poésie, qui ne donne rien à l'imprévu, et qui a 
peur de perdre une minute, parce que le temps, c'est de 
l'argent. 

Une fois réchauffé, je songeai à ma toilette. J'avais 
devant moi une table d'acajou surchargée de têtes de 
cygne en cuivre et d'autres ornements de mauvais goût, 
mais garnie de ces faïences anglaises qui réjouissent les 
yeux par la richesse de la couleur et du dessin. Il y avait 
sur cette table et à profusion, brosses, éponges, savons, 
vinaigres, pommades, etc., mais pas une goutte d'eau. Je 
repoussai le bouton, Zambo rentra plus maussade qu'au 
départ. 

— De l'eau chaude et de l'eau froide pour ma toilette ; 
vite, je suis pressé. 

— C'est trop fort, s'écria Zambo ; Massa ne peut pas 
tourner le robinet d'eau froide et le robinet d'eau chaude 
qui sont là dans le coin ? Parole d'honneur, c'est à don- 
ner congé; je ne peux pas continuer à servir un maître qui 
n'y voit pas clair. Et il sortit en me jetant la porte au nez. 

— De l'eau chaude à toute heure, et partout, c'est com- 
mode, pensai-je, mais c'est l'invention d'un peuple qui 
ne songe qu'à son comfort) Dieu merci, nous n'en sommes 
pas là. IL se passera un siècle ou deux avant que la noble 
France descende à cette recherche de mollesse, à cette 
propreté efféminée. 

Rien ne rafraîchit les idées comme de se faire la barbe. 
Après m'être rasé, je me trouvai un tout autre homme ; 
je commençais même à me réconcilier avec ma longue 
figure et mes dents de devant. — Si je prenais un bain, pen- 
sai-je, j'achèverais de me calmer ; je pourrais affronter 
avec plus de courage la vue de ma femme et de mes en- 
fants. Peut-être, hélas ! ne sont-ils pas moins changés 
que moi. 

Je sonnai; Zambo reparut, la figure renversée. 

— Mon ami, oii y a-t-il un établissement de bains dans 
la ville ? Montrez-moi le chemin. 



ZAMBO. 241 

— Un établissement de bains, Massa, pourquoi faire ? 
Je haussai les épaules. — Imbécile, pour se baigner, ap- 
paremment. 

— Massa veut prendre un bain, dit Zambo en me re- 
gardant avec une surprise mêlée d'effroi. C'est pour cela 
que Massa me fait venir du fond du jardin ? 

— Sans doute. 

— C'est trop fort, cria le nègre en se tirant une poignée 
de cheveux. Comment ! il y a une salle de bain à côté de 
chaque chambre à coucher, et Massa fait monter Zambo 
pour lui dire : " Mon ami, où peut-on se baigner ?" On 
ne se moque pas ainsi d'un Américain. 

Et, poussant une petite porte cachée sous la tenture, 
le nègre me fit entrer dans un élégant cabinet, où était 
une baignoire de marbre blanc. 

— Allons, Zambo, chantait-il d'un ton furieux et comi- 
que, tourne le robinet pour Massa ; robinet d'eau froide, 
robinet d'eau chaude; brasse le bain, mets le linge chauffer 
dans la case ; fais la nourrice, Zambo ; Massa ne sait pas 
se servir de ses mains. 

Je n'avais qu'à me taire, je laissai Zambo exhaler sa 
furie, et ne voulus pas voir qu'il me tirait la langue; mais 
je maudis tout bas ces horribles maisons américaines, 
demeures insociables, vraies prisons dont on ne peut sortir, 
puisqu'on y trouve sous la main tout ce qu'à Paris nous 
avons le plaisir d'aller chercher hors de chez nous, chè- 
rement, il est vrai, mais fort loin. 

{Paris en Amérique,) 



OCTAVE FEUILLET. 
(1812.) 



Octave Feuillet, un des auteurs les plus favoris de ce temps-ci, 
né à Saint-Lo, n'a cessé, depuis 1845, où il débuta dans les lettres, de 
donner dans les journaux et les revues, des romans et des nouvelles, 
et, sur divers théâtres, des scènes, des proverbes, des vaudevilles et 
des comédies. Toutes ces productions se distinguent par la dé- 
licatesse du sentiment, la finesse des analyses et cette grâce exquise' 
souvent rechercbée qu'Alfred de Musset a mise en honneur. Il faut 

11 



242 



OCTATE FEUILLET. 



citer, parmi ses ouvrages charmants, les romans: Bellah, la petite cotn- 
tes^se, et surtout le Roman d'un jeune homme pauvre, qui a obtenu le plus 
e'clatant succès, Sibylle, et M. de Gamoran;ses œuYies dramatiques: 
Scènes et Proverbes, Scènes et Comédies, La Tentation, La Rédemption, 
Montjoye, et La Belle au bois dormant. 



ïu^L I*oi*tîei:»e compatisstinte. 

La fatigue et le froid m'ont fait rentrer vers neuf heures. 
La porte de l'hôtel s'est trouvée ouverte; je gagnais 
l'escalier d'un pas de fantôme, quand j'ai entendu dans la 
loge du concierge le bruit d'une conversation animée dont 
je paraissais faire les frais, car en ce moment même le 
tyran du Heu prononçait mon nom avec l'accent du mépris : 
''Fais-moi le plaisir, disait-il, madame Vauberger, de 
me laisser tranquille avec ton Maxime? Est-ce moi 
qui l'ai ruiné, ton Maxime ? s'il se tue, on l'enterrera, 
quoi ! - Je te dis, Vauberger, a repris la femme, que 
ça t'aurait fendu le cœur si tu l'avais vu avaler sa 
carafe. Et si je croyais, vois-tu, que tu penses ce 
que tu dis, quand tu dis nonchalamment, comme un 
acteur: S'il se tue, on l'enterrera?... mais je ne le crois 
pas, parce qu'au fond tu es un brave homme, quoique tu 
n'aimes pas à être dérangé de tes habitudes... Songe 
donc, Vauberger, manquer de feu et de pain, un garçon 
qui a été nourri toute sa vie avec du blanc-manger et 
élevé dans les fourrures comme un pauvre chat chéri! 
Ce n'est pas une honte et une indignité, ça ? et ce n'est 
pas un drôle de gouvernement que ton gouvernement qui 
permet des choses pareilles ! — Mais ça ne regarde pas 
dû tout le gouvernement, a répondu avec assez de raison 
M. Vauberger... Et puis, tu te trompes, je te dis, il n en 
est pas là... il ne manque pas de pain... c'est impossible. 
— Eh bien ! Vauberger, je vais te dire tout: je l'ai suivi, 
je l'ai espionné, là, et je suis sûre qu'il n'a pas dîné hier, 
qu'il n'a pas déjeuné ce matin; et comme j'ai fouillé dans 
toutes ses poches et dans tous ses tiroirs, et qu'il n'y reste 
pas un rouge liard, bien certainement il n'aura pas encore 
dîné aujourd'hui, car il est trop fier pour aller mendier 
un dîner. — Eh bien ! tant pis pour lui ! il ne faut pas 
être fier, a dit l'honorable concierge, qui m'a paru en 
cette circonstance exprimer les sentiments d'un portier. 

J'avais assez de ce dialogue; j'y^i i^i^ fin brusquement 



LA POBTÎÈRE COMPÂTISSA]S"TE. 243 

en ouvrant la porte de la loge, et en demandant une 
lumière à M. Vauberger, qui n'aurait pas été plus 
consterné, je crois, si je lui avais demandé sa tête. Malgré 
tout le désir que j'avais de faire bonne contenance devant 
ces gens, il, m'a été impossible de ne pas trébucher une 
ou deux fois dans l'escalier : la tête me tournait. En 
entrant dans ma chambre, ordinairement glaciale, j'ai eu 
la surprise d'y trouver une température tiède, doucement 
entretenue par un feu clair et joyeux. Je n'ai pas eu le 
rigorisme de l'éteindre. J'ai béni les braves cœurs qu'il y 
a dans le monde; je me suis étendu dans un vieux fauteuil 
en velours d'Utrecht que des revers de fortune ont fait 
passer,comme moi-même,du rez-de-chaussée à la mansarde, 
et j'ai essayé de sommeiller. Jetais depuis une demi-heure 
environ plongé dans une sorte de torpeur dont la rêverie 
uniforme me présentait de somptueux festins et de grasses 
kermesses, quand le bruit de la porte qui s'ouvrait m'a 
réveillé en sursaut. J'ai cru rêver encore en voyant entrer 
madame Vauberger, ornée d'un vaste plateau sur lequel 
fumaient deux ou trois plats odoriférants. Elle avait déjà 
déposé son plateau sur le parquet et commencé à étendi^e 
une nappe sur la table, avant que j'eusse pu secouer entiè- 
rement ma léthargie. Enfin, je me suis levé brusquement. 
" Qu'est-ce que c'est ? ai-je dit, qu'est-ce que vous faites ?" 
Madame de Vauberger a feint une vive surprise. " Est-ce 
que monsieur n'a pas demandé à dîner? — Pas du tout. 
— Edouard m'a dit que monsieur... — Edouard s'est 
trompé. C'est quelque locataire à côté; voyez. — Mais il 
n'y pas de locataire sur le paher de monsieur... Je ne 
comprends pas... — Enfin ce n'est pas moi... qu'est-ce 
que cela veut donc dire? Vous me fatiguez. Emportez 
cela !" La pauvre femme s'est mise alors à pher triste- 
ment sa nappe en me jetant les yeux éplorés d'un chien 
qu'on a battu. " Monsieur a probablement diné ? a-t-elle 
repris d'une voix timide. — Probablement. — C'est dom- 
mage, car le dîner était tout prêt. H va être perdu, et le 
petit va être gTondé par son père. Si monsieur n'avait pas 
eu dîné par hasard, monsieur m'aurait bien obligée." 
J'ai frappé du pied avec violence. " Allez-vous-en vous dis- 
je !" Puis, comme elle sortait, je me suis approché d'elle: 
" Ma bonne Louison, je vous comprends, je vous remercie; 
mais je suis un peu souffrant ce soir, je n'ai pas faim. — 



244 OCTAVE FEUILLET. 

Ail ! monsieur Maxime, s'est-elle écriée en pleurant, si 
vous saviez comme vous me mortifiez ! Eh bien ! vous me 
payerez mon dîner, là, si vous voulez; vous me mettrez 
de l'argent dans la main quand il vous en reviendra; 
mais vous pouvez être sûr que, quand vous me donneriez 
cent mille francs, ça ne me ferait pas autant de plaisir 
que de vous voir manger mon pauvre dîner ! c'est une 
fière aumône que vous me feriez, allez ! vous qui avez de 
l'esprit, monsieur Maxime, vous devez bien comprendre 
ça, pourtant. — Eh bien ! ma chère Louison... que voulez- 
vous ? Je ne peux pas vous donner cent mille francs, mais 
je m'en vais manger votre dîner... Vous me laisserez seul, 
n'est-ce pas? — Oui, monsieur. Ah! merci, monsieur; je 
vous remercie bien, monsieur; vous avez bon cœur. — Et 
bon appétit aussi, Louison. Donnez-moi votre main: ce 
n'est pas pour y mettre de l'argent, soyez tranquille. 
Là... à revoir Louison." 

L'excellente femme est sortie en sanglotant. 

{Le Boman d'un jeune homme pauvre, ) 

Paris me . paraît être le lieu du monde qui offre le plus 
de ressources à l'esprit et le moins à l'âme. Mon esprit y 
est joyeux et mon âme est triste. Il est impossible de 
sentir plus vivement que je ne fais ici que l'esprit et 
ses plaisirs les plus élevés ne sont pas tout pour une 
créature humaine. Si je garde quelque empire sur ma 
destinée, je ne serai jamais à Paris qu'un oiseau de pas- 
sage. Cette vie tumultueuse, cette distraction sans trêve, 
ces gens toujours debout, toujours en l'air, toujours gais, 
toujours fous, me font entendre aux oreilles un bruit de gre- 
lots qui m'étourdit et me gêne. Je cherche mon pauvre moi 
et je ne le trouve plus. Quand je suis arrivée, j'ai cru tomber 
dans un carnaval dont j'attendais toujours la fin, mais 
inutilement, car il ne finit point, et c'est ici le fonds même 
de sa vie. Tous ces gens vont, viennent, s'agitent, s'em- 
pressent, se moquent et meurent tout à coup. La mort à 
Paris m'étonne toujours; elle ne m'y paraît pas naturelle. 
Tout est si factice à l'entour que ce détail y choque comme 
un accident dans une fête. C'est la seule loi réelle de la 
vie qu'on n'y puisse oublier, parce qu'elle s'impose. H 



LE FEUIT ET LA DOULEUR. 245 

me semble qu'on t méconnaît tontes les antres. L'acces- 
soire, le Inxe^ l'ornement, la broderie, sont le principal et 
le tout. On vit degâteanx, et point de pain... Ah ! le bon 
pain quotidien, S eigneui', donnez-le-moi !.... et donnez-moi 
aussi quelqu'un qui veuille le manger avec moi, lentement, 
miette à miette, devant mon vieux foyer de famille, et 
près, tout près du fauteuil de mon cher gTand-père !" 

(Sibylle.) 



VICTOR DE LAPRADE. 

(1812.) 



M. Victor DE Lapeade, né à Montbiison, a publié quatre yolumes 
de poésie, intitulés : Odes et Poèmes, dont le principal est le poëme 
de Psyché, où une jeune fille, symbole de Tâme humaine, converse 
avec toutes les puissances de la nature, avec les arbres, les fleuves, 
les oiseaux, les vents, et fait un peu l'histoii-e de toutes les âmes ; 
Poèmes évangéliques, inspii'és par la lecture et la méditation des prin- 
cipaux événements de TÉvangile ; — Symphordes. poèmes, odes, 
stances, oii les oiseaux, les torrents, les chênes parlent et forment un 
concei*t, une sj-mplionie à la gloire de l'univers visible ; — Idylles 
héroïques, trois poèmes, où l'homme est ramené au bien, au vrai, a 
Dieu, par la peinture des scènes de la vie champêtre et des joies du 
foyer domestique, comme par les spectacles grandioses de la nature 
alpestre. 

M. de Laprade est le représentant le plus éminent de la poésie 
symbolique dans notre httérature. Esprit élevé, iDassiomié pour les 
symboles et les hautes spéculations idéales, doué du sentiment du 
paysage, il excelle a faù-e parler toutes les voix de la nature, à qui il 
prête un langage plein de û*aicheur, de grâce, de noblesse et de 
grandeur. 



ILàG 'JE^vwlt, et la I>ovLleTxr. 

Sur le versant pierreux d'un plateau du midi, 
Bespirant le soleil d'un hiver attiédi, 
J'errais en longs détours ; les collines désertes 
D'arbustes odorants étaient au loin couvertes. 
Promeneur attentif, au plus humble arbrisseau 
J'évitais en marchant de blesser un rameau. 



2iS VICTOR DE LAPRADE. 

J'avais déjà suivi tous ces sentiers des landes 
Sans briser une tige, une feuille aux lavandes ; 
Aussi, de leurs bouquets intacts et respectés, 
Nul parfum ne montait dans l'air, à mes côtés. 

A travers champs, bientôt, dans ma course plus prompte, 

Je m'élance, et des fleurs je ne tiens plus de compte ; 

Je marche au plus touffu des arbustes meurtris. 

Et disperse à grands pas leurs feuilles en débris. 

Alors jaillit, alors le vent à longs flots roule 

Un doux torrent d'odeurs des plantes que je foule, 

Et plus mon pied rapide, au penchant du coteau, 

A coups précipités frappe comme un fléau. 

Plus j'écrase, à pas lourds, feuilles, rameaux et tiges, 

Plus l'essaim des parfums rapidement voltige. 

Et plus épais, dans l'air que j 'entraine en courant, 

S'amasse et monte au loin un nuage odorant. 

Vous, mon Dieu, parmi nous quand nos âmes sont mûres. 
Vous cheminez ainsi, malgré nos vains murmures, 
Faisant votre moisson ; et lorsque vous voulez 
Bespirer les parfums dans nos cœurs recelés, 
La douleur vous i^récède : elle vient, sans colère. 
Ainsi que le coursier foulant le blé sur l'aire. 
Et brise sous ses pieds, comme moi ces rameaux, 
Nos fleurs et nos fruits mûrs et nos espoirs nouveaux. 
Vous dirigez, Seigneur, tous les coups qu'elle porte ; 
Les plus durs sont toujours pour l'âme la plus forte. 
C'est vous, dans la douleur, qui nous êtes présent ; 
Vous ne nous visitez, mon Bien, qu'en nous brisant. 

Mais c'est alors aussi qu'à travers ses blessures 
La fleur exhale au loin ses senteurs les plus pures ; 
Alors, mon Dieu, le cœur brisé par le chagrin 
Vous livre ses vertus comme l'épi son grain. 
Et mille odeurs ont fui de ses veines subtiles, 
Qui dormaient jusque-là dans la plante inutiles. 
Alors enfln versant, de l'argile ou de l'or, 
Le flot immaculé qui s'y gardait encor, 
L'homme à vos pieds répand, comme fit Madeleine, 
Les plus divins parfums dont son âme était pleine. 



MOET DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU. 247 

LOUIS BLANC. 

(1812.) 

Louis BiANC, né à Paris, après s'être fait nn nom comme utopiste, 
ne se fit pas moins de réputation comme historien. Son fameux ou- 
vrage sur V Organisation du iravaU fut suivi de son Histoire de dix aiis 
(de 1830 à 1840), dont le succès fat immense. Ce livre, interprète 
populaii'e de toutes les plaintes de l'opposition, porta un coup terrible 
a la dynastie de juillet, dont l'auteur voulut préparer la chute par 
son Histoire de la révolution française, dont le premier volume, le seul 
qui eût le temps de paraître avant l'explosion de février, annonçait 
ouvertement l'avènement du sociahsme. Depuis, M, L. Blanc a pour- 
suivi avec ardeur, dans l'exil, l'achèvement de cet ouvrage qui touche 
aujourd'hui à sa fin. On doit encore a cet historien un gi'and nombre 
de brochures politiques et quelques écrits de polémique. 

>Xoi't: cle tJearL-jracq[iies ïTousseaii, 

Une hospitaLité préToyante attendait Taiiteur à' Emile 
à peu de distance de Paris, au sein d'une camjDagne riante, 
dont plusieui's sites lui devaient rappeler les rivages heu- 
reux de Vevay et les rochers de Meilierie. Un petit pavil- 
lon lui était offert près du château d'Ermenon-saUe, jus-, 
qu'à ce qu'au milieu d'un ancien verger, en des lieux dis- 
poses suivant la description de l'Elysée de Clarens, on 
lui eût préparé une habitation tout remplie des imag^es de 
la Nouvelle Heloise. Le pauvre yieillard ne sut pas résister 
à la tentation de voir des arbres, de respirer l'air des 
coteaux : il accepta et partit. Mais la tristesse avait pris 
trop impérieusement possession de lui poui' qu'il se dés- 
habituât de souffrii\ Jeté dans un siècle auquel il se 
sentait étranger, il devait, comme tous les préciu^seurs, 
être martyr de sa propre gloire. Ainsi, rien ne put assou- 
pir ses peines et le sauver du découi^agement de vivre : 
ni les soins d'une généreuse famille, ni le Hbre séjoui' des 
bois si chers à sa sauvage inquiétude, ni son affection pour 
le plus jeune enfant de son hôte, compagnon gracieux de 
ses promenades et qu'il nommait son petit gouverneur, 
ni enfin le calme des heures employées à rassembler des 
fleurs, à cueiUii^ des j)lantes, à rêver le long des eaux en- 
dormies, à interroger Dieu dans la solitude. 

Le 2 juillet 1778, Eousseau se leva de grand matin et 
sortit. Mais, au lieu de se rendre au château, selon son 



2^^ LOUIS BLANC. 



habitude, il alla saluer la naissance du jour. Il rentre, fait 
inftiser dans une tasse de café quelques plantes rappor- 
tées de sa promenade ; et, comme si dans le pressenti- 
ment d une fin prochaine, il eût craint de laisser après 
lui une injustice, il demande qu'on paye un ouvrier auquel 
une petite somme était due. Thérèse prit de l'argent et 
descendit ; mais à peine avait elle atteint le bas de l'esca- 
lier, qu'elle entendit des gémissements. Effrayée, elle re- 
monte, et trouve Rousseau assis sur une chaise de paille, 
le coude appuyé sur une commode et les traits marqués 
d'une fatale empreinte. Bientôt, madame de Girardin se 
présente. Alors, se tournant vers elle d'un air affectueux 
et triste: " Madame, lui dit Rousseau, je souffre cruelle- 
ment. Votre sensibilité ne doit pas être mise à l'épreuve 
d'une pareille scène et de la catastrophe qui la terminera." 
Il témoignait en termes suppliants le désir de rester seul 
avec sa femme : madame de Girardin se retira. Il fit 
ouvrir les fenêtres, et d'une voix profondément émue : 
" Quelle éclatante journée, que la verdure est belle, que 
la nature est grande ! Etre éternel, l'âme que tu vas rece- 
voir dans ton sein est aussi pure qu'elle l'était quand elle 
en sortit. Fais-la jouir de ce bonheur qu'il ne sera plus 
au pouvoir des hommes de troubler." Puis, à la vue de 
Thérèse qui fondait en larmes : " Ma chère femme, lui 
dit-il, ne pleurez pas. Le moment approche que j'avais 
tant souhaité. Je vais être heureux." Et il la fit asseoir 
près de lui, la consolant par de douces paroles, se repro- 
chant de l'avoir appelée au partage d'une existence amère, 
et se reposant dans la certitude qu'il ne la laissait pas 
sans soutiens et sans amis. IL parla de son petit gouver- 
neur ; des pauvres du village, qui ne manqueraient pas 
de prier Dieu pour lui ; d'un présent de noces qu'il des- 
tinait à de bonnes gens dont il avait arrangé le mariage 
et qu'il fallait leur donner. Cependant, ses douleurs de- 
venaient de plus en plus vives. Tout à coup il se lève, 
dans un état d'inexprimable exaltation : "" Pas un nuage 
au ciel... Voyez-vous cette lumière immense ?... Voilà Dieu, 
oui, Dieu lui-même... Ah î je sens dans ma tête des se- 
cousses terribles... mes entrailles se déchirent... Etre des 
êtres!" H fit quelques pas... qu'arriva-t-il alors? Seule, 
Thérèse était présente ; et elle a dû nier le suicide, pour 
qu'on ne lui en imputât point la fatalité. Ce qui est cer- 



UNE BEANCHE D AUBEPINE. 



249 



tain, c'est que lorsqu'on accourut, aux cris poussés par 
elle, on aperçut Jean-Jacques renversé sur le carreau. Il 
avait un trou profond à la tête, et Thérèse était couverte 
du sang qui avait rejailli du front de son mari. On releva 
l'infortuné : à dix heures du matin, il était mort. 

Le 4 juillet, ses dépouilles mortelles traversaient à 
minuit Vile des Peupliers. Quelques amis, parmi lesquels 
des étrangers, suivaient en silence. L'air était calme ; la 
lune éclairait le cercueil. 

Cette île des Peupliers est une retraite mélancolique et 
obscure. Des coteaux environnent et cachent le petit lac 
qui l'entoure, lac ignoré, dont jamais le vent ne tourmente 
la surface. H n'y a dans l'île que du gazon, des peupliers 
et des roses. Là, Jean- Jacques Kousseau fut déposé à 
l'abri des agitations humaines et au milieu des fleurs qu'il 
aimait ; là il reposa, la face tournée vers le soleil levant. 

(Histoire de la Révolution,) 



AUTRAN. 
(1813.) 

Joseph AuTEAN, né à Marseille, débuta par l'ode intitulée Départ 
pour V Orient, hommage à M. de Lamartine. EL publia ensuite un 
recueil de poésies sous le titre de Ludïbria ventis, puis les Po'èmes de 
la mer, auxquels succédèrent à distance Mélianah, Laboureurs et Soldats 
et la Vie rurale, œuvres poétiques qui se distinguent toutes par la 
noblesse, si ce n'est par l'élévation de la pensée, et par un style 
toujours pur, mais où se trahit un peu trop la recherche et le travail. 
La tragédie de la lille d'Eschine, donnée avec succès à l'Odéon en 
1848, a partagé le grand prix Montyon avec la comédie de Gahrielle 
de M. E. Augier. Outre ses ouvrages en vers, il a publié un Hvre plein 
d intérêt, sous le titre d'Italie et Semaine sainte à Rome., 



TJne "bi'aTiclie cl»axLl3epirLe. 

n est, aux environs de notre métaiiie, 

Une haute contrée aux espaces déserts, 

Où croissent, frais tapis qui parfument les airs, 

Le thym, le genêt d'or, la bruyère fleurie. 



î^50 AUTEANo 

Sur ces larges plateaux sans maisons ni chemins, 
On respire le vent des libres solitudes. 
Souriant, oublieux, léger d'inquiétudes: 
On s'y croit dans un monde ignoré des humains. 

Ces lieux ont pour mon cœur d'imcomparable charmes. 
Souvent je rêve d'eux, partout m'en souvenant; 
Et je ne sais iDourquoi j'y songe maintenant 
Que l'automne obscurcit ma vitre de ses larmes. 

J'y marchais un matin de ce dernier avril. 
Ayant à mon côté, dans cette promenade. 
Un bambin de sept ans, gracieux camarade,. 
Qui trottait d'un pas leste en faisant son babil. 

Il portait comme un tliyrse un rameau d'aubépine. 
Tige en fleurs dérobée au palis d'un enclos. 
Et sa verve coulait, elle coulait à flots. 
Quels attraits n'as-tu pas, causerie enfantine ! 

Frappé subitement d'une réflexion, 

Il suspendit sa marche et ses propos de joie: 

" Penses-tu, me dit-il, — ce marmot me tutoie, — 

Que l'on pourrait ici rencontrer un lion ?" 

Le mot évidemment sentait son La Fontaine. 
'*Un lion ! répondis-je, un lion, c'est beaucoup; 
Mais on pourrait fort bien y rencontrer un loup, 
Quand ils quittent, l'hiver, leur tanière lointaine. 

Si l'un d'eux, aujourd'hui, se trompant de saison, 
Sortait de ce taillis, — un loup de belle taille, 

— Et qu'il parût songer à nous livrer bataille. 
Béponds. aurais-tu i^eur, mon cher petit garçon ? 

— Ma foi, peut-être bien," dit-il de sa voix franche; 
Puis, d'un beau mouvement, il se reprit soudain, 
Et, relevant le front ainsi qu'un paladin: 

'* Non, je n'aurais pas peur; n'ai-je pas cette branche ?" 



LA NOSTALGIE. 251 

LOUIS VBUILLOT. 

(1813.) 

Lonis Veutllot, né à Baynes, journaliste dès l'âge de dix-liuit ans, 
s'est fait remarquer par le ton aggressif et violent de sa pole'mique. 
Mais en dehors de ses nombreux articles de journaux, dont ses 
adversaires les plus ardents sont forcés d'admirer la forme et la fière 
allure, il a publié un très-grand nombre d'ouvrages qui lui ont attiré 
les critiques les plus vives et les éloges les plus ardents ; tels sont les 
Libres penseurs, L'Esclave Vindex, les Français en Algérie, Gorhin et 
d'AubecouH, roman plein d'originalité, un volume de Satires et 
'lernièrement les Odeurs de Paris. 

ILiSL IVostalgîe. 

Si tu yeux savoir ce que c'est que la nostalgie, ce mal du 
pays dont souffrent et meurent tant de pauYi'es exilés, je 
puis te rapprendre. L'âme s'ennuie en elle-même, ne 
prend plus intérêt à rien de ce qui l'entoui'e, se sent dans 
une prison, et, pareille à Toiseau en cage, après avoir fait 
d'inutiles efforts pour briser ses barreaux, se tapit dans 
un coin, l'œil fixé sur cet espace qu'elle dévore, sur cet 
obstacle qu'elle maudit. Aucune séduction, aucun désir, 
aucun besoin ne la détourne plus de sa contemplation 
amère. Bientôt le corps, subjugué par cette morne fureur, 
se fatigue, languit, s'épuise, et devient lui-même incapable 
de tout viril effort. On fait alors des rêves de mourant, 
des rêves pleins de désespoir, d'injustice et de douleur. 
On se trouve abandonné du monde; on s'élève en plaintes 
contre tous ceux que l'on aime ; on les accuse comme s'ils 
avaient conspiré cruellement de n'être pas là où l'on 
voudrait les voir, comme s'il dépendait (l'eux d'apparaître 
pour nous empêcher de mourir. On leur demande pardon 
un instant après, et l'on s'irrite encore parce qu'ils ne 
peuvent pas recevoir cette réparation qu'on j^rétend leur 
faire d'une injure qu'ils n'ont pas connue. Aucune parole 
n'exprimera rincomj)arable énergie avec laquelle la pensée 
du malade s'élance vers ces êtres si chers qui sont si loin. 
IL se donne un funeste soin de recliercher tous les maux 
qui les peuvent frapper; il les plaint sincèrement de ces 
maux imaginaires, puis il pense qu'il s'inquiète d'eux et 
qu'ils sont indifférents. Il les voit dans la paix, dans le 



252 MME ANAIS SÉGALAS. 

plaisir... Oh ! quelle angoisse ! Et toujours il sent son 
pauvre cœur broyé sous cette meule de leur infortune ou 
de leur oubli... 

Contre tout obstacle, contre toute possibilité, on veut 
s'en aller, on veut retourner aux lieux oii s'en va le cœur; 
non pas dans quelques jours, non pas demain, mais 
aujourd'hui, tout de suite, à l'instant. Ce serait trop 
d'attendre une heure. Hélas ! Et l'on sait qu'il faut attendre 
des mois entiers, des années même, et, si l'on revient du 
mal dont on se sent frappé, braver mille fois la mort 
avant de revoir son bien-aimé pays ! 

Point de consolation pour une pareille douleur, point 
de remède contre ce noir délire. On souffre, et l'on veut 
souffrir; on pleure, et l'on veut pleurer; on est fou de 
tristesse, et l'on ne veut qu'accroître sa tristesse et sa 
folie. Ne pouvant fuir, ne pouvant s'envoler, on se fait 
une joie de se détruire rapidement. Mourir est une 
espérance; on échappera du moins par la mort. 

N'attendez aucun secours des spectacles nouveaux que 
vous feriez voir au moribond. Ou ils sont différents de 
ceux qu'il désire, et, lui rendant son éloignement plus 
sensible, ils excitent son dégoût et son ennui jusqu'à la 
rage ; ou, par quelque ressemblance, ravivant ses souvenirs, 
ils le brûlent et l'écrasent d'une émotion qu'il ne peut sup- 
porter. "Ah! mon Dieu ! disait en traversant les mois- 
sons du Chélif un jeune soldat de la Beauce, voilà une 
haie qui ressemble à chez nous!.,, mais oiï est notre 
maison!... "Et si la maison avait paru, qui lui aurait 
montré sa mère ?" 

(Les Français en Algérie.) 



Mme ANAIS SEQALAS. 
(1813.) 



Mnie Anaïs Sêgalas, est née à Paris. Son talent poétique B*est 
révélé de très-bonne lieure dans une série de compositions élégantes 
et gracieuses qui ont été très-applaudies dans les salons et qui n'ont 



l'enfant et le vieillard. 258 ] 

\ 

rien perdu de leur fraîchenr et de leur éclat lorsqu'elles furent li- ! 

vre'es au grand jour de la publicité. C'est une muse modeste et bon- i 

nête qui a une grande parenté d'esprit et de cœur avec Mme Tastu. ] 

Il n'est aucune de ses œuvres que ne puisse lire et même signer la > 

femme la plus sévère; fiUe, épouse et mère, elle a tour à tour exprimé ' 

les nobles sentiments que ces divers états peuvent inspirer à un ' 

noble cœur. ; 

Hi'enfiarLt et le ^^îeillard.. ; 

Oh ! le lis est moins iDur qu'un bel enfant candide, ■ 

Nouvellement tombé de vos mains, ô mon Dieu ! 

On sent bien qu'il vous qaitte, et sur son front limpide 

On voit la trace encor de vos baisers d'adieu. l 

Son bon ange gardien dans son âme nouvelle ; 

N'aperçoit nul point noir: tout est blanc, radieux. ^ 

Jamais pour s'envoler l'ange n'ouvre son aile, 'i 

Et jamais il ne met la main devant ses yeux. | 

Dans le cœur de l'enfant point de lave de flamme, 

Point de serpent caché qui jette son venin; ■ 

Tout est candeur: mon Dieu ! vous faites sa jeune âme 

Comme un calice d'or plein d'un parfum divin. ! 

Mais l'enfant devient homme, et le vice s'éveille; \ 

L'ange gardien s'endort, ou bien remonte au ciel; ] 

Sur le cahce d'or rarement Thomme veille; 
Il le laisse remplir de limon et de fiel. 

Puis il vieilht et voit ses passions éteintes; ; 

Il se fait pwc; sa main se lève pour bénir. | 

L'enfant et le vieillard, ce sont deux choses saintes: i 

L'un vient de fermer l'aile, et l'autre va l'ouvrir. '. 



J'aime leurs cheveux blancs, j'aime leur tête blonde, 
De notre pauvre terre ils ne sont qu'à moitié: 
Us ne touchent en rien aux passions du monde; 
L'un en est pur: et l'autre en est purifié. 

Il est doux, dans les jours de doute et de souffrance. 
Où l'on n'a foi qu'au vice, on l'on pleure abattu. 
D'avoir un bel enfant pour croire à l'innocence. 
Un père en cheveux blancs pour croire à la vertu. 



^^^ SAISSET. 



SAISSBT. 
(1814—1863.) 



Emile-Edmond Saisset, né a Montpellier, a donne à plusieurs pu- 
blications, notamment au Dictionnaire des sciences philosophiques, k 
la Bévue des Deux Mondes, etc., un grand nombre d'articles de philo- 
sophie, qui se font remarquer par le soin du style et le caractère spi- 
ritualiste. Ses livres les plus importants sont son Essai sur la philoso- 
phie et la religion au XIXe siècle, et son Essai de philosophie religieuse, 
qui a e'te' couronne' par l'Académie des sciences morales et par l'Aca- 
démie française. 

LEVBQUE. 

(1818.) 

Jean-Charles Léyeque, né à Bordeaux, depuis 1861 professeur de 
philosophie grecque et latine au Collège de France a obtenu en 1859, 
le prix de l'Académie des sciences morales et politiques pour un 
Mémoire Sur le beau, publié l'année suivante sous le fcitre : La Science 
du beau étudiée dans ses principes, ses applications et son histoire ; le 
même ouvrage obtint, l'année suivante, un prix de 3000 frs. de 
l'Académie française et un prix de l'Académie des beaux-arts. M. 
Lévêque a publié depuis : Etudes de philosophie grecque et latine, Du 
spiritualisme dans l'aM, etc. 

JLàSi Science cl^^ ■|3eau.. 

Depuis les travaux de Jouffroy jusqu'à ces derniers 
temps, la France n'a rien produit en fait d'esthétique de 
vraiment considérable. Je parle ici de la métaphysique 
du beau, car autrement, si je songeais à la critique des 
beaux-arts dans ses applications innombrables, je ne 
pourrais passer sous silence ni les travaux de M. Vitet, 
l'historien d'Eustache Lesueur et d'Hemling, ni les vi- 
goureuses et magistrales études de Gustave Planche, ni 
les analyses délicates de M. Scudo, ni les causeries plein^es 
d'humeur de Tôpffer, l'aimable et spirituel Genevois. Le 
dernier venu de ces amans de la beauté, M. Charles Lé- 
vêque, a profité des travaux de ses devanciers et leur a 
rendu un juste hommage ; mais ce qui lui appartient en 
propre, c'est d'avoir résolument essayé de reprendre et 
de perfectionner la théorie du beau : c'est aussi d'avoir 
voulu donner à la littérature française un livre qui n'exis- 
tait pas encore, un livre qui embrassât l'esthétique 



LA SCIENCE DU BEAU. 255 

dans toute retendue de son domaine. Au surplus, nul 
n'était mieux préparé que M. Charles Lévêque à réussir 
dans cette entreprise. Voici quelque ving-t ans qu'il en- 
trait à l'École normale, et y déployait, en même temps 
qu'une vocation philosophique des plus marquées, toute 
sorte d'aptitudes heureuses. C'est un enfant de Bordeaux, 
une de ces organisations souples et fines comme en pro- 
duit le midi, singulièrement propres à ressentir et à dé- 
crire les plaisirs du beau. H avait le goût le plus vif pour 
la musique, et, comme tous les arts sont frères, son culte 
pour Mozart faisait de lui d'avance un adorateur naturel 
de Phidias et de Raphaël. Aussi saisit-il avec empres- 
sement l'occasion qui lui était offerte de visiter Eome et 
l'Orient. M. de Salvandy venait de fonder l'école d'Athè- 
nes, cette sœur cadette de l'École normale, mère féconde 
d'archéologues, d'historiens et de critiques. M. Lévêque 
partit joyeux pour l'Orient, vit en passant Florence et 
Rome, et trouva l'école d'Athènes pleine de jeunesse et 
d'ardeur, sous la protection hbérale du ministre de Fran- 
ce, M. Piscatory d'abord, puis M. Thouvenel; mais ce qui 
valait mieux que toutes les protections, c'était l'impres- 
sion des lieux. Comme le dit si bien M. Charles Lévêque. 

"Au pied du Pentéhque et de l'Hymète, en face d'Egine 
efc des Cyclades, sur les rives, quoique desséchées, du 
Céphise et de l'Ilyssas, sur le rocher de l'Acropole encore 
couronné de ruines magnifiques, à l'ombre du Parthénon 
ou des restes charmans du temple de Minerve-Pandi'ose, 
sur les eaux qui baignent Salamine et dans la plaine de 
Marathon, où l'on croit fouler les ossemens des Perses vaîn- 
cus, dans les gorges étroites du Taygète et parmi les lau- 
riers-roses que nourrit l'Eurotas, il eût été difficile de 
ne pas éprouver des impressions aussi profondes qu'inef- 
façables." 

M. Charles Lévêque en fut remué jusqu'au fond de 
l'âme, et dès lors Platon et Phidias, l'amour du ^T.'ai et le 
culte du beau, s'associèrent en son cœur pour ne jamais 
se désunii'. Il faut l'entendre décrivant l'impression de la 
beauté avec la pénétration d'un psychologue et l'enthou- 
siasme d'un poète : 

"....L'atteinte que l'âme reçoit du beau est puissante 
et profonde. Par ce coup, elle se sent vaincue, mais vain- 
cue comme elle aime à l'être et comme elle ne rougit 



256 SAISSET. 

point de l'être. Ce n'eit pas une défaite, à vrai dire, c'est 
un envahissement délicieux, une étreinte ravissante dont 
elle ne cherche ni à se défendre ni à se dégager. Rien 
dans les voluptés sensuelles les plus permises et les plus 
modérées, rien ne se rencontre d'analogue à cette volupté. 
Ce n'est pas non plus une extase, car l'âme n'y perd point 
la nette conscience d'elle-même. C'est une palpitation in- 
time et suave, 01:1, sous le rayon de l'objet admiré, toutes 
les forces de notre vie spirituelle se dilatent et se montent 
leur ton le plus haut. Ces moments oii le beau déploie sur 
l'âme son influence souveraine sont de ceux dont rien 
jamais n'efface le souvenir. Pourtant, entre cette émo- 
tion intense et un trouble ou une secousse violente et un 
bouleversement de nous-mêmes, il n'y a rien de commun. 
C'est que la beauté, qui est puissance, est ordre en même 
temps, et que, de ce même regard dont elle a échauffé 
notre cœur, elle avait d'abord éclairé et elle éclaire encore 
notre raison. Éveillée et illuminée, la raison reste de moitié 
dans tout le phénomène. Pendant c^ue l'âme s'abandonne 
à la joie dont l'emplit la puissance, la raison contemple 
l'unité, la variété, l'harmonie, la proportion, l'ordre en un 
mot, qui circonscrivent cette puissance et l'empêchent de 
déborder. Comment donc l'âme serait-elle troublée ? com- 
ment bouleversée ? N'est-elle pas en société étroite et ex- 
clusive avec l'ordre, avec l'harmonie, avec la mesure ? 
Tout en elle se coordonne et s'équilibre. Aussi, dans sa 
jouissance du beau, nulle inquiétude, nulle crainte, sur- 
tout nul remords, nulle honte. Cette émotion céleste, 
l'admiration, n'est pas la passion ardente et déchaînée, 
ce n'est pas le désir irrité et violent, ce n'est pas le délire 
de la possession éperdue ; c'est cependant une sorte de 
passion, mais noble, mais pure, mais puissante, et qui, 
loin de dévaster l'âme qu'elle échauffe, la féconde comme 
féconde la terre le feu du soleil au printemps. L'admira- 
tion est le soleil de l'âme ; elle en développe les germes 
les plus riches et les plus cachés. Par cette grande et 
bienfaisante passion, l'activité est échauffée à son tour; à 
son tour, elle fleurit et fructifie..." 

Quand on sent si fortement le beau, quand on sait 
trouver, pour en peindre les effets, un coloris si vif, un 
dessin si net et si pur, on est prédestiné à l'esthétique. 
Aussi M. Lévêque n'essaya-t-il pas de résister à son incli- 



LA SCIENCE DU BEAU. 257 

nation, et son livre d'aujourd'hui est le fruit de vingt ans 
d'études poursuivies avec amour dans la retraite, la vie 
modeste, le silence et la paix. 

Disons d'abord que le cadre que s'est tracé notre es- 
théticien philosophe est aussi vaste, aussi complet, aussi 
régulier qu'on puisse le désirer. Partisan déclaré de la 
méthode d'observation, il commence par analyser les ef- 
fets du beau sur l'âme humaine, non-seulement sur notre 
intelligence et notre sensibilité, mais sur nos facultés acti-^ 
ves; c'est là ce qu'on peut appeler la psychologie du beau. 
Le rôle de l'observation et de l'analyse épuisé, la spécula- 
tion métaphysique remplit le sien : elle aspire à saisir la 
nature du beau considéré en lui-même et à mettre à nu ses 
élémens essentiels; mais une formule générale n'est rien, 
tant qu'elle n'est pas éclaircie, contrôlée, vivifiée par les 
appHcations. Il faut poursuivre le beau à tous ses degrés, 
sous toutes ses formes, dans la nature inorganique, dans 
la nature vivante, dans l'homme, enfin dans la Di^dnité 
elle-même, origine première et dernier terme de toute 
beauté. Voilà le cercle du beau qui se referme. Cepen- 
dant à côté du beau naturel que l'homme contemple, sans 
y mettre du sien, l'art crée tout un monde, aussi varié, aussi 
splendide que le monde réel. H faut que l'esthétique en- 
tre dans cette nouvelle carrière et soumette à l'examen 
ces formes originales que donne à la beauté le génie de 
l'homme, depuis l'architecture, berceau des beaux-arts, 
jusqu'à la poésie, le plus épuré, le plus libre, le plus ex- 
pressif de tous. La science alors est terminée, et il ne lui 
reste plus qu'à tracer elle-même sa propre histoire et à 
dire comment elle est parvenue, depuis Platon jusqu'à 
Hegel, à travers mille tâtonnements et mille théories, à 
se rendre maîtresse de ses méthodes et de ses principes 
fondamentaux. Tel est l'immense cadre du livre de M. 
Charles Lévêque. 



258 ACHAED. 

ACHARD. 
(1814.) 

Louis- Amédée-Eugène Achaed, né à Marseille, est un des conteurs 
favoris du grand monde. Plus de trente volumes sont là pour te'moi- 
gner de son élégance comme écrivain, ^de la finesse de ses analyses, 
de l'agencement habile de ses récits. À part de son joli roman de 
Belle Bose, qu'il faisait paraître en 1846, il faut citer: La Bobe de Nes- 
sus, Maurice de Treuil, Madame Bose, le Clos-Pommier, V Ombre de 
Ludovic, la Famille Guillemot, le duc de Carlepont, etc. 

JLàG père Ola/in. 

Au mois d'octobre 18.., il j avait à peu près sept ou liuit 
ans que le père Glam était veuf. Il avait eu de sa femme 
trois enfants : une petite fille morte au berceau, un fils 
nommé Fulgence, qui était né matelot comme d'autres 
naissent poètes, et Catherine, qui était la plus jeune. Ful- 
gence, embarqué dès l'âge de onze ans, avait déjà fait 
deux ou trois fois le tour du monde lorsqu'il périt sur les 
côtes du Mexique, à la suite des blessures qu'il reçut à la 
tête en essayant de porter secours à des marins jetés par 
une tempête sur des récifs. Le père Glam ne s'était 
jamais consolé de cette mort. On aurait pu dire que Ful- 
gence vivait en esprit à côté de lui. Un compatriote du 
pauvre matelot, appelé Jean Simon, avait rapporté à son 
père la vareuse et la chemise de laine de Fulgence, son 
pantalon de grosse toile et une ceinture qu'il avait autour 
du corps au moment oîi il s'était jeté à l'eau. De tous ces 
objets, auquels il avait ajouté le fusil et la vieille carnas- 
sière dont Fulgence se servait quand il était à terre, un 
chapeau de paille qu'il portait la veille du jour où il s'était 
embarqué pour la dernière fois et une cravate de soie 
noire piquée d'une épingle d'argent qu'il avait oubliée, le 
père Glam avait composé une sorte de reliquaire ou de 
trophée pieux qu'il tenait enfermé dans une longue caisse 
couchée en travers du berceau dans lequel les trois enfants 
avaient dormi tour à tour. Seul il avait la clef de cette 
caisse ; quelquefois il la prêtait à Catherine. La semaine 
ne se passait jamais sans qu'il l'ouvrît pour en déployer 
les vêtements grossiers, regarder les déchirures faites par 
le rocher sur la rude étoffe, manier le fusil et tourner la 



LE PÈRE GLAM. 259 

cravate autour de ses doigts. Bien souvent il suspendait 
le tout à un clou, s'asseyant devant, allumait sa pipe et 
tombait dans une profonde et silencieuse rêverie, dont 
Catherine avait grand'peine à le tirer. Quand elle rentrait 
un peu tard, le dimanche, après une promenade, elle était 
sûre de le trouver immobile, la pipe éteinte, les bras bal- 
lants et les yeux pleins de larmes, perdu dans une muette 
contemplation. Elle rangeait tout ; il la laissait faire, et, 
quand le couvercle de la caisse était refermé, il suivait 
Catherine tout pensif. 

" Pauvre enfant !... il y a des jours où tu lui ressem- 
bles," disait-il quelquefois. 

Cette sorte d'adoration qu'il avait pour Fulgence s'ex- 
pliquait par différents motifs. D'abord une cruelle mala- 
die avait failli le lui enlever dès sa plus tendre enfance ; 
une autre fois on avait tiré l'enfant de la Dives au mo- 
ment où il ne donnait plus signe de vie, et il était en outre 
le portrait frappant de sa mère, que le père Glam avait 
aimée de toutes les forces de son cœur, et il crut la per- 
dre encore en perdant Fulgence, qui mourut deux ans 
après elle. Le pauvre matelot était alors à bord d'un na- 
vire de l'État. Quand l'acte de décès fut expédié au père 
Glam, on put croire qu'il n'y survivrait pas ; Catherine le 
sauva. Le premier et long accès passé, le vieux garde in- 
cHna sa tête sur le front de sa fille et l'embrassa. 

" Dieu me punit de l'avoir trop aimé, dit-il ; à présent 
tu es toute ma famille." 



JULES SIMON. 
(1814.) 



Jules Simon, né à Lorient, prit en 1839, la snpple'ance de M. Cou- 
sin lui-même à Sorbonne, et pendant douze ans il sut rendre à ce haut 
enseignement de l'histoire de la philosophie une partie de l'éclat que 
son maître lui avait autrefois donné. Député au Corps législatif, en 
1863 il s'est fait remarquer comme un des orateurs des plus écoutés 
de l'opposition libérale, défendant la liberté de la presse, les droits de 
l'instruction publique, les intérêts des femmes dans les classes la- 
borieuses, etc. Orateur puissant, l'eminent philosophie est aussi l'un 
des plus remarquables écrivains de notre époque. Citons, parmi ses 



260 



JULES SIMON. 



nombreux ouvrages les beaux livres intitulés : le Devoir, la Religion 
naturelle, la Liberté de Conscience, la Liberté, V Ouvrière, V École, V Ouvrier 
de huit ans. Tous ses ouvrages se font remarquer par le talent du 
style, l'indépendance et l'élévation de la pensée. 

X^e foyer d.ora.estiq^ixe. 

Ceux qui n'ont jamais vu ni une crèclie, ni un asile, ne 
savent pas avec quelle intelligence ces utiles établisse- 
ments sont organisés, à quelle active surveillance ils sont 
soumis, avec quel dévouement on s'y occupe de la santé et 
du bien-être des enfants. Grâce à la crèche et à l'asile, 
l'enfant du pauvre ne connaît plus ni le froid ni la faim, 
ni la malpropreté, ni le vagabondage. La mère dans son 
atelier peut-être tranquille sur le sort de son nourrisson. 

Que lui manque-t-il donc à cette femme, à cette mère, 
pour être heureuse ? H lui manque la présence de son 
enfant ; si tout se réduisait en ce monde à avoir un abri 
pour sa tête, des vêtements, de la nourriture, il n'y aurait 
rien à redire à cette vie en commun. Le pain est abon- 
dant, la nourriture est saine ; le corps ne souffre pas ; 
mais l'âme souffre. 

Cette épouse vit loin de son mari, ne prenant pas 
même ses repas avec lui, et ne le retrouvant que le soir, 
quand ils arrivent l'un et l'autre de leurs ateliers, épuisés 
et haletants; cette mère n'embrasse pas son enfant à la 
clarté du soleil, elle ne le tient pas dans ses bras, elle ne 
le dévore pas de ses yeux charmés, elle n'assiste pas à ses 
premiers bégayements, elle n'a pas les prémices de ses 
premiers sourires. Étrange illusion de ces mécaniciens 
de la vie sociale qui font tout par des rouages : la crèche 
pour l'enfant au berceau, l'atelier pour l'âge mûr, l'hos- 
pice pour la maladie et la vieillesse ! Ils songent à tous 
les besoins de la nature humaine, excepté à ceux du cœur 
dont ils ne sentent pas les battements. Ils auront un grand 
soin de mesurer la quantité d'air et de nourriture qu'il 
faut à une ouvrière, ils proposeront des lois pour que 
son travail ne soit pas prolongé au delà de ses forces ; 
mais ils ne feront rien pour que cette ouvrière puisse être 
une femme. Ils ne savent pas que la femme n'est grande 
que par l'amour et que l'amour ne se développe et ne se 
fortifie que dans le sanctuaire de la famille. 

Quand on aura donné la dernière perfection aux ate- 
liers, aux crèches, aux écoles, aux hôpitaux, quand il sera 



LE FOYER DOMESTIQUE. 261 

bien démontré que, grâce à ses conquêtes de la philan- 
thropie, l'ouvrier trouve plus de confort dans la vie com- 
mune qu'il n'en pourrait rêver dans la vie de famille, le seul 
fait que les femmes sont entraînées avec leurs maris et 
lears enfants dans cette nouvelle organisation où les af- 
fections intimes ont si peu de place, constituera encore 
un véritable malheur social. Les femmes sont faites pour 
cacher leur vie, pour chercher le bonheur dans les affec- 
tions exclusives, et pour gouverner en paix ce monde res- 
treint de la famille, nécessaire à leur tendresse native. La 
manufacture, qui a quelque chose du couvent et de la ca- 
serne, sépare les membres de la famille contre le vœu de 
la nature ; elle substitue à l'autorité du maii et du père 
l'autorité du règlement, du patron et du contre-maître, 
et les froids enseignements du maître d'école à cette mo- 
rale vivante qu'une mère fait pénétrer avec ses baisers et 
ses larmes dans le cœur de son enfant. Pour que les 
mœurs conservent ou retrouvent leuT pureté et leur éner- 
gie, la première de toutes les conditions, c'est que la femme 
retourne auprès du foyer, la mère auprès du berceau. H 
faut que le chef de la famille puisse exercer la puissance 
tutélaire qu'il tient de Dieu et de la nature, que la femme 
trouve dans son mari le guide, le protecteur, l'ami fidèle 
et fort dont elle a besoin ; que l'enfant s'habitue, sans y 
penser, aux soins et à la tendresse de la mère. Il faut 
même qu'il y ait quelque part un lieu consacré par les 
joies et les souffrances communes, une humble maison, un 
grenier, si Dieu n'a pas été plus clément, qui soit pour 
tous les membres de la famille comme une patrie plus 
étroite et plus chère, à laquelle on songe pendant le tra- 
vail et la peine, et qui reste dans les souvenirs de toute 
la vie associé à la pensée des êtres aimés qu'on a perdus. 
Comme il n'y a pas de religion sans temple, il n'y a pas 
de famille sans l'intimité du foyer domestique. L'enfant 
qui a dormi dans le berceau banal de la crèche, et qui n'a 
pas été embrassé à la lumière du jour par les deux seuls 
êtres dans le monde qui l'aiment d'un amour exclusif, 
n'est pas armé pour les luttes de la vie. Il n'a pas comme 
nous ce fond de religion tendi^e et puissante qui nous 
console à notre insu, qui nous écarte du mal sans que 
nous ayons la peine de faire un effort et nous porte 
vers le bien comme par une secrète analogie de na- 



262 PONSAED. 

ture. Au jour des cruelles épreuves, quand on croi- 
rait que le cœur est desséché à force de dédaigîier ou à 
force de souffrir, tout à coup on se rappelle, comme dans 
une vision enchantée, ces mille riens qu'on ne pourrait 
pas raconter et qui font tressaillir, ces pleurs, ces baisers, 
ce cher sourire, ce grave et doux enseignement murmuré 
d'une voix si touchante. La source vive delà morale n'est 
que là: nous pouvons écrire des livres et faire des théo- 
ries sur le devoir et le sacrifice ; mais les véritables pro- 
fesseurs de morale, ce sont les femmes. Ce sont elles qui 
conseillent doucement le bien, qui récompensent le dé- 
vouement par une caresse, qui donnent quand il le faut 
l'exemple du courage et l'exemple plus difficile de la rési- 
gnation, qui enseignent à leurs enfants le charme des sen- 
timents tendres et les fières et sévères lois de l'honneur. 
Oui, jusque sous le chaume, et dans les mansardes de nos 
villes, et dans ces caves où ne pénètre jamais le soleil, il 
n'y a pas une mère qui ne souffle à son enfant l'honneur 
en même temps que la vie. C'est là, près de cet humble 
foyer, dans cette communauté de misère, de soucis et de 
tendresse, que se créent les amours durables, que s'en- 
fantent les simples et énergiques résolutions ; c'est là 
que se trempent les caractères ; c'est là aussi que les 
femmes peuvent être heureuses, en dépit du travail, au 
milieu des privations. Toutes les améliorations maté- 
rielles seront les bienvenues ; mais si vous voulez adou- 
cir le sort des ouvrières et en même temps donner des 
garanties à l'ordre, raviver les bons sentiments, faire 
comprendre, faire aimer la patrie et la justice, ne sé- 
parez pas les enfants de leurs mères. 



PONSARD. 

(1814.) 

Francis Ponsabd, né à Vienne (Dauphine'), débuta dans les lettres 
par une traduction du Manfred de Byron qui passa inaperçue. Il 
composa ensuite une tragédie, Lucrèce, qui fut annoncée comme une 
réaction littéraire classique au moment de la chute des Burgraves. 
Le succès fut grand et justifié par certaines parties de l'ouvrage écri- 



l'honneur et l'aEGSNT. 263 

tes d'un style qui rappelait, par ses archaïsmes mêmes, la façon de 
C(mieille. Agnès de Méranie, qui vint ensuite, fut moins favorable- 
ment accueillie ; Charlotte Corday, inspire'e par les Girondins de La- 
martine, eut plus de succès, et l'e'tude gracieuse à! Horace et Lydie, 
joue'e par Kachel, rendit à l'auteur sa première popularité ; V Honneur 
et V Argent la lui rendit de nouveau, après le double insuccès de la 
trage'die d' Ulysse et du poème dHomère. Sa dernière come'die, la 
Bourse, signalerait une de'cadence precipite'e, si l'on ne savait que 
l'auteur l'a presque improvisée pour satisfaire aux sollicitations d'un 
théâtre qu avait alléché le succès fructueux de V Honneur et V Argent. 
Il vient de publier Galilée, un drame. 

ILi'HoiirLeiii' et l'^i^gent. 

EODOLPHE. 

Quand on manque de tout, 
Il faut qu'on soit bien pur pour l'être jusqu'au bout. 
On lutte quelque temps, puis le courage tombe ; 
Le plus Taillant chancelle et le faible succombe... 

GEOKGE. 

Et moi, je n'admets pas que les privations 
Soient jamais une excuse aux lâches actions. 
Elle doivent plutôt exalter la bravoure ; 
Ce sont d'âpres plaisirs que la vertu savoure. 

RODOLPHE. 

C'est bien facile à dire, et moins à pratiquer. 
Dieu garde que jamais tout vienne à te manquer ! 

GEOEGE. 

Je saurais être pauvre, et je m'en ferais gloire. 

KODOLPHE. 

Ce n'est pas impossible, et je veux bien le croire. 

Mais je ne suis pas sûr, mon cher, d'une vertu 
Qui n'a pas vaillamment et longtemps combattu ; 
Celle-là seulement veut qu'on la glorifie, 
Que la lutte grandit et le choc fortifie. 

GEOEGE. 

Parbleu ! de tous mes vœux j'appelle le combat, 
Et je voudrais demain être sur le grabat. 

EODOIiPHE. 

Profite de tes biens, George, cette méthode 

Est plus sûre que l'autre et surtout plus commode. 



264 PONSARD. 

GEOBGE. 

i 

J'en use sans plaisir et les tiens en mépris. S 

EODOIiPHE. ■. 

Quand on les a perdus on en connaît le prix. 

GEOEGE. l 

Me crois-tu donc sans force et sans valeur aucune ? \ 

BODOLPHE. 

i 

Non, tu peux d'un cœur ferme accepter l'infortune ; l 

Pendant les premiers jours tu t'en réjouirais ; 

Puis la réflexion arrive, et les regrets. j 

GEOEGE. 

Je serais soutenu par mon orgueil intime. \ 

EODOIiPHE. ] 

Hum ! 1 

GEOEGE. I 

Si ce n'est assez par la publique estime. t 

i 
RODOLPHE. 

Oh ! l'estime publique ! elle est vers les écus ; | 

Elle suit le succès et quitte les vaincus. ï 

Qu'un homme soit sans foi, trahisse sa parole, ^ 
S'enrichisse aux dépens des gens simples qu'il vole 
Qu'habile à manier des chiffres imposteurs, 
Il soit le plus fripon des grands spéculateurs. 

Et se retire enfin trois fois millionnaire, ; 
Tandis que l'hôpital s'ouvre à l'actionnaire ; 

Qu'un autre soit servile, adroit, souple, empressé, ; 

Qu'à force de ramper il se soit avancé ; i 

Que, fidèle à sa place, avant toute autre chose, ^ 

Selon que le vent change, il ait changé de cause, ^ 

Et, pour ne pas priver l'État de son savoir, j 

Renié tout principe et servi tout pouvoir ; j 

Qu'il soit ainsi monté de parjure en parjure, \ 

Jusqu'aux plus hauts emplois de la magistrature ; \ 

Il est riche, il reçoit ; ses dîners sont vantés : j 

Il suffit. Ses salons seront très-fréquentés. ] 

On verra s'y presser la belle compagnie ; '■ 

S'il court de méchants bruits, c'est qu'on le calomnie, ^ 

— L'homme public, hélas ! est toujours diffamé ; — ' 



LA BOURSE. 265 

n peut servir ou nuire, il est donc estimé ; 
Il a droit de parler en pieux personnage, 

Contre l'esprit du siècle et le libertinage. . . i 

Mais si, pour ce métier, un homme a trop de cœur ; 3 

S'il veut tout du mérite, et rien de la faveur ; \ 

Si, mis entre sa place et l'honneur, il résigne j 

L'emploi dont il vivait pour rester dans sa ligne; l 

Après un mot d'estime et de compassion, j 

Nul ne se souviendra de sa belle action. l 

Il est pauvre, inutile, et chacun le délaisse ; j 

Et qu'il se garde alors d'avoir une faiblesse ! î 

Un haro général s'élève contre lui : j 

Il a, le malheureux, mangé l'herbe d'autriii ! i 

Il n'est, pour le flétrir, pas d'injure assez forte, ' 
Et, s'il va quelque part, on le met à la porte. 

GEOBGE. . 

Mais, Rodophe, sais-tu que tu vois tout en laid ! ; 

EODOIiPHE. ' 

Eh ! mon Die a ! non ; je vois le monde tel qu'il est. \ 

A quoi sert de parler comme une ]Dastorale, ' 

Et quel profit croit-on qu'en tire la morale ? ; 

Ces fades lieux communs dont nous sommes nourris j 

Ne sont pas pour tromper de vigoureux esprits. 

Quand un livre niais, bourré de phrases vides, 

Aura fait un faux monde aux jeunes gens candides ; 

Quand ils sui3poseront sur la foi des régents 

Qu'on n'honore ici-bas que les honnêtes gens ; 

Que résultera-t-il de toutes ces chimères ? 

Que les réalités leur seront plus amères ; 

Et que, passant de l'une à l'autre extrémité, l 

Ils ne voudront plus croire à nulle probité. 1 

Non, la morale parle un tout autre langage ; <; 

Us faut qu'on sache à quoi la vertu nous engage, i 

Que sa pratique est rude, et qu'un homme d'honneur 

N'a pas de récompense, excepté dans son cœur. 

(L'Honneur et V Argent) 

ZLa !Boixi*se* \ 

Eh bien ! écoute-moi, , 1 

N'en dis rien au public, garde ceci pour toi ; | 

La Bourse selon vous, ô gens de la campagne, j 

Est un jeu comme un autre, où l'on perd, où l'on gagne, \ 

Point. Les joueurs y sont partagés en deux corps: ' 
Les faibles dans un camp, et, dans l'autre, les forts. 
12 



266 HETZEL. 

Grâce aux gros "bataillons qu'ils tirent de leur caisse. 
Ceux-ci font à leur choix ou la hausse ou la baisse ; 
Si bien que l'un clés camps étant maître des cours, 
Toujours gagne, pendant que l'autre perd toujours 
A ce duel inégal joins l'œuvre des habiles : 
Les uns ont su d'abord les nouvelles utiles : 
Les autres, inventant et semant de faux bruits. 
De la frayeur publique ont récolté les fruits ; 
D'autres, i^ar les appâts d'un dividende énorme, 
Haussent les actions d'une entreprise informe, 
Puis les laissent, aux yeux d'acquéreurs stupéfaits, 
Eetomber à zéro dès qu'ils s'en sont défaits. 
Et dis si les maisons, par les grecs fréquentées, 
Ont employé jamais cartes plus biseautées. 

(La Bourse.) 



P. J. STAHL (J. Hetzel.) 
(1814.) 



Pierre-Jules Hetzel, littérateur et libraire français né à Chartres, 
a pris, comme écrivain, le pseudonyme de P. J. Stahl. Parmi ses 
ouvrages charmants il faut citer: Scènes de la vie des animaux, Le 
Diable à Paris, Tom Pouce, Histoire d'un homme enrhumé. Le Voyage 
d'un étudiant, et Bêtes et gens, avec une préface de George Sand, où 
elle dit sur l'auteur : "Nommer Stahl, c'est rappeler une série de 
ravissantes études, légères dans la forme, sérieuses dans le fond. 
Nommer Hetzel, c'est renouveler les regrets qu'inspire à de 
nombreux amis et à une foule de personnes haut placées dans 
les arts et dans la société parisienne l'éloignement d'un homme 
à la fois utile et charmant, comme ses travaux, comme les livres 
qu'il a publiés et comme les pages qu'il a écrites."... et ensuite, 
sur le petit livre: "C'est du Sterne germanisé par le sentiment, 
francisé par l'esprit," Louis Ratisbonne, dans une autre préface, y 
ajoute: "chaque page du hvre pourrait porter pour épigraphe la devise 
du ciel rêvée par le tom'tereau: "Ici l'on aime ! " " 

XJn I*îii.g:oTiîxi ! 

Que penses-tu des Pingouins, Dieu suprême? Que 
feras-tu d'eux au jour du jugement ? À quoi as-tu songé 
quand tu as promis la résurrection des corps ? 

Importait-il donc à ta gloire créer un oiseau sans 
plumes, un poisson sans nageoires, un bipède sans pieds ? 



UN PINGOUIN, 267 

— Si c'est là vivre, me suis-je écrié bien souvent, je 
demande à rentrer dans mon œuf. 

Un jour qu'à force de méditer j'avais fini par m'endor- 
mir, il me sembla que j'entendais pendant mon sommeil 
un bruit qui n'était ni celui des vagues, ni celui des vents, 
ni aucun autre bruit que je connusse. 

— Réveille-toi donc, me disait intérieurement cette 
partie active de notre âme qui semble ne dormir jamais, 
et que je ne sais quelle puissance tient constamment 
éveillée en nous pour notre salut ou pour notre perte ; 
réveille-toi donc, ce que tu verras en vaut bien la peine, 
et ta curiosité sera satisfaite. 

— Assurément je ne me réveillerai pas, répondait tout 
en dormant cette autre excellente partie de nous-même à 
laquelle nous devons de dormir en toute circonstance; je 
ne suis point curieuse, et ne veux rien voir. Je n'ai que 
trop vu déjà. 

Et comme l'autre insistait : 

— J'aurais bien tort, en vérité, de secouer pour si peu 
ce bon sommeil, reprenait la dormeuse; d'ailleurs je 
n'entends rien; vous voulez me tromper, ce bruit n'est 
pas un bruit; je dors, je rêve, et voilà tout. Laissez-moi 
donc dormir. Y a-t-il rien au monde qui vaille mieux 
qu'un bon somme ? 

Et comme, à vrai dire, je tenais à dormir, je m'y obstinais, 
fermant les yeux de mon mieux et me cramponnant au 
sommeil qui allait m'échapper, avec tous ces petits soins 
qu'ont de leur repos les vrais dormeurs, pendant même 
qu'ils s'y livrent. 

Mais il était sans doute écrit que je devais me réveiller. 
Hélas! hélas! je me réveillai donc! 

Que devins -je, moi qui m'étais cru la bête la plus con- 
sidérable, et même la seule bête de la création (je m'étais 
bien trompé !) que devins-je en apercevant une demi-dou- 
zaine, au moins de charmantes créatures vivant, parlant, 
volant, riant, chantant, caquetant, ayant des plumes, 
ayant des ailes, ayant des pieds, tout ce que j'avais enfin, 
mais tout cela dans un degré de perfection tel, que je ne 
doutai pas un instant que ce fussent des habitants d'un 
monde plus parfait, de la lune par exemple, ou même du 
soleil, qu'un caprice inconcevable avait poussés pour un 
instant sur mon rocher. 



268 HETZEL. 

Comme elles avaient l'air fort occupe, et elles l'étaient 
en effet, car elles jouaient et mettaient à leur jeu beau- 
coup d'ardeur, faisant de leur corps tout ce qu'elles 
voulaient, rasant tour à tour la terre et l'eau de leurs 
ailes légères, avec une souplesse et une vivacité dont je 
ne songeai même pas à être jaloux, tant elles dépassaient 
tout ce que j'aurais ose imaginer, elles ne me virent pas 
d'abord, et je restai coi dans le creux de mon rocher, 
jusqu'à ce qu'enfin, entraîné tout à la fois et par l'ardeur 
de mon âge, et surtout par cet élan irrésistible qui pousse 
tout ce qui vit vers le beau, lequel, j'ai pu le voir plus tard, 
est le vrai roi de la terre, je m'élançai éperdu au milieu 
d'eUes. 

— Oiseaux célestes ! m'écriai-je, fées de l'air ! déesses ! ! 
Et comme j'avais beaucoup couru pour arriver jusqu'à 

elles, et fait de violents efforts pour courir sans tomber, 
il me fut impossible de dire un mot de plus, et force de 
rester court. 

— Un Pingouin ! s'écria une des joueuses. 

— Un Pingouin ! répéta toute la bande. 

Et comme elles se mirent toutes à rire en me regar- 
dant, j'en conclus qu'elles n'étaient pas fâchées de me 
voir. 

"Les aimables personnes !" pensais-je. Et le courage 
m'étant revenu, je les saluai avec respect, et prononçai 
alors le plus long discours que j'eusse encore prononcé 
de ma vie : 

— Mesdemoiselles, leur dis-je, je viens de naître, j'ai 
laissé là-haut ma coquille, et comme j'ai vécu seul jusqu'à 
présent, je me vois avec plaisir en aussi belle compagnie; 
vous jouez : voulez-vous que je joue avec vous ? 

— Pingouin mon ami, me dit celle qui me parut être 
la reine de la bande, et que je sus plus tard être une 
Mouette Eieuse, tu ne sais pas ce que tu demandes, mais 
tu vas le savoir; il ne sera pas dit qu'un aussi éloquent 
petit Pingouin aura essuyé de nous un refus. Tu veux 
jouer, joue donc, me dit-elle. 

Et, cela dit, elle me poussa de l'aile au milieu de ses 
amies, une autre en fit autant, et puis une autre, et, cha- 
cune me poussant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, je 
jouai alors ! 

— Je ne veux plus jouer, dis-je des qu'il me fut possible 
de prononcer un mot. 



UN PINGOUIN. 269 

■ — Fi ! le mauvais joueur ! s'écrièrent-elles toutes à la 
fois. 

Et le jeu recommença, jusqu'à ce qu enfin, épuisé, 
humiKé, désespéré, je roulai par terre. 

— Vous que je respectais ! leur dis-je, vous que 
j'aimais ! vous que j'adorais ! vous que je trouvais 
superbes !... 

Et ce que je souffrais, comment le dire? 

Celle-là même qui m'avait appelé "Pingouin mon ami," 
et qui néanmoins m'avait le plus maltraité, me voyant 
tout penaud, se reprocha sa conduite. 

— Pardonne-nous, mon pau^Tre Pingouin, me dit-elle; 
nous sommes des Mouettes, des Mouettes Eieuses, et ce 
n'est pas notre faute si nous ne valons rien, car nous ne 
sommes peut-être pas faites pour être bonnes. 

Et en me parlant ainsi, elle vint à moi d'un air si bon 
que, quoi qu'elle m'en eût dit, je crus voir en elle la 
beauté et la bonté parfaites, et j'oubliai ses torts. 

Mais la pitié n'est souvent qu'un remords de la dureté, 
et ce que j'avais pris pour un commencement d'affection 
n'était que le regret d'avoir mal fait. Aussi, dès qu'elle 
me vit consolé, s'envola-t-elle avec ses compagnes. 

Ce brusque départ me surprit à un tel point qu'il me 
fut impossible de trouver un geste ou une ]Darole pour 
l'empêcher, et je recommençai à être seul. 

C'est-à-dire que chaque jour triste avait son plus triste 
lendemain, caa: dès lors la solitude me devint insup- 
portable. 

(Vie et opinions d'un Pingouin.) 



EMILE AUGIER. 

(1820.) 



M. Emile Augheb, poëte comique, est ne' à Valence. H del^nta en 
1844, an the'âtre par ujie petite come'die en deux actes, intitnlte La 
Giguê, imitation pins spirituelle qu'exacte des mœurs antiques, dont le 
succès, me'rité par des scènes charmantes et des vers pétillants d'esprit, 
rappela celui qu'avait obtenu, l'année précédente, la tragédie de Lucrèce, 
de M. Ponsard. Les poètes furent dès lors considérés comme les chefs 
de la réaction contre les e^cès dramatiques du romantisme. Depuis, 



^70 EMILE AUGIEK. 

M. Augier a fait représenter, avec des snccès divers, une douzaine de 
pièces, dont les principales en vers sont Un Homme de bien, VAven^ 
turière, Gabnelle, Fhiliherte, Les Effrontés, La Pierre de Touche, Le 
Gendre de M. Poirier, et surtout la Jeunesse, son chef-d'œuvre et 
une des meilleures comédies de notre époque. On trouve dans toutes 
ces pièces un esprit fin, enjoué, railleur, un art savant et ingé- 
nieux, un langage franc, hardi, plein de traits heureux et piquants 
qui rachètent le tour maniéré de certaines pensées et la familiarité 
un peu crue de quelques expressions. 

i*ai?is et la Oa/Tïxpagriie. 

Madame Huguet, femme pauvre, qui a usé son âme et son cœur 
pour paraître riche, ne croit plus qu'à l'argent. Aussi, elle ne rêve pour 
son fils Philippe qu'un mariage d'ambition, fait n'importe comment, 
et l'opulence acquise à tout prix. Elle gourmande Hubert, époux de 
sa fille Mathilde, honnête homme qui, dégoûté des bassesses qu'il faut 
commettre pour réussir à Paris, se retire dans ses champs pour y 
mener une vie modeste, mais heureuse et indépendante. Hubert et 
Mathilde voudraient attirer Philippe chez eux ; ils font une satire pi- 
quante de la vie de Paris et un charmant éloge de la vie à la campagne. 

MADAME HUGUET. 

Nul chagrin n'est durablej 
Et la pauvreté seule est un mal incurable. 

HUBEKT. 

Belle morale î — Hé bien, c'est ainsi qu'à Paris 

Sont contraints de penser les plus sages esprits; 

La cause ? — Encombrement des carrières civiles ! 

La cause ? — Emportement de nos champs vers les villes, 

Des villes vers Paris. Le fermier de son ûeu 

Fait orgueilleusement u.n robin de chef -lieu; 

Le robin, enhardi par un succès facile, 

Envoie imprudemment son fils dans la grand' ville; 

La France s'y bouscule; et le Parisien 

Après s'être épuisé pour vivre dit au sien : 

*' Je ne peux rien pour toi, la route est obstruée; 
*' Si tu n'as pas de force à faire ta trouée, 
" H faut te faufiler, être mince et glissant, 
" Autour de toi ne rien garder d'embarrassant, 
'* Et me crever d'abord toutes ces boursouflures 
'* De jeunesse et d'honneur qui gênent tes allures. 
'* Courage, mon garçon 1 de toi-même vainqueur, 
''Pour faire argent de tout, commence par ton cœur ! 
** Sois mallieureux plutôt que d'être misérable, 
" Car la pauvreté seule est un mal incurable." 



PARIS Sî LA CAMPAGNE. 271 



MADAME HTJGTJET. 

Je déplore avec vous un tel encombrement ; 
Mais trouvez un moyen d'en sortir autrement 1 

MATHILDE, SΠfille. 

Et comment se fait-il. voilà ce que j'admire, 

Qu'aucun père à son fiis ne s'avise de dire ; 

'' Paris est encombré de hardis compagnons ; 

*' Ketourne aux champs déserts, aux champs d'où nous venons; 

" Portez-y ta jeunesse et tes saines idées; 

'' Qu'elles jouissent là de leurs franches coudées, 

' ' Et, qu'au lieu d'épuiser en arides travaux 

^' La source des vrais biens pour en payer de faux, 

''Loin d"^« servilités dont la ville te somme, 

*' Tu puisses te donner le luxe d'honnête homme !" 

MADAME HUGUET. 

Veux-tu dire par là que Philippe aujourd'hui 
Ferait mieux de placer en bien fonds ?... 

HUBEBT. 

Cent fois oui. 

MADAME HUGUET. 

Mais il serait plus pauvre encore, car la terre 
Ne rapport que trois. 

nUBEKT. 

A son ^propriétaire : 
Plus quatre à son fermier, quelquefois cinq et plus ; 
Ce qui fait huit ou neuf, s'il n'est pas trop obtus. 

MADAME EUGUET. 

Vous me croyez aussi par trop Parisienne ; 
Quelle terre a jamais rendu neuf ? 

HUBEET. 

Mais... la mienne ; 
Et j'en connais une autre à vendre qui la vaut. 

MADAME HUGUET. 

Tout cela n'entre pas très-bien dans mon cerveau ; 
Mais qu'il se fasse ici neuf mille francs de rente, 
Je l'admets : à Paris il s'en fera quarante. 



272 



DUPONT. 



MATHTLDE. 

Crois-tu qu'il en sera plus riche ? 

3MADAME HUGUET. | 

Oui, je le crois. , 

MATHXLDE. ■ 

Sur nos neuf mille francs nous en épargnons trois. • 

MADAME HtJGTJET. 

Bah ! l 

MATHTLDE. | 

Bien ne coûte ici des choses de la vie; i 
Notre table est toujours abondamment servie : 
C'est la chasse qui paie avec la basse-cour ; 
Nous avons neuf chevaux de labour 

Si tu veux, mais qui vont encore à la voiture, , 

Et même n'y font pas trop mauvaise figure. l 

Nous avons cinq valets de ferme, soit ! ' 

Mais dont le dévouement à rien n'est maladroit. j 

Le pain se fait chez nous, et chez nous la lessive ; ' \ 

Et la terre est si bonne en vers qui la cultive J 

Qu'elle nous donne encore, outre tous ses produits, ! 
Notre provision de bois, de vins, de fruits. 

Enfin notre maison est assez spacieuse , j 

Pour laisser croître en paix la plante précieuse, j 

Celle qui manque d'air sous vos plombs étouffants, I 

L'orneraent du foyer, le respect des enfants. \ 

[La Jeunesse.) '\ 



DUPONT. 

(1821.) 

A. Pierre Dupont, né a Lyon, obtint un prix de l'Acade'mie fran- 
çaise au concours de 1842, et une place d'aide au Dictionnaire à la 
rédaction duquel il travailla jusqu'en 1847. A cette époque, sa chanson 
des Bœufs, et les ctaq autres réunies sous le titre des Paysans, lui 



...É 



LES BŒUFS. 273 

avaient fait une très-rapide popularité'. Dupont, par le seul effet de 
son organisation naturelle, est à la fois poète et compositeur. Sans 
avoir jamais fait aucune étude de ttie'orie musicale, il compose spi- 
rituellement l'air et les paroles de ses charmants chansons comme par 
double inspiration. Elles sont plusieurs fois été' publiées sous les titres 
de Cahier de Chansons, la Muse Populaire, et Chants et Chansons. On a 
encore de lui le texte de la Légende du Juif Errant, illustrée par Gus- 
tave Doré. 

J'ai deux grand bœufs dans mon étable, 
Deux grands bœufs blancs marqués de roux; 
La charrue est en bois d'érable, 
L'aiguillon en branche de houx. 
C'est par leur soin qu'on voit la plaine 
Vert l'hiver, jaune Tété ; 
ILs gagnent dans une semaine 
Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté. 

S'il me fallait les vendre, 
J'aimerais mieux me pendre ; 
J'aime Jeanne ma femme, eh bien ! j'aimerais mieux 
La voir mourir, que voir mourir mes bœufs. 

Les voyez- vous, les belles bêtes, 
Creuser profond et tracer droit, 
Bravant la pluie et les tempêtes 
Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid. 
Lorsque je fais halte pour boire, 
Un brouillard sort de leurs naseaux, 
Et je vois sur leur corne noire 

Se poser les petits oiseaux. 

% 

S'il me fallait les vendre. 
J'aimerais mieux me pendre ; 
J'aime Jeanne ma femme, eh bien ! j'aimerais mieux 
La voir mourir, que voir mourir mes bœufs. 

Ils sont forts comme un pressoir d'huile, 
Ils sont doux comme des moutons ; 
Tous les ans, on vient de la ville 
Les marchander dans nos cantons, 
Pour les mener aux Tuileries, 
Au mardi-gTas devant le roi, 
Et puis les vendre aux boucheries ; 
Je ne veux pas, ils sont à moi. 

S'il me fallait les vendre, 
J'aimerais mieux me pendre ; 



274 MURGER. 

J'aime Jeanne ma femme, eli bien ! j'aimerais mieux 
La voir mourir, que voir mourir mes bœufs. 

Quand notre fille sera grande, 

Si le fils de notre régent 

En mariage la demande. 

Je lui promets tout mon argent ; 

Mais si pour dot il veut qu'on donne 

Les grands bœufs blancs marqués de nous ; 

Ma fille, laissons la couronne 

Et ramenons les bœufs chez nous. 

S'il me fallait les vendre, 
J'aimerais mieux me pendre ; 
J'aime Jeanne ma femme, eh bien ! j'aimerais mieux 
La voir mourir, que voir mourir mes bœufs. 



MURGER. 

(1822-1861.) 

Henri Mijegee, né à Paris, est mort à l'âge de trente-neuf ans. Le 
Bonhomme Jadis est l'un des ouvrages les plus souvent représentés à 
la comédie française. Adeline Protat, le Pays latin, les Buveurs d'eau 
et Us Vacances de Camille sont regardés comme les meilleures produc- 
tions de l'auteur de la Vie de Bohême. Quant a ce dernier ouvrage, il 
inspira a Murger ces amères paroles sur son lit d'agonie : * ' La Bo- 
hême n'est pas une patrie, c'est une maladie, et j'en meurs." 



lua JMIex^e 3J:a/d.elorL et Oa.poi'al. 

Dans ce pays, l'endroit où Ton mène paître les trou- 
peaux s'appelle dormoir, néologisme rustique dont l'ety- 
mologie semble indiquée par la sieste à laquelle se livrent 
les bêtes quand elles ont pâturé. Le dormoir qui servait 
de communal aux vaches de Montigny était situé dans la 
partie la plus voisine de la forêt qu'on appelle les Longs- 
Bochers, En y menant son troupeau, la mère Madelon 
avait remarqué que ces gorges, dont l'aspect est bien plus 
sauvage et le caractère plus grandiose que celles qu'on 
admire, sur programme d'itinéraire, à Franchard ou 



LA MÊEE MADELON ET CAPOEAL. 275 

Apremont, étaient souvent visitées par les curieux et 
quotidiennement fréquentées par les artistes. La nouvelle 
vachère imagina alors d'installer au milieu de ces solitudes 
une industrie qui devait plus tard lui mériter le surnom 
de vivandière des arts. Elle apporta tous les jours avec elle 
un panier contenant des gourdes remplies de liqueurs, du 
tabac, des cigares, des pipes, et tous les objets employés 
par les fumeurs. 

En succédant à la vachère défunte, la mère Madelon 
avait hérité son chien. C'était une vieille bête intelli- 
gente et pacifique, au poil hérissé tel qu'un buisson de 
houx, avec des yeux pleins de malice qui luisaient comme 
des braises ; ce chien s'appelait Caporal. Il avait été ainsi 
baptisé par des soldats qui l'avaient adopté quand il était 
jeune, et il avait fait les campagnes d'Afrique à la suite 
d'un régiment. Dressé par les loustics du camp. Caporal 
était devenu un chien savant; il faisait l'exercice comme 
le meilleur sergent instructeur; il portait les armes au 
nom des officiers supérieurs de l'armée, et croisait la 
baïonnette dès qu'on parlait d'Abd-el-Kader. Acrobate 
comme Auriol, il franchissait un faisceau de fusils. Ma- 
thématicien comme Munito qui fut le Newton de la race 
canine, il jouaij} aux dominos et devinait quelquefois l'âge 
du capitaine. À ces menus talents de société, qui faisaient 
les délices de la garnison, Caporal ajoutait au besoin les 
qualités de chien de chasse, plus utiles en campagne. 
Quand son régiment faisait une razzia dans quelque tribu 
ennemie, Caporal y prenait une part active en dévalisant 
les poulaillers, et plus d'une fois il paya largement son 
écot en augmentant par l'appoint d'une volaille la maigre 
pitance du bivouac. S'il avait la ruse du renard en ma- 
raude, il avait le courage du lion devant le feu. À l'assaut 
de Constantine, Caporal monta le premier sui' la brèche 
et se mêla au combat en étranglant un chien turc. Une 
nuit, dans un défilé de l'Atlas, sa vigilance avait sauvé 
de la destruction imminente un détachement qui allait 
être surpris pendant le sommeil par une bande d'Arabes. 
Cette belle action lui valut la croix. Un soldat qui avait 
été perruquier lui tondit le poitrail de façon à ce que le 
dessin de la tonte représentât l'étoile des braves; on 
augmenta d'un petit verre quotidien sa ration d'eau-de- 
vie; il fut dispeneé des corvées, et les sentinelles lui 



276 MURGER. 

présentaient les armes. Eamené en France et rentré dans 
la vie civile. Caporal était devenu chien de berger, et 
faisait à la satisfaction commune la police du troupeau 
confié à sa garde. 

L'industrie exercée dans les Longs-Rochers par sa 
nouvelle maîtresse devait initier Cajooral à un métier 
nouveau pour lui, qui en avait déjà tant pratiqué. Les 
artistes disséminés dans la forêt, trouvant quelquefois 
incommode de se déranger quand ils avaient besoin de 
quelque chose à la cantine, avaient coutume d'appeler 
de loin la cantinière pour lui demander ce qu'ils sou- 
haitaient. Cela était d'autant plus facile, que les Longs- 
Eochers possèdent un écho d'une telle fidélité de 
répercussion, que le son y est distinctement reproduit 
à la distance d'un kilomètre. La mère IVIadelon, qui 
trouvait pénible de courir à travers les escarpements des 
gorges, dressa Caporal à la remplacer. Cette invention 
devint pour elle une nouvelle source de profits. Les 
peintres, qui trouvaient originale la métamorphose de 
Caporal en garçon d'estaminet, renouvelaient plus fré- 
quemment leurs consommations pour se procurer le plaisir 
de voir l'intelligent animal bondir à travers les roches, 
chargé d'un petit panier qu'il portait suspendu au cou, 
et dans lequel sa maîtresse déposait les choses que lui 
demandait sa clientèle nomade. À sa double fonction de 
garçon de café et de chien de berger. Caporal en ajouta 
une troisième, qui augmenta encore de temps en temps 
le gain modique de sa vieille maîtresse. 

IL y a dans les Longs-Rochers des espèces de grottes 
qui ont conservé le nom de chambres du Croque-Marin, 
en souvenir d'une tradition dont nous avons en vain 
recherché l'origine. Ces grottes, qui n'ont autrement rien 
de bien curieux, sont situées dans la partie la plus soli- 
taire des gorges, et il est assez difficile de les trouver 
quand on ne connaît pas le terrain. Les gens qui dési- 
raient visiter les grottes s'adressaient à la mère Madelon, 
qui se faisait volontiers leur guide et recevait d'eux quel- 
que menu salaire. De même qu'elle s'était fait remplacer 
par son chien pour le service de la cantine, la vachère de 
Montigny utilisa son instinct en lui confiant le soin de 
conduire au Croque-Marin les étrangers. Caporal con- 
naissait d'ailleurs tous les coins de la forêt aussi bien que 



LA MÈRE MADELON ET CAPORAL. 277 

s'il eût fait partie de la meute princière ; il suffisait de 
prononcer devant lai le nom d'une vente, d'une croix, 
d'un carrefour ou d'un site quelconque, pour qu'il en prît 
sur-le-champ la direction. Cette connaissance des lieux 
lui permettait donc d'étendre ses fonctions de guide au 
delà du rayon dans lequel étaient situés les Longs-ÉocLers, 
et si quelque visiteur s'informait du chemin qu'il fallait 
suivre pour aller à la Mare aux Fées ou à la Gorge au 
Loup, la vachère proposait aussitôt Caporal, qui condui- 
sait son monde par les sentiers les plus pittoresques. 
Caporal avait, sur les ciceroni que l'on prend à Fontaine- 
bleau, l'avantage de son mutisme : il n'ennuyait point les 
promeneurs par une érudition bavarde et vulgaire, et ne 
cherchait point, comme ses confrères bipèdes, à leur im- 
poser son impression personnelle. De plus il donnait aux 
personnes qu'il conduisait le temps d'examiner les curi- 
osités de la forêt, et quand une compagnie de bourgeois 
parisiens, ou une splénétique famille anglaise restait 
durant un quart d'heure extasiée devant un bloc de rocher 
d'une forme bizarre, Caporal attendait patiemment qu'ils 
missent fin à leur admiration. Gravement assis sur son 
train de derrière, il secouait dédaigneusement la tête en 
se rappelant les cols de Mouzaïa ou le défilé des Portes 
de fer, et il semblait se dire à lui-même : " J'en ai vu 
bien d'autres." 



ERCKMANN— CHATRIAN. 



Emile Erckmann et Alexandre Chateian, sont ne's, le premier à 
Phalsbourg en 1822, le second au liame^iu de Soldatenthal, en 1826. 
Depuis 1847 les deux amis travaillèrent ensemble à diverses œuvres, 
qu'ils signèrent de leur deux noms réunis, et avec une telle unité' de 
composition et de style qu'ils comptaient déjà de sérieux succès, lorsque 
personne ne se doutait que deux auteurs différents se cachaient sous 
cette sorte de raison sociale littéraire, formée de leurs deux noms. 
Mais ce fut seulement en 1859 que leur roman de V Illustre Docteur 
Mathéus, donna au nom collectif d'Erckmann-Chatrian un certain re- 
tentissement. Depuis, leur réputation comme romanciers n'a fait 
que grandir, grâce k toute une série d'ouvrages consacrés à l'étude 
patiente et pittoresque des mœurs populaires de l'Allemagne, puis 
à la mise en scène des gloires et des revers militaires de la Eévolu- 



278 ERCKMANN — CHATEIAN. 

tion on de l'Empire, parmi lesquels on distingue : Contes des bords du 
BMn, le Fou Tégof, le Joueur de Clarineite, La Maison Forestière, et 
surtout les Romans nafionavx, compose' de : le Conscrit de 1813, Ma- 
dame Thérèse, L'Invasion et Waterloo. 

Ah ! le bon temps, la belle année ; comme tout verdis- 
sait et fleurissait, et comme les gens se dépêchaient de 
rattraper le temps perdus, de planter leurs choux hâtifs, 
leurs petites raves, de remuer la terre piétinée par la ca- 
valerie ; comme on reprenait courage, comme on espé- 
rait de la bonté de Dieu, le soleil et la pluie dont on avait 
si grand besoin ! 

Tout le long de la route, dans les petits jardins, les 
femmes, les vieillards, tout le monde bêchait, travaillait, 
tout courait avec les arrosoirs. 

" Hé ! père Thiébeau, crais-je, hé î la mère Furst, du 
courage, du courage ! 

— Oui, oui, monsieur Joseph, vous avec bien raison; il 
en faut ; ce blocus a tout retardé, nous n'avons pas de 
temps à perdre." 

Et les brouettes, les chariots de briques, de tuiles, de 
planches, de poutres, de madriers, comme tout cela roulait 
de bonne heure vers la ville, pour rebâtir les maisons et 
relever les toits enfoncés par les obus ! Comme les fouets 
claquaient, et comme les marteaux retentissaient au loin 
dans la campagne ! De tous les côtés on voyait les char- 
pentiers et les maçons autour des gloriettes. Le père 
Ulrich et ses trois garçons étaient déjà sur le toit du 
F anier- Fleuri, rasé par les boulets de la ville, en train 
d'affermir la charpente neuve ; on les entendait siffler et 
frapper en cadence. Ah ! oui, c'était un temps d'activité, 
la paix revenait ! Ce n'est pas alors qu'on redemandait 
la guerre, non, non ! chacun savait ce que vaut la tran- 
quillité chez soi ; chacun ne demandait qu'à réparer au- 
tant que possible toutes ces misères ; on savait qu'un 
coup de scie ou de rabot vaut mieux qu'un coup de ca- 
non ; on savait ce qu'il en coûte de fatigues et de larmes, 
pour relever en dix ans ce que les bombes renversent en 
deux minutes. 

Et comme je courais joyeux alors ! Plus de marches, 
plus de contre -marches ; je savais bien où j'allais, sans 
en avoir reçu la consigne du sergent Pinto. Et ces alouet- 



LA PAIX. 279 

tes qui s'élevaient et montaient au ciel en tremblotant, 
comme elles chantaient bien, et les cailles, les linottes ! 
Dieu du ciel, on n'est jeune qu'une fois ! Et la bonne 
fraîcheur du matin, la bonne odeur des églantiers le long 
des baies ; et la pointe du Yieux toit des Quatre-Vents, la 
petite cheminée qui fume. " C'est Catherine qui fait du 
feu là-bas, elle prépare notre café..." Ah ! comme je cou- 
rais ! Enfin me voilà près du village, je marche un peu 
plus doucement pour reprendre haleine, en regardant 
nos petites fenêtres et riant d'avance. La porte s'ouvre, 
et la mère Grédel, encore en jupon de laine un grand 
balai à la main, se retourne ; je l'entends qui crie : " Le 
voilà !... le voilà!..." Presque aussitôt Catherine, toujours 
de plus belle en plus belle, avec sa petite cornette bleue, 
accourut : "Ah! c'est bon... c'est bon... je t'attendais !" 
Comme elle est heureuse et comme je l'embrasse ! Ah ! 
vive la jeunesse ! Tout cela je le vois. J'entre dans la 
vieille chambre avec Catherine ; et la tante Grédel, en 
levant son balai d'un air d'enthousiasme, crie : 
" Plus de consciiption... c'est fini !" 

( Waterloo.) 



RENAN. 
(1823.) 

Joseph-Ernest Eenan, né k Fre'guier, obtint an concours de linguis- 
tique, en 1848, le prix Volneypourun mémoire sur les langues sémiti- 
ques, qu'il a fait paraître la partie depuis sous le nom Histoire géné- 
rale et systèmes comparés des langues sémitiques. Deux ans plus 
tard, il était encore couronné à l'Iiistitut pour un mémoire histori- 
que sur V Étude de la langue grecque au moyen âge. A la fin de 1860, il 
a été chargé d'une mission en Syrie et à été décoré de la Légion 
d'honneur. Le livre de Renan qui a fait le plus de bruit est sa fameu- 
se Vie de Jésus, qui a été l'occasion d'un mouvement bibliographi- 
que incroyable, et les volumes ou brochures consacrés à l'examiner 
ou à le répeter, formeraient toute une bibliothèque. On a encore de 
lui: Études d'une histoire religieuse, Essais de morale et critique, de F Ori- 
gine du langage, Histoire littéraire de France au XlVe siècle, Averroès et 
VAverroisme, une traduction du Livre de Job et du Cantique des Ganti-' 
ques, enfin Les Apôtres. 



280 EENxiN. 



T^'Esjpi^ît îii<iii.s1:rîel. 

L'antiquité, douée d'un tact si délicat, avait établi une 
lumineuse distinction en donnant le nom de libéraux aux 
arts qui ennoblissent, et de serviles à ceux qui n'ennoblis- 
sent pas. Certes, l'antiquité se trompa et pécha gravement 
en frappant d'une sorte d'ignominie la chose du monde 
la plus honnête et la plus estimable, le travail. Croira-t- 
on que, de faute en faute, elle en vint à envisager l'indus- 
triel lui-même comme une sorte de produit que l'on fa- 
briquait et vendait ? La principale source de la fortune 
de Crassus fut le profit qu'il tirait de ses esclaves, aux- 
quels il faisait apprendre toute sorte de métiers : orfèvres, 
ciseleurs, écrivains, grammairiens, et qu'il revendait en- 
suite avec d'immenses bénéfices. Cela nous révolte à bon 
droit ; mais prenons garde de commettre à notre tour des 
confusions non moins graves. Le travail professionnel et 
l'industrie sont des choses bonnes, et par conséquent 
honorables ; mais ce ne sont pas des choses libérales. 
L'utile n'ennoblit pas : cela seul ennoblit qui suppose 
dans l'homme une valeur intellectuelle ou morale. La 
vertu, le génie, la science, quand elle est désintéressée et 
n'a pour objet que de satisfaire le désir qui porte l'homme à 
pénétrer l'énigme de l'univers, la valeur militaire, la sain- 
teté, voilà des choses qui ne correspondent qu'aux besoins 
moraux, intellectuels ou esthétiques de l'homme : tout 
cela peut ennoblir... Mais ce qui est simplement utile 
n'ennoblira jamais. Je vois sur le front de ce palais éphé- 
mère, à côté de noms immortels dans la science, de noms, 
honorables sans doute, d'industriels qu'on veut inscrire au 
livre d'or de la gloire ; ils n'y tiendront pas. L'industrie 
rend à la société d'immenses services, mais des services 
qui, après tout, se payent par de l'argent. À chacun sa 
récompense : ,aux hommes utiles selon la terre, la ri- 
chesse, le bonheur dans le sens terrestre, toutes les béné- 
dictions de la terre; au génie, à la vertu, la gloire, la no- 
blesse, la pauvreté. L'homme de génie n'a droit qu'à une 
seule chose, c'est qu'on ne lui rende pas la vie impossible 
ou insupportable ; l'homme utile n'a droit qu'à une seule 
chose, c'est d'être récompensé dans l'ordre de ses servi- 
ces. Cela est si vrai, que, parmi les industriels, les seuls 
qui aient vraiment forcé les portes du temple de la gloire, 



l'eSPKIT industriel. 281 

sont ceux qui ont été persécutés ou méconnus. Il est 
souYerainement inique que Jacquart n'ait pas été riclie, 
et, parce qu'il a vécu pauvre, la gloire lui a été justement 
décernée. En effet, les qualités qui font l'industriel n'ex- 
cluent nullement, mais ne supposent pas nécessairement 
une gi^ande élévation morale, et la pauvreté de Jacquart 
prouve plus pour son caractère que l'invention même à 
laquelle son nom est rattaché. 

C'est donc une tentative d'avance condemnée que l'ef- 
fort par lequel certaines personnes, animées des meilleures 
intentions, ont essayé de nos jours d'attacher à des choses 
utiles et honnêtes, mais sans élévation, les idées de 
gloire, d'éclat, de poésie, que le passé a réservées pour les 
grandes choses qui font prendre en estime les facultés 
morales et intellectuelles de l'homme. Hâtons-nous de 
le dire, il n'est question ici que de la distinction extérieu- 
re, et non de la noblesse intérieure, qui est indépendante 
de toute condition et ne résulte que de la valeur morale 
de la personne, de ses mérites devant Dieu, comme on 
dit dans le langage chrétien. Le monde est obligé de ju- 
ger par le dehors et sur l'étiquette ; or, ce jugement est 
bien souvent trompeur. Je suis persuadé que les plus 
belles âmes ont été et resteront toujours inconnues ; car, 
lors même qu'elles ne se cacheraient pas, le monde ne 
saurait pas les reconnaître. La considération ne peut donc, 
si ce n'est dans un cercle de personnes très-réduit ( et 
au fond c'est là tout ce qui importe aux âmes délicates et 
élevées,) se fonder sur le mérite réel, mais sur des mar- 
ques extérieures qui, jusqu'à preuve du contraire, seront 
censées être des indices de noblesse. Or, à ce point de 
vue, on ne peut nier que toutes les présomptions ne soient 
en faveur des professions désintéressées. Les préjugés 
qui, dans l'ancienne société française, faisaient attacher 
moins de faveur aux professions lucratives, et qui inter- 
disaient tout commerce et toute industrie aux gentilshom- 
mes, étaient poussés sans doute à de fâcheuses exagéra- 
tions; mais, comme la plupart des préjugés, ils reposaient 
sur quelque secrète raison: ils renfermaient une profonde 
notion de l'équilibre de la société, et entraînaient peut- 
être moins d'inconvénients que l'opinion qui tendrait à 
faire envisager la richesse et l'utilité comme la règle de 



^o^ BENAN. 

la hiérarcllie sociale, si cette opinion venait universelle- 
ment à prévaloir. 

Voilà ce que ne comprennent point assez les personnes 
qui, frappées des grands progrès industriels de notre 
temps, s'imaginent que de tels progrès signalent une ré- 
volution dans l'esprit humain. Ces personnes prennent 
l'accessoire de la civilisation pour le principal ; si la phi- 
losophie de l'histoire leur était plus familière, elles ver- 
raient que la perfection des arts mécaniques peut s'allier 
à une grande dépression morale et intellectuelle. Je ne 
prétends pas que ce soit là le cas de notre temps : aucun 
siècle n'a eu des esprits aussi étendus, aussi cultivés que 
le nôtre ni en aussi grand nombre ; aucun siècle n'a vu 
si finement et n'a serré de si près la vérité en toute chose. 
Mais ce progrès ne s'est réalisé que dans un très-petit nom- 
bre d'hommes, et leur élévation même n'a servi qu'à les 
isoler. La tête semble de plus en plus perdre le gouver- 
nement des choses. C'est en ce sens que la physiono- 
mie générale de notre temps est bien moins noble que 
celle d'autrefois. Le monde renferme en réalité plus 
d'élévation intellectuelle et morale que jamais; mais les 
parties nobles n'occupent plus le premier rang, et cèdent 
la suprématie à des intérêts secondaires. 

L'antiquité a exprimé cela dans un mythe que je vou- 
drais avoir représenté en symbolique histoire par le pin- 
ceau de Cornehus ou de Kaulbach. Elle rêva un peuple 
d'Atlantes, issu du commerce des dieux et des hommes, 
vivant heureux par l'industrie et doué d'une prodigieuse 
habileté par les travaux matériels. Ce qu'il y avait de 
divin dans leur origine empêcha quelque temps leur bon- 
heur tout profane de dégénérer en nullité ; puis, l'élément 
divin s' affaiblissant peu à peu, ils tombèrent au-dessous 
de l'homme. Jupiter balaya cet insignifiant petit monde 
par des tremblements de terre et des inondations, et il 
n'en resta qu'un océan boueux, où les dernières traces de 
cette activité frivole furent ensevelies. Que de gens de 
nos jours dont l'idéal ne dépasse pas le bonheur des 
Atlantes, un bonheur plat et vulgaire, un âge de plomb 
ou d'étain, qui ferait regretter l'âge de fer, où, toute 
beauté morale ayant disparu, toute pensée étant émous- 
sée, il ne resterait plus pour remphr la vie que le plaisir! 
Le plaisir, c'est trop dire : le plaisir suppose de l'activité, 



LE MAEQUIS DE YILI^EMEE. 



283 



de réveil ; les siècles sérieux et austères ont été plus gais 
que le nôtre. Ce qui survivrait, ce serait la sottise, contente 
d'elle-même, s'épanouissant à son aise au soleil et procé- 
dant sans regrets aux funérailles du génie. 



MONTEaUT. 
(1826.) 



Emile MoNTEGUT, littératenr et critique distingue', né à Limoges, 
débuta, en 1847, dans la Revue des deux Mondes ^ dont il est devenue 
plus tard un des assidus collaborateurs. Il y exposait la doctrine, 
alors tres-inconnue en France, du philosophe américain Emerson, et 
fournit au même recueil un certain nombre d'études sur les littéra- 
tures anglaise et américaine, jusqu'à ce qu'en 1857 il y recueillît la 
succession de Gustave Planche. En dehors de ses nombreux articles, 
philosophiques, politiques et surtout littéraires, on lui doit: Essais 
d' Emerson ; et la traduction de V Histoire d'Angleterre de Macaulay. 

I^e ]Vrarq[ii.is cle Villexner. 

Ce n'est pas assez de dire que le génie est un don de 
la nature ; il serait plus exact de dire qu'il est la nature 
dans rame humaine. Leurs moyens de conservation et de 
renouvellement sont les mêmes, le secret de leurs éter- 
nelles métempsycoses est le même. C'est ainsi qu'il n'y a 
pas de vrai génie qui ne possède cette faculté d'absorption 
et d'assimilation par laquelle la nature transforme tout ce 
qui tombe dans son vaste sein. Or personne de notre 
temps ne possède cette faculté au même degré que M^® 
Sand. Sous ce rapport, elle est comparable à une riche 
terre pleine de sucs généreux, qui réalise à toute heure le 
miracle du grain de sénevé. Tout atome de matière qui 
tombe en elle produit un arbre magnifique, tout germe y 
fait éclore une plante. Anecdotes, impressions de lectures, 
souvenirs, observations morales, combinaisons fantasques 
et passagères d'une rêverie en apparence sans objet, tout 
cela, échauffé par sa puissante imagination, s'ouvre, se 
développe, grandit, et se transforme en œuvres éloquentes 



284 MONTÉGUT. 

et pathétiques, sans qu'elle-même le plus souvent puisse 
dire comment ce miracle de l'assimilation s'est opéré, car 
le génie est un alchimiste inconsciant comme la nature, 
et il crée et engendre en ignorant les lois de sa propre 
fécondité. Quelquefois le lecteur clairvoyant et subtil 
parvient à surprendre les germes de ces œuvres qui se 
dérobent la plupart du temps à ses regards, et alors son 
étonnement est extrême en voyant combien ils sont im- 
perceptibles et en apparence stériles. Ce roman est né 
d'une rêverie passagère que vous auriez chassée de 
votre esprit avec dédain, ce drame est né d'une im- 
pression de lecture qu'une impression nouvelle aurait 
bien vite effacée de votre imagination. Pour nous, 
il n'est pas douteux que Leone Leoni, par exemple, soit 
né d'une lecture de Manon Lescaut, que le charmant 
Teverino soit sorti des rêveries qui ont suivi la lecture de 
WilJielm Meister, que la Mare au Diable et toute la série 
des petits romans champêtres soient issus d'un enthou- 
siasme passager pour le style du bon Amyot ou de tel 
autre conteur français. Comment ces œuvres sont-elles 
sorties de tels germes si imperceptibles, si microscopiques ? 
C'est là le secret de cette puissance d'assimilation, dont 
le Marquis de Villemer, récit et drame, nous offre une 
double preuve. D'où croyez-vous que provienne ce char- 
mant récit du Marquis de Villemer, qui a fait couler tant 
de larmes flatteuses pour ses héros et pour son auteur ? 
Je crois avoir découvert ce secret, et je vais vous le con- 
fier. Parmi les romanciers contemporains, un seul a eu 
jusqu'à présent le don de piquer l'émulation de M^® Sand, 
et l'heureux auteur sur qui s'est portée cette faveur d'une 
personne de génie est le romancier délicat auquel ne sau- 
rait manquer aucune bonne fortune, M. Octave Feuillet. 
H n'a échappé à personne que Mademoiselle La Quintinie 
était la contre-partie de Sybille ; mais tout le monde a 
admiré le Marquis de Villemer sans se douter que ce récit 
était la contre-partie du Boman d'un Jeune Homme pauvre. 
Vous étiez-vous douté de rien de pareil ? Vous aviez lu 
le Marquis de Villemer sans plus songer au Jeune Homme 
pauvre que s'il n'avait jamais existé, tant les fables et les 
caractères des deux récits sont différents, tant leurs don- 
nées sont dissemblables. M^® Sand aura lu le roman de 



UN ACCIDENT DE VOYAGE 



286 



M. Feuillet, et se sera dit tout en rêvant : " Mais pour- 
quoi ne ferais-]' e -pas à mon tour le roman de la jeune fille 
pauvre ?" Et de ce point d'interrogation est sorti le chef- 
d'œuvre que vous avez lu. 



ABOUT. 

(1828.) 

Edmond François Valentine About, né à Dieuze (Meurthe,) fit de 
brillantes étndes au lycée Charlemagne, remporta en 1848 le prix 
d'honneur de philosophie, et entra à l'École Normale, d'où il passa 
en 1851 a l'École Française d'Athènes. De retour à Paris, en 1853, il 
débuta dans les lettres par un succès plus flatteur pour son esprit que 
pour son caractère. La Gr?xe Contemporaine, est la satire la plus ou- 
trée et la plus injuste d'un peuple qui, par une résistance quatre fois 
séculaire et toujours aussi vivace a ro]opression mahométane, a su 
forcer les sympathies de l'Europe et n'a pu conquérir celle d'un jeune 
Érostrate. Le livre n'en eut pas moins un immense succès ; car, mal- 
gré sa tache originelle, il avait au premier chef ce qui donne la réus- 
site, en France plus que partout ailleurs : une facilité vive et légère 
et de l'esprit jusqu'à l'abus. M. About reçut alors des encourage- 
ments de toute sorte, et la Revue des Deux Mondes accueilUt immé- 
diatement Tolla (1855, ) roman plein de détails autobiographiques. 

Moins heureux aux théâtre, il fut obligé de retirer de la scène du 
Théâtre-Français, après deux représentations, sa comédie de Guillery, 
ou V Effronté, (1856.) Mais une revue étincelante sous le titre de 
Voyage à travers V Exposition des Beaux Arts, et une suite de charman- 
tes nouvelles, les Mariages de Paris obtinrent un succès qui compen- 
sait, et au delà, les attaques de la critique envers l'auteur de Guilleri/. 

De 1856 à 1859, il publia dans le Moniteur trois romans : le Boi des 
Montagnes, Germaine, et les Echasses de Maître Pierre, ainsi que Xos 
Artistes au Salon de 1857, nouvelle revue de peinture. 

Parmi ses romans et nouvelles il faut encore citer: V Homme à V oreil- 
le cassée, Trente et Q-.arante, Le nez d'un notaire, la Vieille Boche, Ma- 
delon, VLifame, etc. 

On a encore de lui quelques brochures qui ont fait beaucoup de 
bruit, la Question Bomaine, la Borne Contemporaine, le Progrès, etc. 

JJtl accident cle A^oyage. 

Les Turcs, comme on sait, aiment à faille briller leurs 
montures ; les Grecs renchérissent sur cette passion : ils 
n'estiment que les cheYaux semblables à la foudi'e, qui 
galopent sans toucher la terre, et dont la course ressem- 



286 ABOUT. 

ble à un feu d'artifice. Tous les Grecs appartiennent à la 
grande école de la fantaisie. On voit quelquefois à la pro- 
menade un cavalier sauter hors de la route, se jeter à 
corps perdu dans la campagne, disparaître dans un nua- 
ge de poussière, et ramener au bout de dix minutes un 
animal fumant et couvert d'écume. Tout le temps que 
dure cet exploit, tous les promeneurs dont la route est 
peuplée tirent désespérément sur la bouche de leurs che- 
vaux pour les empêcher de partir au galop. La plus belle 
qualité de ces agréables animaux est l'émulation, mère 
des grandes choses. Leur défaut principal est de n'avoir 
pas de bouche et de ne sentir le mors non plus que les 
chevaux de bois. 

Les modestes chevaux des agoyates sont capables de 
s'emporter tout comme les chevaux du grand monde. Ce 
n'est pas au quarantième jour du voyage que les idées de 
galop leur viennent en tête ; mais au moment du départ, 
le grand air, la vue des champs, l'influence du printemps, 
tout les enivre, et il n'est pas toujours prudent de leur 
laisser la bride sur le cou. Pour peu que vous soyez trois 
ou quatre compagnons de voyage et que vos chevaux 
s'avisent de lutter de vitesse, vous êtes engagé dans un 
steeple-chase assez périlleux. 

Le second jour de mon voyage en Morée, nous chemi- 
nions paisiblement vers l'isthme de Corinthe et le village 
de Calamaki. Nous venions de travers les roches Sciro- 
niennes, et je pensais, pour ma part, que "si mon cheval 
était aussi fatigué que moi, il se coucherait de bonne 
heure. Au passage d'un petit ruisseau, Curzon descendit 
pour boire, et continua la route à pied. Son cheval, livré 
a lui-même, prit les devants. J'étais en tête de la cara- 
vane, je le vis passer devant moi sans y prendre garde. 
Mais un vieil agoyate se mit dans l'esprit de le rejoindre. 
Le cheval prit le trot. L'agoyate trotta de son côté : le 
cheval prit le galop ; je riais de voir comme les animaux 
à quatre pieds sont mieux organisés pour la course que 
les bipèdes. Mais mon cheval, en voyant courir son ca- 
marade, faisait aussi ses réflexions. H se disait en lui- 
même : " Voilà un animal bien vaniteux ; parce qu'il n'a 
pas de cavalier sur le dos, il s'imagine qu'il va nous lais- 
ser en arrière. Nous verrons bien !" 

Et de partir au galop. 



UN ACCIDENT DE VOYAGE. 287 

Je serrai la bride, je serrai les genoux, je serrai tout ce 
que je puis; je rassemblai tous mes souyenirs du manège 
Leblanc. Bon gré mal gré, il fallut partii* et lutter de yi- 
tesse. 

Cependant le cheyal de bagage, susceptible comme tous 
les gens de petit métier, s'indignait dans son âme paysanne 
contre ces messieurs de la selle, qui affectaient de galo- 
per d..eyant lui. '^ Parce qu'on a quelques matelas sur le 
dos, et quelques cartons et quelques assiettes, yous 
pensez qu'on n'est qu'un âne î mais attendez ; je yous 
montrerai si j'étais fait pour porter le bât." Au premier 
bond, nos assiettes furent à terre : dix belles assiettes 
toutes neuyes ! il n'en resta que les miettes. Au second, 
nos matelas s'implantèrent sur un buisson de lentisques. 
Au troisième, l'animal était loin. Son collègue, qui por- 
tait Leffcéri, rappelé au sentiment du devoir par la pré- 
sence de son maître, et saisi d'horreur, à l'aspect des rai- 
nes que l'ambition sème sur son passage, s'arrêta net et 
refusa de mettre un pied deyant l'autre. Quant au che- 
val de Garnier, il courait depuis longtemps derrière le 
mien. 

Par malheur, nous étions en plaine, et dans une plaine 
inculte : pas un rocher pour arrêter les chevaux ; pas une 
terre labourée pour les fatiguer. Je dois dire, pour être 
juste, que le cheyal de Curzon, qui nous menait tous, 
suiyait à peu près le droit chemin, et qu'il nous dirigeait 
sur Calamaki ; mais nous aurons youlu arriver moins 
vite. 

Au bout d'une énorme minute, mon cheval arriva, tou- 
jours second, sur le sable de la mer. J'avais bonne envie 
de le pousser à l'eau pour le rafraîchir ; mais j'eus beau 
tirer à gauche, son concurrent prenait à droite, il suivit à 
droite. Un peu plus loin je découvris à ma portée un rocher 
d'une assez belle venue. Je songeai à casser la tête de 
mon cheval, mais je me retins en pensant à la mienne. 
Une seconde minute s'écoula : je croyais courir depuis 
une heure. Derrière moi j'entendais le galop du cheval 
et le bruit d'une chose qui se traîne. Je songeais avec 
horreur que c'était peut-être mon ami Garnier, et j'es- 
sayais d'arracher mon pied gauche de l'étrier : l'étrier 
était pris entre ma guêtre et mon soulier. 

Nous avions quitté la grève, et nous courions en pays 



288 ABOUT. 

plat sur une étroite presqu'île. Je pensais en moi-même 
que les chevaux du champs de Mars font du chemin les 
jours de course. Il me revenait aussi certains vers du ré- 
cit de Mazeppa, et son terrible refrain bourdonnait à 
mon oreille. La presqu'île allait finir, je retrouvais la 
mer, et cette fois la rive semblait escarpée. Le cheval de 
Curzon s'arrêta, je respirai ; mais en entendant le galop 
du mien, il repartit de plus belle. J'étais haletant ; ma 
main était coupée comme si javais fait de l'herbe pendant 
huit jours; mes oreilles entendaient le son des cloches, 
mes yeux se troublaient : je fis un effort désespéré pour 
dégager mon pied, et je sautai à terre, la tête la pre- 
mière. 

Je restai quelques instants étourdi : il me semblait que 
j'avais une grande foule autour de moi, qu'on faisait de 
la musique et qu'on m'offrait des glaces. J'entendis réci- 
ter cinq ou six madrigaux que je me promis de retenir. 
Lorsque j'ouvris les yeux et que je me reconnus, j'étais 
seul étendu sur le dos, à cinquante pas mon chapeau. 
J'aperçus un grand oiseau noir sur un arbre : c'était mon 
manteau, que je croyais avoir attaché solidement au pom- 
meau de ma selle. Je m'orientai comme je pus, le so- 
leil aidant, et je marchai, chancelant un peu, du côté 
où devaient être nos gens. Je n'avais pas fais vingt 
pas que je vis accourir Leftéri, qui me demanda des 
nouvelles de ses chevaux. Je répondis qu'ils n'avaient 
pas la rate malade, et qu'ils couraient au-devant de 
Calamaki. Le pauvre garçon galope à leur poursuite. 
Après lui arriva Garnier, sain et sauf. Son cheval, mis 
en demeure d'opter entre un succès d'amour-propre et 
un fossé de dix pieds, avait pris le bon parti. Corzon 
demandait à tous les buissons ses papiers et ses des- 
sins perdus, et les agoyates s'accusaient l'un l'autre 
d'avoir causé tout le mal. 

En arrivant à Calamaki, nous trouvâmes Leftéri au 
miheu de ses chevaux : les aimables bêtes étaient ar- 
rivées, toujours au galop, jusqu'aux premières maisons 
du village, oîi l'on avait pu les arrêter fort heureuse- 
ment, car, du train dont elles allaient, elles auraient 
pu faire le tour de la Morée et revenir à leur écurie. 

{La Grèce Contemporaine,) 



LA JOLIE VILLE DE FRAUENBOUEa. 289 



X<a jolie ^vi-lle d.e Fi^a/ixeji.l>oixi^g. 

J'imagine qu'un Parisien ne traverse jamais une petite 
ville de province sans envier le bonheur de ceux qui l'ha- 
bitent. On sort d'une capitale bruyante où toutes les 
physionomies expriment la hâte, le trouble et la fièvre ; 
où tout le monde est dans la rue, faute de place dans les 
maisons ; où l'on serre les coudes sur le trottoir, faute de 
place dans les rues ; où chacun parle vite et court au lieu 
de marcher, parce que le temps y vaut de l'or. On se voit 
transporté, comme par miracle, dans un pays tout diffé- 
rent, quoique voisin, et qui semble peuplé d'autres hommes. 
Les rues paraissent plus larges, parce qu'elles sont à moi- 
tié désertes ; mieux aérées, parce que la foule ne s'y dis- 
pute pas une bouffée d'air. Les maisons ont beau être 
petites, mal bâties et incommodes dans le fond, on croit 
qu'on y vivrait plus à l'aise par cela seul que les familles 
n'y sont pas entassées l'une sur l'autre et que personne 
n'entend sur sa tête le bruit des pas du voisin. La vie des 
habitants, ou du moins ce qu'on en voit, a quelque chose 
de calme, de reposé, de placide. Vous devinez à la lenteur 
aisée de leurs mouvements, que le ciel a fait pour eux des 
heures de cent et quelques minutes et des années de six 
à sept cents jours. Ils ont le droit, ces bienheureux, de 
remettre incessamment les affaires au lendemain, et la 
preuve, c'est qu'ils resteraient une heure à voir passer la 
diligence, si la diligence mettait une heure à voir passer. 
En été, le seuil des portes est peuplé de figures béates, 
arrondies par l'oisiveté, éclairées à demi par des yeux 
presque éteints, comme des lampes dont on a baissé la 
mèche afin de ménager l'huile. En hiver, les mêmes figu- 
res s'apphquent aux fenêtres, épatant contre la vitre un 
nez honnête et bienveillant. Et le voyageur de l'impéria- 
le, fouetté de front et de côté par une bise acariâtre, en- 
vie la douce odeur de renfermé, le suave parfum de pous- 
sière patriarcale qu'on respire assurément dans ces inté- 
rieurs-là. Et si deux têtes se montrent ensemble à la 
même fenêtre, il sent mieux combien il est seul, et il ja- 
louse la félicité de ce couple bien assorti. Heureuses gens ! 
Us ont le droit de se coucher tous les soirs à neuf heu- 
res, car il n'y a point de théâtre dans la ville et l'on n'y 
donne pas quatre bals en deux ans ! Ils se lèvent avec le 

13 



290 TAINE. 

soleil, ils boivent le véritable lait d'une vache authenti- 
que, ils ne sont pas forcés de sortir quand il pleut, ni de 
lire la Patrie du soir, ni de courber le front sous le joug 
stupide d'un portier. Qu'il serait doux de vivre ici et 
même d'y mourir î La grande route longe ' le cimetière, 
cet aimable jardin du repos définitif. IL est riant et frais; 
on est tenté de croire que ses hôtes ne sont pas morts, 
mais qu'ils ont déménagé à l'étage inférieur à la suite 
d'un léger ralentissement de vie. Peut-être leur pouls 
bat-il un peu plus lentement ; peut-être aussi leur yeux 
sont-ils voilés d'un léger nuage, mais il n'y a presque rien 
de changé dans leurs habitudes. Ils sont quasiment aussi 
affairés, aussi laborieux, aussi passionnés qu'autrefois. Ils 
se promènent en bonnet de nuit et en robe de chambre à 
quelques pieds sous terre. Les hommes cueillent délica- 
tement les racines des fleurs et les offrent en bouquets à 
d'anciennes jolies femmes. Les enfants pétrissent la terre 
glaise pour en faire des billes, et jouent sans bruit sous 
les yeux de leurs grands parents ! A cette idée, le voya- 
geur soupire et note sur son portefeuille le nom de la 
petite ville. C'est là qu'il viendra finir ses jours si jamais 
il atteint l'âge de la retraite, ou s'il parvient à céder son 
commerce, ou si la hausse du trois pour cent lui permet 
de réaliser vingt mille écus. (Madelon.) 



TAINB. 

(1828.) 

Hippolyte- Adolphe Taine, est ne' à Vouziers (Ardennes). C'est 
comme écrivain un des penseurs et des peintres les plus vigoureux 
de ce siècle. Si sévères que soient ses ouvrages, ils ont par le fond et 
par la forme tout l'attrait d'un roman. Ses Essais sur La Fontaine ^et 
Tite Live (le dernier couronne' par l'Académie française), les Philo- 
sophes français au dix-neuvième siècle, ses Essais de critique et d'histoire^ 
Philosophie de Vart et surtout son Histoire de la littérature anglaise, sont 
des ouvrages de premier ordre, et dans ce temp-3 de pénurie de can- 
didats on ne comxorend pas comment V Académie des Inscriptions et 
V Académie française ne lui ont pas déjà ouvert leurs portes à doubles 
battants. 



LA FONTAINE. 291 



I^a nPontaîne. 



C'est La Fontaine qui est notre Homère. Car d'abord 
il est universel comme Homère : hommes, dieux, animaux, 
paysages, la nature éternelle et la société du temps, tout 
est dans son petit livre. Les paysans s'y trouvent, et à 
côté d'eux les rois, les villageoises auprès des grandes 
dames, chacun dans sa condition, avec ses sentiments et 
son langage, sans qu'aucun des détails de la vie humaine, 
trivial ou sublime, en soit écarté pour réduire le récit à 
quelque ton uniforme ou soutenu. Et néanmoins ce 
récit est idéal comme celui d'Homère. Les personnages y 
sont généraux ; dans les circonstances particulières et 
personnelles, on aperçoit les principales conditions et les 
passions maîtresses de la vie humaine, le roi, le noble, le 
pauvre, l'ambitieux, l'avare, promenés à travers les grands 
événements, la mort, la captivité, la ruine ; nulle part on 
ne tombe dans la platitude du roman réaliste et bourgeois. 
Mais aussi nulle part on n'est resserré dans les convenances 
de la littérature noble ; le ton est naturel ainsi que dans 
Homère. Tout le monde l'entend ; ce sont nos mots de 
tous les jours, même nos mots de ménage et de gar- 
gote, comme aussi nos mots de salon et de cour. Nos 
enfants l'apprennent par cœur, comme jadis ceux 
d'Athènes récitaient Homère ; ils n'entendent pas tout, 
ni jusqu'au fond, non plus que ceux d'Athènes, mais 
ils saisissent l'ensemble et surtout l'intérêt ; ce sont de 
petits contes d'enfants, comme Y Iliade et V Odyssée, qui 
sont de grands contes de nourrices. Et cette épopée de 
La Fontaine est gauloise. Elle est hachée même en 
cent petits acts distincts, gaie et moqueuse, toujours 
légère et faite pour des esprits fins, comme les gens de ce 
pays-ci. Vingt vers leur font comprendre votre leçon, et 
cent vers les empêcheraient de la comprendre. Ils n'ont 
pas besoin de longs détails, et les longs détails les fati- 
gueraient. Un petit mot, de son éclair fuj^ant, leur dévoile 
tout un tableau ou tout un caractère ; une clarté pro- 
longée et forte émousserait leur regard. Us sont agiles, 
mais prompts à se rebuter, et veulent arriver au but en 
trois pas. La fable par sa brièveté se proportionne à son 
attention, si alerte et si vite lassée. Encore faut-il qu'elle 



292 TAINE. 

ne persévère point d'un bout à l'autre dans le même style, 
mais qu'elle change, qu'elle ondule par toutes sortes de 
tours sinueux, de la joie à la tristesse, du sérieux à la 
plaisanterie. La Fontaine est le seul qui nous ait donné 
le vers qui nous convient, '' toujours divers, toujours nou- 
veau," long, puis court, puis entre les deux, avec vingt 
sortes de rimes redoublées, entre-croisées, reculées, rap- 
prochées, tantôt solennelles comme un hymne, tantôt 
folâtres comme une chanson. Son rhythme est aussi varié 
que notre allure. Non plus que nous, il ne soutient pas 
longtemps le même sentiment. " Diversité, c'est sa devise." 
J'ajoute: Diversité avec agrément. Bien de si fin que cet 
agrément. Toutes les grâces de ce style sont " légères." 
Il s'est comparé lui-même ''à l'abeille, au papillon" qui va 
de fleur en fleur, efc ne se pose qu'un instant au bord des 
roses poétiques. Tous les sentiments chez lui sont tour à 
tour effleurés, puis quittés; un air de tristesse, un éclair 
de malice, un mouvement d'abandon, un élan d'éloquence, 
vingt expressions passent en un instant sur cet aimable 
visage. Un sourire imperceptible les relie. Les étrangers 
ne l'aperçoivent pas, tant il est fin. Il se moque sans qu'on 
s'en doute, au passage, sans insister ni appuyer. Il n'éclate 
pas; il ne dit qu'à demi les choses. Souvent il prend une 
mine sérieuse, continue le discours d'un ton convaincu, 
semble approuver son personnage ; tout d'un coup, au 
dernier vers, une chute révèle l'ironie. Il se commente 
subitement, en se reprenant, et, à ce qu'il semble, par 
pure bonhomie, pour nous éviter une méprise; c'est pour 
nous jouer un tour et nous dire une méchanceté. S'il 
lâche un mot suspect, il le corrige aussitôt avec un em- 
pressement affecté; il fait le bon apôtre pour mieux per- 
sifler les bons a.pôtres. Ces jolies hypocrisies sont toujours 
transparentes. Il s'en amuse comme d'un déguisement; la 
fable elle-même n'est pas autre chose. C'est railler les gens 
que de leur mettre sur le dos une peau de bête, d'autant 
mieux qu'on frappe sur ce dos en ayant l'air de frapper 
sur le dos d'autrui. La Fontaine semble un simple, occu- 
pé du loup, du renard, capable tout au plus de rêver parmi 
les prés et les basses-cours, et d'en badiner devant les 
grandes personnes, avec quelque profit pour les enfants. 
Et, tout d'un coup, on découvre sous cette apparence in- 
nocente un satirique, un philosophe, un connaisseur de 



lA FONTAINE. 293 

l'homme; en sorte que de tous ses héros c'est lui qui est 
le plus amusant et le mieux masqué. Ce déguisement est 
exquis. Il ôte à la vérité sa tristesse, au badinage sa fri- 
volité. On se divertit et l'on pense. On y est à la fois dans 
les deux mondes ou plutôt sur la limite des deux mondes; 
et l'on cueille à la fois tous leurs fruits et toutes les fleurs. 
Un vers vous porte dans la campagne, sous la ramée verte; 
un autre vous ramène dans les salons, au beau milieu 
d'une cérémonie royale. Vous entrevoyez le museau d'un 
fin renard, et un instant après la physionomie avisée d'un 
courtisan. Aucune de ces deux vues ne nuit à l'autre : 
elles se suivent sans s'effacer. L'agilité du charmant esprit 
qui va et vient de l'une à l'autre les unit sans les brouiller. 
Si vous voulez fixer cette peinture fuyante, vous la gros- 
sissez. Quand GrandviUe, pour illustrer La Fontaine, a 
mis sous nos yeux les bêtes en habits d'hommes, il a tout 
gâté ; il n'a fait qu'entasser un carnaval vulgaire, propre 
à faire rire des provinciaux et des épiciers. Le dessin de 
sa lourde empreinte matérielle perpétue et enfonce dans 
les yeux ce qui doit ghsser devant l'imagination, comme 
emporté par un éclair. La Fontaine n'a pas de visions 
complètes et durables : il n'est pas oppressé d'images ab- 
sorbantes ; il entrevoit, il quitte, il vole, il revient; il est 
un moment en vingt Heux et en vingt sentiments ; pendant 
que vous achevez une de ses esquisses il a fait le tour du 
monde, et il est prêt à recommencer. 



Miilton. 

La science immense, la logique serrée et la passion gran- 
diose, voilà son fond. Il a l'esprit lucide et l'imagination li- 
mitée, n est incapable de trouble, et il est incapable de mé- 
tamorphoses. H conçoit la plus haute des beautés idéales, 
mais il n'en conçoit qu'une. Il n'est pas né pour le drame, 
mais pour l'ode. IL ne crée pas des âmes, mais il construit 
des raisonnements et resent des émotions. Emotions et rai- 
sonnements, toutes les forces et toutes les actions de son 
âme se rassemblent et s'ordonnent sous un sentiment 
unique, celui du sublime, et l'ample fleuve de la poésie 
lyrique coule hors de lui, impétueux, uni, splendide 
comme une nappe d'or... 



294 TAINE. 

Il a été nourri dans la lecture de Spenser, de Drayton, 
de Shakespeare, de Beaumont, de tous les plus éclatants 
poètes, et le flot d'or de l'âge précédent, quoique appau- 
vri tout alentour et ralenti en lui-même, s'est élargi 
comme un lac en s'arrêtant dans son cœur... 

Tout jeune encore et au sortir de Cambridge it se portait 
vers le magnifique et le grandiose ; il avait besoin de 
grand vers roulant, de la strophe ample et sonnante, des 
périodes immenses de quatorze et de vingt-quatre vers. 
H ne considérait point les objets face à face, et de plain- 
pied, en mortel, mais de haut comme les Archanges.... 
Ce n'était point la vie qu'il sentait, comme les maîtres de 
la Eénaissance, mais la grandeur, à la façon d'Eschyle et 
des Prophètes hébreux, esprits virils et lyriques comme 
le sien, qui, nourris comme lui dans les émotions re- 
ligieuses et dans l'enthousiasme, continu, ont étalé 
comme lui la pompe et la majesté sacerdotales. Pour ex- 
primer un pareil sentiment, ce n'était pas assez des ima- 
ges et de la poésie qui ne s'addresse qu'aux yeux; il fallait 
encore des sons, et cette poésie plus intime qui, purgée 
de représentations corporelles, va toucher l'âme : il était 
musicien et artiste; ses hymnes s'avançaient avec la len- 
teur d'une mélopée et la gravité d'une déclamation... 

n fait comprendre ce mot de Platon", son maître, que 
les mélodies vertueuses enseignent la vertu... 

Les paysages de Milton sont une école de vertu. 

Cliarles 33icl5:ens. 

Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais 
esprit, je crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et 
une plus grande énergie dans les parties et toutes les cou- 
leurs d'un tableau cette description d'un orage ; les ima- 
ges semblent prises au daguerréotype, à la lumière éblouis- 
sante des éclairs. 

"L'œil aussi rapide qu'eux apercevait dans chacune de 
leurs flammes une multitude d'objets qu'en cinquante 
fois autant de temps il n'eût point vus au grand jour; des 
cloches dans leurs clochers, avec la corde et la roue qui les 
faisaient mouvoir ; des nids délabrés d'oiseaux dans les 
recoins et dans les corniches ; des figures pleines d'effroi 
sous la bâche des voitures qui passaient, emportées par 



CHAELES DICKENS. 



295 



leur attelage effarouché, avec un fracas que couvrait le 
tonnerre ; des herses et des charrues abandonnées dans 
les champs ; des heues et puis encore des lieues de pays 
coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres aussi 
visibles que l'épouvantail perché dans le champ de fèves 
à trois pas d'eux ; une minute de clarté limpide, ardente, 
tremblotante, qui montrait tout ; puis une teinte rouge 
dans la lumière jaune, puis du bleu, puis un éclat si in- 
tense, qu'on ne voyait plus que de la lumière ; puis la 
plus épaisse et la plus profond obscurité." 

Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit 
animer sans effort les objets inanimés. Elle soulève dans 
l'esprit oîi eUe s'exerce des émotions extraordinaires, et 
l'auteur verse sur les objets qu'il se figure quelque chose 
de la passion abondante dont il est comblé. Les pierres 
pour lui prennent une voix, les murs blancs s'allongent 
comme de grands fantômes ; les puits noirs bâillent 
hideusement et mystérieusement dans les ténèbres ; des 
légions d'êtres étranges tourbillonnent en frissonnant 
dans une campagne fantastique. La nature vide se 
peuple, la matière inerte s'agite ; mais les images restent 
nettes ; dans cette folie il n'y a ni vague ni désordre ; les 
objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi 
précis et des détails aussi nombreux que les objets réels, 
et le rêve vaut la vérité. 

Dickens ne décrit point, comme Walter Scott, pour 
offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la 
topographie de son di^ame. H ne décrit point comme lord 
Byron par amour de la magnifique nature et pour étaler 
une suite splendide de tableaux grandioses. Il ne songe 
ni à obtenir l'exactitude ni à choisir la beauté. Frappé d'un 
spectacle quelconque, il s'exalte et éclate en figures im- 
prévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que le vent 
poursuit, et qui s'enfuient en se culbutant, fiissonnantes, 
effarées d'une course éperdue ; se collant aux sillons, se 
noyant dans les fossés, se perchant sur les arbres. Ici, 
c'est le vent de la nuit qui tourne autour d'une éghse, 
qui tâte en gémissant, de sa main invisible, les fenêtres 
et les portes, qui s'enfonce dans les cravasses, et qui, ren- 
fermé dans sa prison de pierre, hurle et se lamente pour 
sortir. Quand il a rôdé dans les églises, quand il s'est 
glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue 



296 



TAINE. 



sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tâche d'arra- 
cher les poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et 
s'engouffre en murmurant sous les voûtes. Parfois il re- 
vient furtivement, et se traîne en rampant le long des 
murs, n semble lire en chuchotant les épitaphes des 
morts. Sur quelques-unes il passe avec un bruit strident 
comme un éclat de rire ; sur d'autres il crie et gémit 
comme s'il pleurait. Jusqu'ici vous ne reconnaissez que 
l'imagination sombre d'un homme du Nord. Un peu plus 
loin vous apercevez la rehgion passionnée d'un protes- 
tant révolutionnaire, lorsqu'il vous parle des sons funèbres 
que jette le vent attardé autour de l'autel, des accents 
sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que 
l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. 
Mais au bout d'un instant l'artiste reprend la parole : il 
vous conduit au clocher, et dans le cliquetis des mots qu'il 
entasse, il donne à vos nerfs la sensation de la tourmente 
aérienne. Le vent siffle et gambade dans les arcades, dans 
les dentelures, dans les clochetons grimaçants de la tour; 
il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il 
fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu 
dans le vieux beffroi ; sa pensée est un miroir. Il n'y a 
pas un des détails les plus minutieux et les plus laids 
qui lui échappe. Il a compté les barres de fer rongées 
par la rouille, les feuilles de plomb ridées et recoquiUees 
qui craquent et se soulèvent étonnées sous le pied qui les 
foule, ces nids d'oiseaux délabrés et empilés dans les re- 
coins des madriers moisis, la poussière grise entassée, les 
araignées mouchetées, indolentes, engraissées par une 
longue sécurité, qui, pendues par un fil, se balancent pa- 
resseusement aux vibrations des cloches et qui, sur une 
alarme soudaine, grimpent ainsi que des matelots après 
leurs cordages, ou se glissent à terre, et jouent preste- 
ment de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver 
une vie. Cette peinture fait illusion. Suspendue à cette 
hauteur, entre les nuages volants qui promènent leurs om- 
bres sur la ville et les lumières affaibhes qu'on distingue 
à peine dans la vapeur, on éprouve une sorte de vertige, 
et l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens, une 
âme dans la voix métallique des cloches qui habitent ce 
château tremblant. 

Dickens est un poète ; il se trouve aussi bien dans le 



CHAULES DICKENS. 297 

monde imaginaire que dans le ciel. Ici, ce sont les cloclies 
qui causent avec un pauvre vieux commissionnaire du 
coin, et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du foyer 
qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous 
les yeux du maître désolé les heureuses soirées, les entre- 
tiens confiants, le bien-être, la tranquille gaieté dont il 
a joui et qu'il n'a plus. Ailleurs, c'est l'histoire d'un en- 
fant malade et précoce qui se sent mourir, et qui, en 
s'endormant dans les bras de sa sœur, entend la chanson 
lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les 
objets chez Dickens prennent la couleur des pensées de 
ses personnages. Son imagination est si vive qu'elle en- 
traîne tout avec elle dans la voie qu'elle choisit. Si son 
personnage est heureux, il faut que les pierres, les fleurs 
et les nuages le soient aussi ; s'il est triste, il faut que la 
nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des 
rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de 
visions ; il s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. 
Voici une jeune fille johe et honnête qui traverse la cour 
des Fontaines et le quartier des légistes pour aller re- 
trouver son frère. Quoi de plus simple 1 quoi de plus 
vulgaire même ! Dickens s'exalte là-dessus. Pour lui faire 
fête il provoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la 
fontaine, la boîte aux lettres et bien d'autres choses en- 
core. C'est une fohe, et c'est presque un enchantemeAt, 
(Histoire de la littérature anglaise,) 



PREVOST-PARADOL. 

(1829.) 



Lucien- Anatole Peeyost-Pahadol, né à Paris, s'est distingue', sur- 
tout depuis 1856, comme un des rédacteurs les plus assidus du Jour- 
nal des Débais. On lui doit L'Eloge de Bernardin de St. Pierre, cou- 
ronné par l'Académie française ; Remit de Vhistoire universelle, du Bôle 
de la famille dans Véducation, mémoire coui'onné par l'Académie des 
sciences morales et politiques, Etudes sur les Moralistes, Précis de^ 
Vhistoire universelle, delà Liberté des Cultes en France, etc., et une multi- 
tude d'essais de politique et de littératui-e, tous remarquables pour la 
libéralité des idées et la vigueur du style. 



298 PRÉYOST-PARADOL. 



I>e la Tristesse. 

La tristesse est donc une sorte de crépuscule qui suit 
la douleur ; et malgré l'opinion des poètes qui se piquent 
volontiers d'être tristes sans raisons et qui chantent la 
mélancolie comme un don fatal du ciel, comme un mysté- 
rieux privilège des âmes délicates, il n'y a pas plus de 
tristesse sans cause qu'il n'y a de gaieté sans motif. Mais 
les causes de la tristesse et de la gaieté ne sont pas tou- 
jours simples et évidentes ; on ne trouve pas toujours à 
la source de l'une ou de l'autre une grande douleur ou 
une vive joie. Plusieurs circonstances futiles, mais réu- 
nies par le hasard et se venant en aide les unes aux au- 
tres, peuvent produire en nous un état de tristesse ou de 
gaieté dont la cause nous échappe et que nous attribuons, 
faute d'examen, au pur caprice de la nature humaine qui, 
étudiée de plus près, n'a pas de caprices et obéit à des 
lois. Mille coups d'épingle peuvent donner la fièvre aussi 
bien qu'une profonde blessure; des incidents légers et ina- 
perçus de nous-mêmes au moment où ils se produisent 
peuvent créer en nous un état de gaieté ou de tristesse 
assez fort pour résister aux circonstances extérieures 
lorsqu'elles nous sollicitent en sens contraire. Ce parti 
P3:is de notre âme nous étonne alors nous-mêmes, et nous 
nous demandons pourquoi telle chose qui devrait nous 
attrister ou telle autre chose qui devrait nous plaire est 
sur nous sans pouvoir ; c'est qu'une disposition contraire 
a été déterminée a notre insu dans notre âme et qu'elle 
a encore assez de force pour résister aux assauts de dehors. 
Il faut aussi tenir compte des causes permanentes et gé- 
nérales qui nous rendent plus ou moins capables de gaieté 
ou de tristesse, et que nous oublions volontiers lorsque 
nous attribuons l'état de notre âme à un pur caprice de 
la nature. Vous avez, par exemple, mille causes d'inquié- 
tude ou de chagrin ; de plus, la nature est en deuil, le 
ciel est sombre, une pluie lente et froide pénètre la terre, 
et cependant, malgré votre raison pleine de germes 
^ de tristesse qui voudraient éclore, malgré vos sens com- 
battus et froissés par les circonstances extérieures, vous 
ne pouvez vous résoudre à être triste, votre âme se sou- 
lève sans effort pour rejeter le fardeau, ou elle le porte 



DE LA TRISTESSE. 299 

légèrement, de bonne grâce, avec un confiant sourire qui 
défie l'univers de Taccabler. Vous vous demandez d'oà 
vient cette force surprenante ; vous oubliez seulement 
que vous vous portez bien et que vous avez vingt ans. 

La jeunesse et la santé sont deux remparts qui bravent 
les assauts de la tristesse, et tant qu'il nous protègent, 
elle ne peut guère remporter sur nous que de faibles et 
courts avantages. Mais ces murailles protectrices sont 
sans cesse minées par le temps, et les déceptions de la vie 
en détachent chaque jour quelque pierre, jusqu'à ce que 
la brèche, étant une fois ouverte et s'élargissant toujours, 
la tristesse passe et repasse à son aise, en attendant qu'el- 
le s'établisse au cœur de la place et n'en sorte plus. Qui 
de nous ne l'a connu, ce merveilleux ressort de la jeunesse 
et de l'inexpérience, si prompt à se redresser sous la plus 
dure étreinte ? Eebondissant sous le choc comme nos 
balles rapides, et s'élévant d'autant plus haut qu'elle a 
été frappée plus fort, notre âme adolescente, rabattue par 
les premières déceptions de la vie, ne s'en élance que 
mieux dans le vaste champ de ses espérances; mais après 
tant d'élans hardis et tant de chutes profondes, elle perd 
sa force, et, sans réagir davantage contre le coup qui la 
frappe, elle languit à terre, amollie, flétrie, souillée, roulée 
par le sort comme par le pied d'un passant. 

C'est ainsi que s'épuise en nous ce fonds de force et de 
vie, cette alacrité de l'âme qui nous permet de résister si 
aisément aux premiers efforts de la tristesse. Cette réser- 
ve une fois consommée, l'équiHbre est rompu contre nous, 
et comme un homme qui voit tous les jours croître ses 
dépenses et diminuer ses richesses, nous avons de plus en 
plus de peine à faire face aux chagrins de la vie. Les illu- 
sions s'en vont une à une, et nous avons beau restreindi^e 
de plus en plus nos espérances, comme pour tenter par 
notre modération la générosité du sort, comme pour faire 
au-devant de lui la moitié du chemin, il nous trompe tou- 
jours et nous demande incessamment un sacrifice après 
un sacrifice. Comme l'impitoyable Romain qui, après 
avoir dit au peuple de Carthage : " Donne^moi tes vais- 
seaux, donne-moi tes éléphants, donne -moi tes armes," 
lui dit enfin : " Donne-moi ta cité, que je veux détruire, 
et va habiter plus loin,'' ainsi le sort nous presse; et après 
nous avoir dépouillés de cette illusion, il nous dit: '' Quit- 



300 PKEVOST-PARADOL. 

te encore cette autre ; donne-moi enfin ce que tu as de 
plus sacré ou de plus cher, il faut que j'atteigne le fond 
de ton cœur." Et alors même que par une sorte de négli- 
gence quelque chose nous est laissé, alors même que par 
une faveur singulière nous avons accompli ou possédé 
une partie de ce qui excitait nos désirs, quelle âme hu- 
maine n'a en elle-même, au bout d'un certain temps, as- 
«ez d'illusions détruites, assez de déceptions accumulées, 
assez de ruines intérieures pour qu'au moindre souvenir 
qui les agite il ne s'en échappe, comme une noire vapeur, 
un nuage épais de tristesse ? 

Si quelque curiosité nous pousse alors à examiner de 
près ces ruines, nous y trouvons en même temps l'histoire 
de notre vie et le moyen de porter un jugement équita- 
ble sur nous-mêmes. Qu'est-ce en effet que ce résidu de 
nos déceptions, source intarissable de tristesse, sinon un 
indice de la pente constante de notre âme, une sorte de 
témoignage irrécusable sur la direction habituelle de nos 
vœux ? Nos tristesses sont du même ordre que nos dé- 
sirs, puisque nos désirs déçus les composent, et nos désirs, 
c'est nous-mêmes. Quelles sont donc les causes de notre 
tristesse ? Sont-elles nobles, élevées, avouables ou égoïs- 
tes, misérables, bonnes à cacher loin de toute lumière ? 
Nos amis, notre pays, le désir trop souvent confondu de 
savoir la vérité, l'inutile effort vers le bien, le décourage- 
ment inquiet de l'âme qui s'élance vers la lumière et qui 
retombe, sont-ils au fond de notre tristesse, mêlés, je le 
veux bien, à cette inévitable lie qui dort toujours dans le 
cœur de l'homme ; ou bien cette lie est-elle tout notre 
cœur, et notre tristesse vient-elle seulement de l'inexécu- 
tion de nos vœux injustes et de la soif inassouvie des plai- 
sirs vulgaires ? Nous pouvons ainsi prendre nos mesu- 
res ; savoir au vrai pourquoi l'on est triste, c'est être 
bien près de savoir ce qu'on vaut. 



SARDOU. 

(1831.) 

Yictorîen Saedou, né à Paris, fit en 1851, représenter à TOdéon la 
Taverne des Étudiants, comédie en trois actes et vers, dont la chûto 
complète l'éloigna de la scène pour quelque temps. H eut alors le 



NOS BONS VILLAGEOIS. ^^1 

courage de travailler pendant six ans de suite, sans tenter les cliances 
d'une seconde repre'sentation ; puis rendu vraiment fort par cette re- 
traite absolue et volontaire, il débuta en 1861, au Gymnase Dramati- 
que par une comédie, les Pattes de Mouche, qui fut pour le public 
toute une révélation. Le brillant accueil qu'elle en reçut l'engagea à 
présenter au Vaudeville une comédie de caractères : les ^emraes Fortes, 
dont le dialogue plein de finesse et étincelant d'esprit fit passer sur 
une donnée un peu excentrique. A dater de ce moment, le jeune 
auteur ne fit plus que compter de succès répétés à la tête desquels 
nous devons citer : Nos Intimes, les Ganaches, la Perle noire, les 
Vieux Garçons, la Famille Benoiton, satire aussi sanglante que vraie de 
la société parisienne actuelle, et enfin, Nos bons Villageois. 

Quelque brillante que soit la réussite de M. Sardou, nous sommes 
certain qu'il n'a pas dit son dernier mot ; car ses profondes connais- 
sances le mettent a même de traiter les sujets les plus élevés, avec 
toute la supériorité qu'il déploie dans de moindre travaux. 



HVos "bons Villageois 

MoKTSSON. Mais tout cela, c'est mon droit. 

Le Baron. Eaison de plus !. . . Vous en êtes encore au ber- 
ger d'opéra-comique, cher voisin. . . L'événement vous prou- 
vera que, n'eussiez -vous rien fait à ce villageois trop réaliste 
qui sort d'ici, il ne vous en aimerait davantage, par la seule 
raison qu'il est un paysan, et que vous êtes un Parisien, c'est- 
à-dire un usurpateur. 

MoEissoN. Un usurpateur ?. . . 

Le Baeon. Parfaitement ! Quelle est l'idée mère d'oîi déri- 
vent toutes les pensées du villageois ?... Celle-ci : *'La terre 
est au paysan !" Ceci (il frappe du pied le sol) est son héritage 
naturel, créé par Dieu dans le seul but de lui j)roduire une 
gTande quantité de légumes, à seule fin qu'il nouv? les vende 
trop cher... Mon parc, mes pelouses : terrain qui serait trèîâ- 
propre à la culture des pommes de terre et qu'on lui gaspille!.. 
Vienne maintenant le vent de l'ignorance qui, sur cette pre- 
mière couche d'instincts malfaisants, sème toute sa mauvaise 
graine, et faites-vous une idée de la jolie moisson d'orties et de 
ciguës que le cerveau d'un Grinchu peut fleurir à mon adresse!. . 

MoRissoN. Mais voyons, ils ne sont j)as tous taillés sur le 
patron de ce Grinchu-là !... 

Le Baron. Parbleu ! non, il y a des variétés, dans l'esiDece; 
ainsi, à dix lieues, c'est le vigneron. Le vigneron est une nuan- 
ce... Ici, nous sommes en pleins maraîchers;... le maraîcher 
est un sous-ordre des plus intéressants à étudier.. Ce légumier 
va toutes les nuits porter ses denrées à Paris, et, par ce côté-là, 
il est presque citadin,... mais citadin nocturne. La civilisation 
ne lui apparaî que sous l'asiDCct brameux des halles, à deux 
heures du matin., éclairées d'une foule de petites lanternes dou- 



302 SAKDOU. 

tenses, qui sont comme le rayonnement affaibli des idées mo- 
dernes. De ce frottement imparfait avec Paris, il ne résulte en 
somme qu'un villageois ignorant, doublé d'un Parisien cor- 
rompu. Les défauts naturels de l'un se fortifient des vices ar- 
tificiels de l'autre ; et ce paysan qui, de la verte senteur des 
champs n'apporte à la ville que l'odeur infecte de ses choux, 
ne rapporte de Paris, à l'heure où les oiseaux saluent l'aurore... 
que l'ivresse de l'absinthe et la chanson du Sapeur !. . . 

MoEissoN. Et c'est ici tous maraîchers ? 

Le Baeon. (assis sur un tronc d'arbre.) Tous maraîchers ! 

MoBissoN. Et tous méchants ? 

Le Bahon. Ah ! permettez ! il y a de bonnes gens partout ; 
et puis je n'ai pas dit que l'espèce fût méchante : mais elle est 
malicieuse... Grinchu ne vous donnerait pas une chiquenaude, 
mais il éternue pour vous empêcher de prendre du poisson. 
Voilà mon villageois ! 

MoEissoN. Et, avec cette opinion de vos administrés, vous 
restez maire ? 

Le Bakon. Je leur ferais bien trop de plaisir en quittant la 
partie. 

MoEissoN. Ah ! vous avez contre vous ?. . . 

Le Baeon. Comment, j'ai contre moi ? mais j'ai toute la 
commune contre moi ! 

MoEissoN, {effrayé. ) Toute la commune ! 

Le Baeon. Eeprésentée par ses trois gTos bonnets : Grinchu 
déjà nommé, Floupin et Tétillard ! 

MoEissoN. Monsieur le maire, qu'avez-vous fait à tous ces 
gens-là ? 

Le Baeon. Je suis venu. 

MoEissoN. Voilà tout ? 

Le Baeon. C'est trop. . . Eloupin ne me Ta pas pardonné. 
Connaissez-vous Eloupin ? 

MoEissoN. Non. 

Le Baeon. Vous le connaîtrez... Eloupin est le grand 
homme de l'endroit,... c'est le pharmacien ! 

MoEissoN. Ah ! 

Le Baeon. Il est du cru ! Mais il a fait ses études à Paris, 
d'où il est revenu grand docteur pour se compatriotes. Le vil- 
lageois ne fait pas qu'admirer ce pharmacien, .. . il l'adore,... 
car Eloupin lui donne dans son arrière-boutique des consulta- 
tions gratuites, au mépris de la loi, pour faire pièce au méde- 
cin, qu'il traite volontiers d'âne bâté !. . . Et Eloupin n'est seule- 
ment médecin... Eloupin est beau diseur, Eloupin est philoso- 
phe, Eloupin est politique, Eloupin est orateur... Eloupin fait 
des conférences ! 

MoEissoN. Diable ! 

Le Baeon. Avec cela, adroit, souriant, et fin, . . . membre in- 
fluent de la fabrique, conseiller municipal, marguillier, sergent 
des pompiers, rêvant la mairie !.. et, par conséquent, n'ayant 
pas salué mon avènement par un feu d'artifice. 



NOS BONS VILLAGEOIS. 303 

MoEissoN. Je comprends Floupin ; mais comment vous êtes- 
vous aliéné le cœur de Tétillard ?. . . 

Le Baron. Tétillard est épicier !... 

MoEissoN. n n'y a que lui ?... 

Le Baeon. Et il en abuse pour nous vendre à prix extrava- 
gants des produits douteux. . . J'ai fini par me fâcher et par faire 
venir mes épices de Paris. Sur quoi, Tétillard de se déclarer 
persécuté ; Floupin d'insinuer que je ruine le commerce local, 
le commerce local de vociférer, et un bon tiers de la commune 
de me montrer les dents !. . . 

MoEissox. Sapristi ! 

Le Baeox. Huit jours après, j'ai la malheureuse idée de 
vouloir raccommoder les choses par un bienfait... Ému du fâ- 
cheux état de la vieille pompe à incendie, je dote la commune 
d'une pompe, nouveau modèle, que je fais venir de Paris, et 
j'offre pour la serrer une de mes remises. Grinchu, en sa qua- 
lité de heutenant, réclame une clef de la remise. C'est trop jus- 
te, il a sa clef ; mais voilà mon animal qui, jour et nuit, lave sa 
pompe, graisse sa pompe, manœuvre sa pompe. . . si bien qu'il 
éventre une de mes voitures et crève l'œil d'un cheval !. . . Je 
retire la clef !. . . Démission en masse de tout le corps des sa- 
peurs-pompiers, casques en tête î Je fl anque à la porte lieue- 
nant, sergent, pomjDiers, pompe ! Et me voilà à dos la force 
armée, comme j'avais déjà, contre moi, tout le haut commer- 
ce !... 

MoEissoN. Vous me faites dresser les cheveux sur la tête 
monsieur le maire ! Où allons-nous ? 

Le Baeon. Ce n'est pas tout. Floupin, pour contre-balaneer 
le premier effet de ma jDompe, avait eu l'idée d'offrir une nou- 
velle cloche à la paroisse. . . par souscription ! Il donne cent 
francs ; il quête, et ramasse trois cent soixante-dix francs cin- 
quante centimes. 

MoEissoN. Il n'y a pas de quoi avoir une sonnette. 

Le Baeon. C'est ce que je fais remarquer au conseil, en lui 
proposant, au lieu de cloches, dont nous ne manquons pas, 
l'achat d'une horloge, qui remplace avantageusement le cadran 
solaire de l'église. . . Floui^in, qui est du conseil, prend la parole 
et fait une conférence sur ce sujet... Floupin voit dans cette 
horloge un attentat du progTès moderne, qui veut substituer 
la mécanique à l'action providentielle ; l'horloge, qui reçoit 
son mouvement de l'horloge, au cadran solaire. . . qui ne reçoit la 
lumière que d'en haut!... Je réplique... On s'échauffe!... Je 
triomphe !... Il retire ses cent francs : j'en donne mille ! et 
j'installe mon horloge... Mais le curé, qui préférait sa cloche, 
me boude ; le vicaire me boude ; le suisse, le bedeau, me bou- 
dent ! Et me voilà encore brouillé avec toute la fabrique, qui 
ne me pardonne ï)as de lui donner l'heure exacte, et de lui 
prouver que le temps marche I 



PAULE MÉRÉ. 3^4: 

CHSRBULIEZ. 

(1832.) 

Victor Cherbuliez, était occupé a Genève comme professeur par- 
ticulier, lorsqu'il se fit tout à coup connaître par des œuvres littérai- 
res très distinguées. Après une fantaisie d'arthéologie artistique A 
propos d\m Cheval, Causeries athéniennes, 1860. (2® éd. 1864, sous le 
titre d'un Cheval de Phidius,) il donna une série de romans, qui paru- 
rent conçus et exécutés sous l'inspiration de la première manière 
de George Sand. Le Comte Kostia, le Prince Vihale, Paul Mêré, le Ro' 
man d'une honnête femme, œuvre d'une mérite incontestable, ont ob- 
tenu un éclatant succès. 

— Ce tableau est un chef-d'œuvre ! lui dis-je en sortant 
de mon extase. 

Elle me menaça de son pinceau. — ^Ne me faites pas de 
compliments, me dit-elle. Je sais que j'ai du talent, mais 
je voudrais être sûre que ce n'est pas un simple talent 
d'amateur. 

— Je ne sais, repris-je, si ce que vous appelez votre ta- 
lent a dit son dernier mot ; mais je suis certain qu'il y a 
du génie dans cette toile et que vos animaux, vos rochers, 
vos broussailles, votre pâtre, vos clairs et vos ombres ne 
sont que des signes, des moyens d'exjDression par lesquels 
vous révélez vos sentiments ; la nature est pour vous un 
vocabulaire où vous choisissez les mots qui rendent votre 
pensée. Dans les paysages des maîtres c'est toujours de 
l'homme qu'il s'agit. Dans ce tableau, tout est humain, 
lignes et couleurs, tout est d'accord et tout parle; tout ex- 
prime le bonheur facile, le repos solitaire, une vie qui se 
berce au son d'une musique divine ; partout, en un mot, 
respire une passion secrète qui de votre âme s'est répan- 
due sur ces gazons, sur ces buissons et jusque dans ces 
lointains vaporeux. 

Elle rougit de plaisir. Puis, inclinant sa belle tête, elle 
me dit d'un ton grave : — Ce n'est pas mon tableau, mais 
l'art que vous venez de définir. Passion et harmonie, tout 
est là, et j'ai toujours pensé que le véritable artiste est un 
maître de ballet qui apprend aux passions à former des 
pas. Eude métier ! le plus souvent ces apprenties n'ont 
pas l'air à la danse. 



305 CHERBULIEZ. 

— Etonnez-Yous en, dit Mme Simpson. Dans ce pauvre 
monde que l'intérêt gouverne, les passions ne savent sur 
quel pied danser. 

En ce moment, j'avisai sur le rebord de la fenêtre 
deux jolis souliers de satin rose, brodés de passequilles 
d'or. — Ail ! m'écriai-je, l'un des sujets du corps de ballet 
a oublié ici ses chaussures ! A quelle passion peut conve- 
nir une si mitonne chaussure ? 

Je n'obtins point de réponse, car nous fûmes interrom- 
pus par Jane, qui entra dans la chambre comme un bou- 
let de canon. — Bonjour, coup de vent ! lui dit Paule, et 
elle la fit asseoir sur ses genoux pour réparer le désordre 
de ses boucles blondes. 

Pendant qu'on la recoiffait : Monsieur Marcel, me dit 
l'enfant terrible, croyez-vous comme oncle Bird que Pau- 
le soit une sylphide ? 

— Petite fille, interrompit ]\Ime Simpson, vous écoutez 
aux portes. Il est impossible qu'en votre présence oncle 
Bird ait disserté sur les sylphides. 

— Oncle Bird m'a enseigné que les oreilles sont pour 
entendi'e, repartit Jane d'un air rétif. 

— Qu'est-ce qu'une sylphide ? lui demandai je. 

— Ce sont de petites femmes aussi johes que Paule ; 
qui vivent dans l'air, qui dansent dans l'aù^, qui se nour- 
rissent d'aii\ Un point embarrasse oncle Bird; les sysphi- 
des n'ont point de cœiu-, et Paule a toute la mine d'en 
avoir un. 

— Tenez-vous donc bien, petite jaseuse, dit Paule. 
Comme les sylphides, vos cheveux sont tout en l'air. 

— Cependant, poursuivit l'enfant, oncle Bii^d convient 
que les sylphides se décident quelquefois à aimer ; mais 
alors gare à elles! Cela ne leur réussit jamais. Or Paule 
aime passionnément les fraises. Hier, chez M. David, elle 
en a mangé deux soucoupes avec de la crème. Gare à 
vous, Paule la gourmande ! vous fijiirez mal. 

— n y a, répondit Paule, une chose plus singulière 
qu'une sylphide qui aime les fraises, c'est un coup de vent 
qui se mêle de raisonner. Qu'attendre d'un coup de vent 
qui raisonne sinon des contes de l'ak ? — Et elle l'embrassa 
sur les deux yeux. 

Félix, je ne suis donc pas le seul qui ait eu l'idée de la 
comparer à une fille da l'air ? C'est qu'il y a dans tout son 
être je ne sais quelle grâce légère, aérienne, qui ne res- 



PAULE MERE. ^^^ 

semble à rien. Hier, embusqué derrière mon rideau, je 
la regardais jouer avec Jane. L'enfant dévalait en courant 
du haut du tertre ; elle l'attendait, la recevait, l'enlevait 
dans ses bras et tournoyait dix fois sur elle-même avec 
la vitesse d'un tourbillon. C'est dans ces moments-là 
qu'on craint qu'elle ne s'envole ; on dirait d'une appari- 
tion prête à s'évanouir dans l'espace. S'approcbe-t-on, 
tout est changé. Sa grâce lui reste, mais son maintien est 
digne, sérieux, presque grave ; ses manières sont réser- 
vées, son propos sobre, discret. Le plus souvent elle in- 
terroge et ses yeux écoutent. Quand à son tour elle répond, 
c'est en peu de mots ; mais le peu qu'elle dit est plein de 
sens et révèle une âme riche, profonde, qui soupçonne le 
mystère des choses et ne s'en approche qu'avec précau- 
tion. Quelquefois aussi tout se réduit à un geste, à un 
regard ; elle n'est pas prête, un peu de patience ! laissez- 
lui le temps de se retrouver; à son air recueilli, à son ex- 
pression chercheuse, on s'aperçoit que son esprit travail- 
le, car si Paule ne rêve jamais, elle cherche souvent. Tout 
à l'heure, en me parlant d'art, de passion, d'harmonie, 
elle avait le front pensif d'une jeune muse qui a rencon- 
tré le sphinx et qui s'occupe à le deviner. 



TABLE DES MATIÈRES. 



L'astérisque (*) désigne les membres de l'Académie française. 



Préface iii 

About. 

Un accident de voyage 286 

La joUe ville de Frauenbonrg 289 

ACHABD. 
Le père Glam 258 

* Ampèee. 

La Grèce 142 

Le bonheur 144 

* Angelot. 

Conseils de Saint Louis a son fils . . 94 
* Andkieux. 

Un trait de Louis Xn 3 

Ahago. 
L'Invention des Aérostats 54 

* Aenault. 

La Feuille 15 

Le Colimaçon 16 

* AUGIEE. 

Paris et la Campagne 270 

AUTEAN. 
Une Branche d'aubépine 249 

Balzac (Honoré de.) 

Mort de l'avare Grandet , 137 

* Babante. 
Le XVme Siècle 47 



Pages 
Babbiee. 
Dante 186 

Bebangee. 

Les Souvenirs du Peuple 41 

Lettre à M. Lebrun 43 

Blanc (Louis.) 
Mort de Jean-Jacques Rousseau . . . 247 

Bbizeux. 

Ma mère 162 

Chasi^es (Philarète. ) 
Visite a Coleridge 123 

* Chateaubbtand. 

Un nid de bou-STCuil. ., 19 

Une belle nuit en Amérique 20 

Les voyages de René 21 

La fleur 23 

* Chênieb, m. J. 

Mort d'Anne de Boulen 7 

Chebbuliez. 
Paule Méré 304 

Colet (Mme Louise.) 
La voix d'une mère 232 

COEMENIN. 
Berryer 66 

COUEIEE (P. L.) 
Histoire efifrayante 3Q 



308 



TABLE DES MATIERES. 



* Cousin (Victor.) 
Le premier des beaux-arts 63 

* CuTiEE (George.) 
Buffon et Linnée 24 

* Delayigne. 

Trois Jours de Christophe Colomb. 88 

Louis XI et son médecin 89 

Le chien du Louvre 90 

Desaugiebs. 
Les Inconvénients de la fortune .... 27 

Desbobdes-Yalmoee (Mme.) 

L'Ecoher 56 

Les Koses de Saadi 57 

Deschamps (Emile.) 

Petite Violette 78 

Le Meuve 79 

Dumas (Alexandre.) 

Jean Reboul 174 

Dupont. 

Les Bœufs 273 

Eeckmann-Chatbian. 
La Paix 278 

* Etienne. 

Les Dîners du grand monde 26 

* Feuillet (Octave.) 

La Portière compatissante 242 

Paris 244 

Gautieb (Théophile.) 

Le soulier de Corneille 215 

Portrait de Tiburce 216 

GiBABDiN (Mme Emile de. ) 
Le Passant 189 

G^ZLAN (Léon.) 
La Chasse aux flambeaux 200 



* GUXRAUD. 
Le Retour du petit Savoyard 64 

* GUIZOT. 
Exécution de Charles 1er 58 

Hetzel. 
Un Pingouin 266 

* Hugo (Victor.) 

Conseils a un Enfant 151 

L'Enfance 152 

Pour les Pauvres 152 

Après la bataille 153 

La Vie aux Champs 154 

L'Architecture et l'Imprimerie .... 155 
Une histoire d'Ours 158 

Janin (Jules.) 

Le BibUophile 179 

JOUFEBOY. 

La Vie , 99 

Kabe (Alphonse.) 

Le Tabac 217 

Laboulaye. 
Zambo 238 

* Lacobdaibe. 

A un Jeune Ecclésiastique 149 

Laeont. 
Les Enfants de la Morte 220 

* Lamabtine. 

Dieu et son essence 68 

Le Lac 68 

Souvenirs d'Enfance 70 

La Famille 71 

Les Méditations jugées par M. Didot 72 

Lamennais. 
La Charité 45 

* Lapeade. 
Le Fruit et la Douleur 245 



TABLE DES MATIERES. 



309 



* Legouyé (E.) 
Les deux Hirondelles de Cheminée. 207 

*Legotjté (G.) 
La Tendresse maternelle 8 

* Lemebciee. 

Le Sage et le Courtisan 28 

Maistee (Joseph de) 
Lettre a Mlle de Maistre 1 

Maistee (Xavier de) 
La jeune Sibérienne 4 

Maemeeb. 
Le Cheval du Tartare , 222 

Maktin (Henri. ) 
Les Comédies de Molière 229 

* MÊBIMÉE. 

Mattéo Falcone 164 

MÉRT. 
Le Voisin 126 

* MlCHAUD. 

Départ des Croisés 16 

MiCHELET. 
Jeanne d'Arc 132 

* MiGNET. 
Execution de Marie Stuart 105 

MUiLEVOTE. 
L'Amour maternel 36 

* MONTALEMBEET. 
Elizabeth de Hongrie 233 

MoNTÈGUT (Emile.) 

Le Marquis de Villemer 283 

MoREAU (He'gésippe. ) 
Le Chant d'Ixus 294 



Mfegee. 
La Mère Madelon et Caporal 275 

* Musset (Alfred de. ) 

Stances a Malibran 226 

Les Exagérés 227 

Napoléon 1er. 
Les sauveurs des Nations , . . 24 

NEEVAii (Gérard de.) 
L'Archipel de Cythère 210 

* NlSAED. 
La Fable 204 

* NODIEE. 

Histoire du chien de Brisquet 51 

* Patin. 
Sophocle 93 

Planche (Gustave.) 
Shakespeare et Kean 212 

* PONSAED. 

L'Honneur et l'Argent 203 

La Bourse 265 

POECHAT. 
Le Père et l'Enfant 145 

Peeyost-Paeadol. 
De la Tristesse 

Quinet (Edgar.) 
L'Escurial 170 

Keboul. 
L'Ange et l'Enfant 103 

* BÉMUSAT (Charles de) 
Les Révolutions 124 

Eenan. 

L'Esprit industi'iel 280 

* Sacy (Sylvestre de. ) 

L'^lmateur de bouquins 148 

Vente d'une bibhothèque 184 



310 



TABLE DES 

Pages 



* Sainte-Beuve. 

Les Poëtes romantiques , . . . . 181 

Le salon de Mme Récamier 182 

Saintine. 
L'Insecte 114 

* SaINT-MaEC GntAEDIN. 
Histoire de Colomba 146 

Saisset. 
La Science du Beau 254 

* SAijVAinDT (Narcisse de) 
Paysage 101 

Sand (Mme Georges.) 

Les Premières Lectures 185 

Le Labour 186 

* Sandeau (Jules. ) 
La Marquise de Penarvan 236 

Saedou. 
Nos bons Villageois 301 

* SCBIBE. 
Le Verre d'Eau 81 

SÉGALAS (Mme Anaïs.) 
L'Enfant et le Vieillard 253 

* SÊGUB (Ph. P. de.) 
L'Incendie de Moscou 38 



Simon (Jules. ) 
Le Foyer domestique 260 

SiSMONDi (Simonde de.) 
Les Mille et une Nuits 33 

SOULIE. 
Los Melons 139 

Soumet. 
La pauvre Fille 62 

SOUVESTKE. 
Les dix Travailleurs 197 



MATIEEES. 

Pages 
Stahl (see Hetzel.) 

Stajsl (Mme de. ) 

Influence de l'enthousiasme sur le 

bonbeur 10 

Dernier chant de Corinne 12 

Sue. 

Un Tableau de famiUe 172 

Taine. 

La Fontaine 291 

Milton 293 

Charles Dickens 294 

Tastu (Mme A.) 

Le dernier jour de l'année 130 

* Thteeet (Augustin.) 

Le dévouement a la science 95 

Naufrage de la Blanche-Nef 96 

Theeert (Amédée.) 
Les femmes a Rome 123 

* Thtees. 

Charlotte Corday 120 

* Tocquevèlle (Alexis de.) 
Les forêts du Nouveau-Monde 194 

ToEPFTEE (Rodolphe.) 

Les Distractions d'un Etudiant. . . . 133 

Veutllot (Louis.) 
La Nostalgie 251 

* ViENNET 

Le Papillon et la CheniUe 35 

* Vigny (Alfred de.) 

Le Cor .^ 112 

L'Escalier du Lis à Chambord 113 

* YHiLEMAIN. 

L'Eloquence Chrétienne 75 

Mirabeau 76 

VlNïîT. 
Chateaubriand et Mme de Staël .... 109 

* VlTET. 

Eustache Le Sueur 161 



Leypoldt & Holt's Séries 



OF 



STANDARD 

Educational Works. 



i. 

FRENCH. 



Beginning French. 

à:râl\'orPa^ïeSloVof BB.KZE's SyUaJ>aire. 16 mo 

"Roards Price 60 cents. 

nZÎLm exercises on pronouncing. arrangea in progression 

"^::r::TrreUses in .ansiaung are eac. prece.ed.y a 
vocabulary of the words newly introduced « it 
Next foUo.s a voeab^^lary of famrbar y«'^^' "f ^'^^^^^.^ 

r;ii:;S:^etr:ï:^:t--^^ 

^rrp:r;:r;r:.eas.p.rases idio.s,and .^^^^^ 

T.e sixt. part consista of a Mef reader, conta^n ng .J-^^^^<^J 

Ce 'fact t.at tUe wori. is principaUy '^'>.^^^\'^^ ^:r.^^'':i 
anaforaem édition of AWs French Course and ^^^^^^^^^''^ 
Beleze's Syllabaire, indicaves the opinion of the work enterta 
European teachcrs. 

Ed. Séries, French— 1. 



2 EBJJGATIONAL SERIES— FBENGH. 

Otto's French Conversation-Grammar. 

Thoroiighly reyised by Ferdinand Bocher, Instractot 
in French at Harvard Collège. 12mo. Cloth. Price 

$1.75. 

Key to the above. 

Price 65 cents. 

This volume is the text-book of Harvard University, Michigan Uni- 
versity, Trinity Collège, The Collège of New York, Vassar Female 
Collège, Brooklyn Polyteclmic Institnte, and varions other prominent 
institutions. 

Tlie ''''Michigan Teacher^'' tlius descrihes tlie wark: 

Based npon the second édition of Dr. Otto's French Grammar, which 
appeared at Heidelberg in 1863. It is particularly fit for a text-book in 
our schools, for the following reasons : 

1. Mis short, without heïng superjicial. 

Upon 3Î4 pages it contains as much essential instruction as many 
other Works upon one-third more pages. 

2. It is logically arranged. 

Eveiything which belongs to one heading is fally exhausted, in a 
rational manner, before introducing a new subject. We often flnd in 
French Grammars, for instance, a lesson, or a part of it, devoted to the 
definite article singular. After several lessons, its forms in the plural 
number. In another place it states when the definite article is used in 
French and not in English, or the reverse. Again, in another place is 
the partitive article treated of. Such a scattering of the subject-matter 
causes confasion in the mind of the pupil, and makes a clear survey of 
the whole, which is absolutely necessary, more difficult. The rules are 
given in a clear and concise language ; particularly those having référ- 
ence to pronunciation are presented in a masterly manner. 

3. Its course of instruction is aprogress^ in a naturaZ gradation^ from 
the easy to the difficult. 

4. Th£ory and prcLctice go hand in hand. 

Each lesson contains : 1. The Kules of the Grammar, well illustrated. 
2. A Vocabulary. 3. An English and a French exercise. 4. A convet- 
eation exercise. 



EDUCATIONAL SEEIES—FRENCH. 3 

TTie followîng recommendations of Otto" s French Grammar 
a/re^ qf course^ conclusive : 

EnGLISH HiGH SCHOOIi, > 

Boston, March 31, 1866. f 
After a six months' trial, we conclude that Otto' s French Grammar, 
revised by Bocher, is superior in ail respects to any other of whicli we 
hâve knowledge. 

E. HUNT, 

WILLLOI NICHOLS, Jr., 
EOBERT EDWARD BABSON, 
THOMAS SHERWIN, Jr., 

TeacTiers in English Eigh School. 

I fully and emphatically endorse the above opinion respecting Otto's 

French Grammar. 

JOHN D. PHILBRICK, 

Superintendent of Public Schools. 

From Prof. E. P. Evans, of Michigan University— translator of Stahr's 
Life of Lessing, &c., &c. 

" The French Grammar, by the same author, is similar in plan" (to 
Otto's German Grammar, which see), "and possesses equal excel- 
lences." 

Cambridge, April 6, 1866. 

Dear Sm—Otto's French Grammar^ revised by Bocher, which we 

hâve been trying with a class in our " shorter course of stndy," has 

Ireen adopted for ail our French classes, in place of Fasquelle's book. 

We can heartily endorse the testimonial from the teachers in the Boston 

High School. 

W. J. ROLFE, 

Master of Cambridge Eigh School. 

New York, February, 1865. 
I hâve used " Otto' s French Grammar" since its publication, and 
consider it the best book on the snbject. It is based on the most mod- 
em Grammars published in Paris ; it is thorough, and full of idiomati* 
cal expressions that can be found in no other work. 

LUCIEN OUDIN, A. M., 
Prof essor of the French Language^ 
Collège of the City of New York, 



4 EDUCATION AL SERIES— FBENCH. 

Guide to French Conversation, 

Consisting of Dialogues on ordinary and familiar sub- 
jects, by Bellbnger; dialogues on travelling, railways, 
steam-vessels, etc., by C. & H. Witcomb, and a con- 
densed elementary French Grammar by Delille. 16mo. 
Cloth. Price 75 cents. 

In tJie new éditions of Bellenger's Conversations^ no pains hâve beeu 
Bpared to render the work more and more deserving of the success it 
has enjoyed for half a century. Numerons altérations hâve been made 
in order to render the phraseology more idiomatic ; but care has been 
taken to préserve inviolate the gênerai plan of the work, now become 
classic. The letters at the end hâve been revlsed with great care. To 
the récent éditions, has been added the remarkably clear, condensed 
French Grammar of C. J. Delille, which contains very fuU explanations 
of the conjugations, and a list of irregular verbs. 

Sadler's Exercises for Translating English into 
French. 

(Cours Je Versions.) Annotated and revised by Prof. 
C. F. Gillette. 16mo. 261pp. Cloth. Price |1. 25. 

A book to aid those who désire further practice in translating English 
into French than they can obtain from the routine of grammatical ex- 
ercises. It can also serve as an introductory course of French compo- 
sition. Its anecdotes afford exercises calculated to promote proflciency 
in the language, and, at the same time, impress moral truth and noble 
sentiments. The popularity of this book in France, is indicated by the 
fact that up to 1864, 120,000 copies had been sold. This édition has 
been so revised and annotated by the American editor as to render it 
as useful to those who would learn French, as the Paris éditions are to 
those who would learn English. It contains a comprehensive Key to 
the idiomatic phrases, numerous foot-notes, and a fuU vocabulary. 

Smith & Nugent's French and English and 
English and French Pocket Dictionary. 

18mo. Price $1.50. 
The ï ublishers specially invite a trial of this dictionary. Any one 
finding it complète enongh for school purposes, will realize that its 
smali size and low price are great considérations in its favor. That it 
is complète enongh, not only for school purposes, but for the gênerai 
reader, is indicated by its large and increasing sale. 



EDUCATIONAL SERIlL.<—FREXrn. 5 

L'Histoire de France. 

Racontée à la Jeunesse. Par Mdme. M. La^ié Fleust. 

16mo. 372 pp. Clotli. Price $1.50. 

A. book to teach French and History at the same time. A concise nar- 
rative of the principal events in the histoiy of France, froni the earliest 
times to 1848. It is not, however, like too niany of the "historiés'' 
written for the yonng. a dry camlogne of names and dates, without 
any statements of historical principles, delineations of character, or 
records of the personal expériences which hâve monlded the influence 
of the great creators of history. It has been adopted as a text-book 
in many of the leading institutions in this conntry, as well as in Eng- 
land and France. 

Trois Mois sous la Neige. 

Par Jacques Poechat. 16mo. 166 pp. Cloth. Piice 

90 cents. 

The writer of this little volume has aimed to teach the young that the 
echool of adversiryis frequently the niost useful. and that DiAlne good- 
ness is often as plainly discemible in affliction as in prosperity. The 
manner in which he acquitted himself eamed for hini the highest dis- 
tinction the French Academy ever bestows on an author. The moral 
and religions tone of the book is only equalled by the simplicity and 
purity of the style in which it is written ; while the narrative is pecu- 
liarly adapted to interest that class of readers for which it i* esi-ecially 
intended. 

Easy French Reading. 

Being sélections of historica. taies and anecdotes, ar- 
ranged witli copious foot-notes, containing translatio]^ 
of the principal words, a progressive developmeut oi 
tlie fornis of the verb, with désignations of the use of 
prépositions and particles, and theîdioms of the language. 
16 mo. Cloth. Piice, .si. ( Without notts, 2ô cents.) 
A book sut generis. It is intended to présent on each page, grammar, 
reader, and glossary — enough of each to explain the others. 

The principle of instruction on which it is founded, is the one now 
daily gaining grotmd. that languages are to be leamed empirically, 
through constant répétition, by ail persons who hâve not reached that 
exceptional degree of ctilture which enables them, from the beginning, 
to grasp a language with scientific compréhension. 

The plan of this work will be best imderstood from the annexed 
epecimen page. 



8 EASY FRENCH READING. 

tort^^ tous^ les deux, car^^ vous devriez ^^ dire: 
Menez ^^ -nous boire/^ 

2. Sans^ Chapeau 2. 

Un évèque^ avait été^ inutilement^ à^ Rome 
chercher^ un chapeau de cardinal. En^ étant re- 
venu^ fort^^ enrhumé^^ quelqu'un^^ dit^^ qu'iP^ 
ne fallait ^^ pas^^ s'en^^ étonner ^^, puis^^-qu'iP^ était 
venu^^ de^^ si^^ loin^^ sans chapeau. 

'^^wrong (Lat. torquere, to twist) ; hâve wrong, i.e. are wrong, 
'^all, pi. of tout, This adj. is much used idiom., to empha- 
size an expression ; ail the two, i.e. both one and the other, one 
and ail; tout en (in) donnant, in the very act of giving, &c. 
^^for (conj.). ^ought to, devoir, devant, du; Cond. Pr. 2d 
pers. pL, y ou would ought, i.e. you ought, ^Ho lead, mener, 
menant, mené; Imp. lead us; which would be said of don- 
Jceys, grammatical or otherwise. 

2. ^without (prep.). ^^hat, ^bishop, *to be, être, étant, 
été; avait été, Ind. Plup. 3d pers. sing. had been. ^use- 
lessly, i.e, fruitlessly. -ment is the English -ly, Nearly ail 
adjective roots become adverbs by adding this syllable. ^to, 
''to seek, chercher, cherchant, cherché, ^in. idiom. use of 
prep. ®to return, revenir, revenant, revenu — aux., être. 
Pass. Part, étant revenu , having returned, ^^strongly. ^^to 
give one a cold, enrhumer, enrhumant, enrhumé ; fort en- 
rhumé, with a bad cold, ^^ euphonie for quelque (indef. pro. ) 
un, some one, ^^Ind. Per. Def. of dire, to say; said, ^*que 
il, thai (conj.) it, ^^to be necessary, falloir, f allant, fallu; no 
présent; Une-pas, one ought not, "^^ ne-pas, not, With many 
exceptions, the Fr. neg. requires both thèse words, the one 
before, the other after the verb. ^'^at it (pron.). '^^i étonner^ 
to astonish one's self, i,e, to be astonished; s'étonnant, 
s'étonne, ^^dnce, '^^he, ^Ho come, venir, venant, venu — 
aux., être. Ind. Plup., 3d pers. sing. had come. ^"^from, 
^^so, '^^far. 



EDUGATIONAL SERIES— FBENGH. 7 

Les Fables d'^Esop, 

New revised édition, with a vocabulaiy. 16mo. 237 pp. 

Cloth. Price 75 cents. 

The subjects of thèse fables call for those idiomatic forms of speech 
which are the most important to know. The hundred fables are pre- 
ceded by a description of fifty animais mentioned in them, and follow- 
ed by a complète vocabulary of ail the words in the book. 

Gouttes de Rosée. 

Petit Trésor poétique des Jeunes Persounes. 18mo. 

188 pp. Cloth. Price 75 cents. 

A sélection of one hundred and fifty of the finest lyrics, mostly mod- 
em, in the French langnage. The book is intended more especially 
for persons who hâve acquired a pretty thorough knowledge of the 
French langnage, and would make themselves acqnainted with its 
poets. The volume is neatly gotten np and serves admirably as a prize 
book. 

La Mère L'Oie. 

Poésies, énigmes, chansons et rondes enfantines. lUus- 
ti'ations et vignettes par D Kichter and F. Poccl 8yo. 
Fancy boards. 80 pp. Price 75 cents. 

The French " Mother Goose'' — intended for young children. It con- 
tains little nursery rhymes, on a great variety of subjects, is full of 
illustrations, and concludes with the music of a half-dozen of the little 
songs contained in it. Intelligent parents and teachers will readily 
appreciate such a book for combining pleasure with instruction. 

Histoire de la Mère Michel et de son Chat. 

16mo. 122 pages. Cloth. Price 75 cents. 
Par Emile de la Bedolllère. With a vocabulary. 

Modem French literature is remarkably rich in little works intended to 
amuse and instruct the young. One of the most admirable of thèse is 
the story of Mother Michel and her Cat. This story, for quaint humor, 
in an unpretending a form, has, perhaps, never been equalled in any 
langnage. In every French household where there are children, a copy 
may be found. 

The vocabulary and list of idiomatic phrases with the équivalent 
English expressions, will, it is hoped, make the volume as useful as it 
is amnsing. 



8 EDUCATIONAL SERIES— FBENCH. 

La Petite Fadette. 

Par Mclme. George Sand. With English notes, by 
Prof. F. Bôclier. 12mo. 205 pp. Clotli. Price, $1.25. 

A classic novelette, as unexceptionable in tone as it is faultless in 
Btyle and construction. Not less popular to-day than when it flrst ap- 
peared, although it has been translated into nearly every language, and 
been presented in a dramatic version on nearly every stage in Chris- 
tendom. 

Roman d'un Jeune Homme Pauvre. 

Par Octave Feuillet. 12mo. 204 pp. Cloth. Price 

$1.25. 

The most siiccessful of ail the contributions to Imaginative literature 
in France dnring the last ten years. Few romances bave ever had a 
wider circulation, it having been translated into ail the European lan- 
guages, and met with a large sale in each. Like ail of Feuilletas works, 
thcre is nothing in the book to offend the sensibilities of the most 
fastidious ; while the style, for purity and élégance, is surpassed by no 
modem writer. 

Le Conscrit de 1813. 

Par Ekckmank-Chatrian. 12mo. Clotli. 240 pages. 
Price $1.25. 

A story of the great Napoléon' s times, delineating the transition 
of the hero from a timid cripple to a fuU-fledged soldier. The por- 
trayal of character, and the descriptions of scenery and events are ail 
very remarkable. Through ail the taies of painful and savage expéri- 
ence an undercurrent of tenderness and purity is maintained. The 
reader is at a loss which to admire more— the spirit that could conceive 
such a book, or the skill displayed in executing the conception. To 
most who read thèse lines the famé of the two friends Erckmann and 
Chatrian will be no novelty. The enormous popularity of their writ- 
ings in France leads the publishers to believe that this spécimen of 
them, the first issued in America, will at once take a place among the 
mjst popular French books offered to our readers. 



ED UCA TIONAL SERIES— FRENCH. 9 

Contes d'une Vieille Fille a ses Neveux. 

Par Mme. Emile de Gieabdix. 16mo. Cloth. Price 
75 cents. 

Madame la Duchesse d'Orléans. 

16mo. ClotlL Piice 75 cents. 

Au Coin du Feu. 

Par É31ILE SouTESTRE. 16mo. Clotli. Price 75 cents. 

Jacquard. 

Par Alphonse de Lamautcœ. 16mo. Clotli. Price 
75 cents. 

Un Philosophe Sous les Toits. 

Par Émlle Souyestre. 16mo. Cloth. Price 75 cents. 

The Works named above are gotten up unifonnlv, and make quite an 
attractive little séries for permanent préservation. Their world-wide 
celebrity renders ail description of their contents superfluous. 

L'Instructeur de l'Enfance. 

A Fii-st Book for Cliildi-en to Study French. By L. 
BoNCŒTJR. 12mo. Boards. Price, 90 cents. 

A Grammar in which the author has aimed to make study a pleasnre 
rather than a task. Only so much theory is introduced as is within the 
compréhension of the most youthfol leamer. 

Lucie : Familiar Conversations in French and 

English. 

12mo. 128 pp. Price 90 cents. Cloth. 

A conversation-book for young pnpîls. The first twenty-six pages 
contain easy coUoquial phrases on every-day topics. The rest of the 
book consists of a séries of conversations between "Lncy," and her 
Mother. Nurse, Teachers, and varions other people. Thèse conversa- 
tions represent a day's expérience, from gretting up to £:oing to bed. 



10 EBTJGATIONAL 8EBIE8—FRENGIL 

Le Petit Robinson de Paris, 

Ou Les Triomphes de rinclustrie. Par Mdme. Eugénie 
FoA. With a Yocabulary. 12mo. 166 pp. Cloth. Price 
90 cents. 

One of the most charming and popiilar stories in the French lan 
gnage, told in the concise and spirited manner that characterizes ail 
the writings of Madame Poa. It atteïnpts to convey lessons of in- 
dustry and integrity, as well as a knowledge of the language. 

Pour Une Epingle. 

Légende, par Saint-Oermain. Witli a Yocabulary. 
12mo. 174 pp. Cloth. Price $1 . 00. 

This "-History of a Pin" is one of the most entertaining and instrac- 
tive little volumes to be found in Imaginative literature. It was pub- 
lished in 1856, and was soon reproduced in most of the modem lan- 
guages. Its highly moral tone, no less than the beauty of its style, 
recommends it as a text-book. 



Contes Biographiques: 



Michel- Ange, Sébastian G-omès, Mozart, Haydn, and 
Watteau. Par Mdme. Eugénie Foa. With a Yocabu- 
lary. 12mo. 189 pp. Price $1.25. Cloth. 

A séries of entertaining narratives of events in the early lives of the 
celebrated men whose names are given in the title. They are intended 
to outline the characters and development of their heroes, and being 
told with ail the grâce and élégance that distinguish the writings of 
Madame Foa, are peculiarly adapted to interest the young, for whom 
the sélection has been specially made. The vocabulary at the end of 
the volume will be found complète. 

Le Clos Pommier. 

Nouvelle. Par Amédé AchAkd ; et 

Les Prisonniers du Caucase. 

Par X. DE Maistre. 12mo. 144 pages. Cloth. Price 
90 cents. 

Two novelettes, moral in tone, and eminently calculated to inspire a 
taste for reading. The great merit of the writers consists in their un- 
derstanding the art of interesting without resorting to exaggeration, and 
ir. the extrême purity and élégance of their style.